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À bord du Space Invader Tour

Par Etienne Sorin - Le 13/02/2012

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À bord du Space Invader Tour

Vendredi 10 février, le street artist masqué a joué les guides touristiques le temps d’une visite commentée de ses œuvres sur les murs de Paris. Invader, sa vie, son œuvre, en deux heures et 35 spots.

Space Invader est un génie du street art et du marketing. « J’ai logotisé ma signature », reconnaît l’homme qui porte un masque pour garder l’anonymat et entretenir le mystère. En effet, en apposant des créatures en mosaïque inspirées d’un jeu vidéo des années 1980 dans une dimension réelle, c’est-à-dire l’espace urbain, l’artiste clandestin s’est fait un nom (un pseudo donc). Une démarche artistique et ludique amorcée en 1996 qui participe de la « rétromania » qui sévit dans toutes les disciplines (la culture des années 2000 tournée vers le passé, entre nostalgie d’un monde pré-digital et détournement post-digital).
Après une expo très remarquée à La Générale en juin dernier pour fêter la pose du 1000ème alien à Paris, Invader fait à nouveau parler de lui en conviant le vendredi 10 février une trentaine de journalistes à un « Space Tour 2012 » ou « une excursion parisienne commentée par Invader ». Un teaser parfait pour annoncer la parution en avril de son livre autoédité,  L’invasion de Paris 2.0 / Prolifération.

Space Tour 2012Space Tour 2012Et un buzz idéal à quelques jours d’une vente aux enchères chez Artcurial, le 15 février, où l’une de ses pièces affiche une mise à prix à 40 000 €…Le rendez-vous a lieu à 14h sous la grande roue de la place de la Concorde.Trente journalistes attendent sagement dans le bus le famous anonymous. Cécilia Michaud, l’attachée de presse, prend le micro : « C’est une idée un peu folle… J’ai eu du mal à convaincre Space Invader. On ne pose pas de questions pendant le parcours, il y aura une conférence de presse à l’arrivée au Point Éphémère. » Invader apparaît enfin à l’avant du car en doudoune bleue et bonnet rouge à pompon et nattes flanqué de l’inscription « PARIS ». Le message est clair, l’artiste a deux amours : la mosaïque et Paris. Il porte un masque de Dark Vador et entonne la marche impériale de Star Wars : « Tintintin tin tintin… » Il retire son masque et là, oh surprise : il s’agit de Buzz l’éclair, le ranger de l’espace de Toy Story ! Un masque sous le masque, Invader est farceur.

Debout face aux journalistes, il se chauffe : « Terriens, Terriennes (…) Bienvenue dans la tête d’Invader. (…) Allons-y pour 2 heures de visite guidée tout en free-style ! » Froid polaire, soleil d’hiver, circulation fluide et open-mic…

14h10, place de la Concorde :

« J’en suis à 1026 pièces dans la capitale. La première date de 1996 et je les connais toutes par cœur. Montrez-moi une photo de n’importe quel Invader et je vous dirai où il se trouve. On me demande souvent si ça dessine quelque chose en reliant les points. Comme vous pouvez le voir sur la carte de l’invasion de Paris, c’est une constellation, mais ça ne représente rien de particulier, contrairement à Montpellier où les pièces forment un géant. »

14h15, rue Saint-Honoré :

« Là, au coin de la boutique Longchamp, vous apercevez une petite pièce à 20 points. La disquette, c’est un clin d’œil à l’une des premières formes d’enregistrement de données. C’est une icône de l’informatique, tout comme le Space Invader qui symbolise pour moi l’arrivée des technologies dans notre société… Je me rends compte qu’on la voit de loin, c’est un bon spot… Qu’est-ce qu’un bon spot ? Une pièce qu’on est heureux d’avoir posé à un endroit difficile d’accès et visible par le plus grand nombre… J’ai tout une liste de spots potentiels dans ma tête et je procède par nuit d’invasion. Je commence ma journée à minuit et je finis à 8 heures du matin »

14h20, rue Saint-Honoré :

« Celui-là, sur la façade de Colette, c’est un treize ans d’âge. Je l’ai collé le 26 avril 1999. J’aime bien l’idée qu’un Japonais qui va chez Colette, l’endroit le plus hype de Paris - avant même d’aller voir la Tour Eiffel – découvre un Space Invader. Sinon, excusez-moi pour l’état de ma veste mais je reviens d’une invasion express à Londres. »

14h40, rue de Rivoli :

« J’en profite, comme on passe devant le Louvre, pour vous parler de l’invasion du musée en 1998. J’ai mené une opération éclair en collant 10 pièces en quelques heures… La plupart ont été retirées mais il reste les photos. C’est dans l’essence du street art de produire des oeuvres éphémères mais l’idée de la trace est très importante pour moi. « J’étais là et j’ai laissé ça », c’est aussi la philosophie du street art et la photo me permet de garder cette trace. Je photographie chacune de mes pièces en gros plan et en plan large dans leur environnement. Mes photos ont un aspect documentaire comme celles de Doisneau, dans la mesure où elles témoignent d’une époque et du paysage urbain. Sur les premières, qui datent des années 1990, il n’y a pas de vélib’ et les gens n’ont pas de téléphones portables. »

15h, rue du Louvre :

« Je suis un artiste anonyme mais je reçois des mails du monde entier. Beaucoup de gens me disent qu’ils font des safaris à la recherche des Invaders. D’autres se livrent une véritable compétition et il faut moins de 24 heures pour qu’un Invader fraîchement collé se retrouve en photo sur Internet. Et partout dans le monde : j’en suis à plus de 40 villes envahies – je  parle d’« invasion » à partir de 10 pièces, mais 80 villes ont au moins une pièce. »

15h15, rue Réaumur :

« Celle-là, c’est la Space Pomme, à l’angle de la rue du Ponceau et de la rue Saint Denis. Pourquoi une pomme rue Saint-Denis ? En référence au fruit défendu, bien sûr. Et à Apple. J’ai vendu son alias à un collectionneur Japonais. C’est une réplique, un clone unique vendu avec la carte d’identité de la pièce (photo, carte, date)… J’envahis les rues et le monde de l’art (les galeries), pour moi, il n’y a pas de dichotomie. »

15h25, rue Beaubourg :

« Je n’ai jamais eu l’occasion d’exposer dans Beaubourg mais j’ai déjà collé des pièces sur Beaubourg et elles n’ont jamais tenues… Sur votre gauche, à côté du panneau, on voit que le mur a été gratté. C’est la « cicatrice » d’une pièce que j’ai posée il y a une semaine. Le propriétaire de l’immeuble l’a enlevée en 24 heures ! Parfois, c’est un autre street artist jaloux ou un voleur qui la retire. J’essaie d’utiliser des colles fortes et de les placer de plus en plus haut mais il y a de plus en plus de professionnels du vol d’Invaders. Je sais qu’il y a un marché parallèle de mes pièces et qu’on en trouve en salle des ventes. »

15h30, rue Rambuteau :

« C’est Bubble Bobble, une autre créature de jeu vidéo des années 1980. Et c’est ma pièce la plus « bavarde » puisqu’elle dit « Leave us alone ! »… Le Space Invader, lui, n’a pas vraiment de signification et, en même temps, il en a beaucoup. J’ai fait un « copier-coller », je l’ai sorti du jeu vidéo pour le mettre dans le monde réel. C’est un acte de piraterie allié à une démarche conceptuelle - Marcel Duchamp non plus n’a pas cherché très loin son œuvre la plus connue… Quant à l’idée de virus, elle repose aussi sur le jeu d’échelle : contaminer une grande ville avec des pièces minuscules. J’aime bien parler parfois d’ « acupuncture urbaine » »

15h40, place de la Bastille :

« Le street artist américain Shepard Fairey, que vous connaissez sûrement pour ses affiches de Barack Obama en 2008, m’avait demandé de lui trouver un spot lors de son passage à Paris. Et j’ai trouvé cette cheminée rue du Faubourg Saint-Antoine… Contrairement à ce qu’on pourrait croire, je ne suis pas très sportif et je suis sujet au vertige. J’ai eu des frissons quand on est monté mais je n’ai pas regretté. L’oeuvre de Shepard Fairey n’a pas tenu mais Mr. Brainwash a filmé notre expédition et l’on en voit un extrait dans Faites le mur !, le film de Banksy. »

15h45, rue de la Roquette :

« Ce qu’on craignait se produit : la rue est bouchée. En attendant, est-ce que vous avez des questions ? (Une journaliste lève le doigt : «Combien coûte un alias ») Combien coûte un alias ? Je suis dans une dynamique de step by step. Je vois ma cote grimper mais je pars de très bas – environ 600€ au début. Aujourd’hui, en galerie, un alias est vendu à partir de 4000€… J’ai un rapport d’amour-haine avec le marché de l’art. Je ne peux pas m’en foutre à 100% mais j’essaie de ne pas trop mettre mon nez dedans… Je suis content de vivre de mon art aujourd’hui mais j’ai vécu la vie de bohème pendant des années en étant très heureux. »

15h50, avenue Parmentier :

« On va passer devant La Générale (une ancienne centrale EDF aujourd’hui gérée par une association, ndlr), haut lieu de pèlerinage puisque c’est là que se trouve le 1000ème Invader, accroché au moment de mon expo en juin dernier. Avec mon galeriste, on ne voulait pas le white cube de l’art contemporain et les cimaises mais un lieu inhabituel, qui corresponde à l’énergie du street art. On estime qu’il y a eu 40 000 visiteurs, un chiffre plutôt pas mal pour de l’art… »

16h, Point Éphémère :

« L’Invader sur le toit du Point Éphémère appartient au 1% légal de ma production, l’essentiel de mon activité étant clandestin. Si la case police fait partie du projet, je n’ai pas eu d’ennuis au point de ne pas être devant vous aujourd’hui. Oh regardez là, sur votre droite, cet Invader a été réalisé par un fan et je le prends comme un hommage. En général, mes « émulateurs » (sic) mûrissent et passent à autre chose. Ce qui n’est pas mon cas ! Je suis addict à ce que je fais, et dans une ville comme Paris, je pourrais y passer toute ma vie. »

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