mercredi 10 février

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Il était une fois dans l'Est

OSTALGIE

Tania Brimson pour Evene.fr - Octobre 2009


Vingt ans après la chute du Mur, les souvenirs ambigus de la vie en ex-RDA se vendent à tous les coins de rue de Berlin, sous forme de gadgets et de kitsch à deux sous. Mais derrière cette commercialisation de l'ostalgie (la nostalgie de l'Est-Allemand) pèse le fardeau d'une crise d'identité collective, alourdie par l'amnésie d'un peuple qui hésite à se remémorer le pire.


Les images du JT du 9 novembre 1989 défilent sur le petit écran. Ossis (ceux de l'Est) et Wessis (ceux de l'Ouest) se sautent dans les bras, hilares. Au-dessus des cris de joie, le présentateur, rétro-chic au possible avec ses grosses lunettes et son costard bleu acier, commente solennellement : "Dès l'ouverture du Mur, des millions d'Allemands de l'Ouest se sont précipités pour faire leurs premiers pas en RDA. Beaucoup veulent rester. Ils cherchent une alternative à la dure loi du système capitaliste. Ils réalisent que les voitures et les téléviseurs ne sont pas tout." Un montage farfelu concocté, avec le bénéfice du recul, par le héros de 'Good Bye Lenin !'. C'est pour sa mère ultra-socialiste, fragilisée par un coma dans lequel elle était plongée lors de la chute du Mur, que le jeune Berlinois a détourné l'Histoire, de peur que maman ne meure d'une crise d'ostalgie en apprenant l'éradication de sa très chère RDA.

L'ostalgie, la nostalgie de l'Allemagne de l'Est (Ostdeutschland) : un phénomène qui fait fureur depuis la sortie du film de Wolfgang Becker en 2003. Du moins, sous cette forme. Beaucoup regrettaient déjà certains aspects de la RDA (la vie en "kollektif", la prétendue sécurité de l'emploi…) ; à Berlin, on vendait déjà allègrement, depuis les années 1990, des morceaux du Mur aux touristes. Mais, jusque-là, rarement avait-on osé aborder le sujet du spleen de l'Est aussi ouvertement, aussi légèrement. Libératrice pour certains, malsaine selon d'autres, après des années de déni d'existence de la République orientale, cette approche décomplexée a permis à ceux qui voulaient confronter le passé et secouer les amnésies collectives de se lâcher. Mais les sceptiques préfèrent y lire la fétichisation dangereuse d'un système corrompu, entre le pur produit de consommation pour Wessis et la dénégation de réalité pour Ossis. En jouant sur la définition de la RDA, en négligeant les crimes de la Stasi, ceux-là craignent que l'on finisse par oublier la nature d'un régime policier qui dictait par la terreur, bien au chaud derrière son Mur.


Acheter, "estoyer" : souvenir et société de consommation

Les yeux pétulant devant une vitrine de souvenirs de la RDA, Régine Robin, commissaire de l'exposition 'Berlin, l'effacement des traces' (du 21 octobre au 31 décembre à l'Hôtel des Invalides) explique que "l'ostalgie, ce n'est pas la nostalgie d'un régime, mais plutôt le regret d'éléments du quotidien". Les gadgets (porte-clés, gommes, décapsuleurs…) étalés dans le cabinet de curiosités, tous plus kitsch les uns que les autres, reprennent les emblèmes de la culture populaire est-allemande. La fameuse "Trabi", automobile culte de la RDA ; l'Ampelmann, mythique bonhomme vert (ou rouge) à chapeau, figurant sur les feux de signalisation pour piétons… Ayant survécu, suite aux protestations des Ossis, au démantèlement massif des symboles de la RDA à Berlin, ce dernier est devenu, très tôt, la mascotte du mouvement ostalgique, de ce besoin de s'accrocher aux repères d'une vie collective antérieure.

A ces reliques de poche en vente dans les boutiques de souvenirs d'ex-RDA depuis les années 1990, vient donc s'ajouter, avec l'"effet 'Goodbye Lenin !'", pléthore de possibilités pour apaiser les esprits en manque d'Est. Les magasins spécialisés en produits "DDR" (musique, denrées alimentaires…) deviennent notamment les heureux fournisseurs d'un boom fulgurant d'ostalgie parties, ces soirées où l'on va siroter un Club Cola (le Coca-Cola de la RDA) en draguant des filles en cols roulés ringards et aux coupes de cheveux en queue de rat. A partir de l'été 2003, on se met aussi à suivre une nouvelle vague de programmes dédiés à l'Est allemand sur petit écran : l''Ostalgie Show' sur la chaîne ZDF, 'Un bol de RDA' sur MDR, l''RDA Show' sur RTL… Design rétro, cornichons Spreewald en voie de disparition, souvenirs de camps de vacances de la FDJ (Jeunesse Libre Allemande), nudisme (seule liberté olé-olé permise par le régime) : tous les sujets (légers) sont traités (à la légère). Pour reprendre une expression de Peter Cooke, professeur spécialisé en sociologie de l'Allemagne de l'Est, on "exotise le banal" à tout-va. (1)


Redoutable culte

Pourquoi pas. Si notre Coca-Cola (le vrai), les cornichons Maille et les classes de neige disparaissaient du jour au lendemain, d'aucuns seraient bien tentés de se lamenter, la larme à l'oeil, au souvenir de ces choses qui ont accompagné la formation identitaire de toute une génération. Mais en Allemagne, le phénomène inquiète ; en premier lieu, les opposants fervents et/ou victimes du régime (dissidents, ex-prisonniers politiques…) et ceux qui croyaient dur comme fer à son "sozialismus". Pour les plus hostiles, qui perçoivent la RDA comme une "seconde dictature", héritière communiste du national-socialisme, une célébration ostalgique ne vaut pas mieux qu'une alarmante "soirée déguisée troisième Reich" où l'on ne ferait rien de bien méchant, hein, mis à part se remémorer "le bon vieux temps"... Inquiétante, dès lors, la mise en scène de l'Ostel, une auberge de jeunesse berlinoise au décor 100% made in RDA qui vend le rêve d'un "voyage dans le passé" sous forme d'ultime et dramatique "nostalgic GDR-journey". Horrifiant, aussi, le certificat d'authenticité tendu au touriste à l'achat du petit tronçon de mur qu'il offrira à sa fiancée pour Noël. Pour l'artiste Peter Unsicker, "c'est désolant. On a commercialisé la notion de liberté." (2) Somme toute, de plus en plus d'observateurs craignent les conséquences de la "disneyification" de l'Histoire (3) ; à force d'être fétichisé, le décor de ce quotidien révolu pourrait perdre sa valeur de pièce à conviction du passé sordide, emmuré de la RDA, et laisser libre cours à d'autres formes d'ostalgie, plus menaçantes.   Lire la suite de Il était une fois dans l'Est »

(1) Peter Cooke, 'Representing East Germany since unification: from colonization to nostalgia', éditions Berg, 2005.
(2) Le Monde, 22 octobre 2009.
(3) Propos tirés d'une interview donnée à Evene.fr, février 2008.

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