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Antoni Tapiès, le dernier génie du 20ème siècle

Par Maxime Rovere et François Aubel - Le 07/02/2012

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Antoni Tapiès, le dernier génie du 20ème siècle

Né en 1923, le maître des peintures-matières vient de s’éteindre. Il ferme la marche des grands artistes catalans qui ont rayonné sur le XXème siècle. Avec Juan Miro et Salvador Dali, Tapiès était depuis longtemps reconnu pour avoir bouleversé la peinture et la sculpture contemporaines. Mais par sa collection, et surtout la fondation qu’il a créée à Barcelone, il sut aussi préparer le passage de relai. Il entre dans la postérité par la grande porte.

Antoni Tàpies i Puig est né dans une famille bourgeoise lettrée de Barcelone. Son enfance se déroule pendant les années les plus noires de l’histoire de l’Espagne, et les souvenirs de la guerre civile seront présents dans son œuvre sous forme de réminiscences obscures. Peu après ses débuts en peinture (1946), il fait la rencontre de Joan Miro, qui développe son intérêt pour le surréalisme, mouvement alors en perte de vitesse et dont Miro lui-même a su se détacher. Son séjour à Paris en 1951 est plus décisif encore : il rencontre Braque, Picasso, découvre l'art informel avec Dubuffet et Fautrier. À partir de 1952 (année où il participe à la Biennale de Venise), il expérimente des œuvres de plus en plus abstraites, fondées sur des effets de matières plutôt que sur des narrations. « Blanc et taches rouges » (1954) et « L'Assiette cassée, Hommage à Gaudi n° IX » (1956) témoignent avec éclat du fait que l’artiste a désormais trouvé sa voie : il ramène l’œuvre d’art à sa matérialité première en utilisant toutes sortes de substances, qui détournent l’attention du « sens » des œuvres ou de ce qu’elles pourraient représenter, vers ce qu’elles sont.

© Galerie LelongBoques, 2006 - Lithographie, © Galerie Lelong« Engagement éthique »

Le corps à corps de Tapiès avec la matière donnera naissance à des œuvres tantôt violentes (Série des « Assassins », 1973-1974), tantôt nostalgiques (« Linge gris », 1962), tantôt douces ou mystérieuses (« Traces de pas sur fond blanc », 1965). Il réfute en tout cas de se soumettre à une quelconque doctrine ou discipline, préférant répéter « qu’il est infiniment plus important de sentir l'art, de le vivre, de le pratiquer, que d'y penser. » Une liberté mise en pratique dans ce que Alfredo Perez Rubalcaba, chef du Parti socialiste espagnol, désigne dans un communiqué comme « son engagement éthique dans la société ». Dans les années 1960, Tapies avait pris part à la résistance contre la dictature de Franco, ce qui lui avait valu une amende et une brève détention.

Marquis de Tapiès

Quant au succès, il arrive assez vite : dès 1955, la galerie Stadler accueille ses œuvres à Paris. En 1973, le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris lui organise sa première rétrospective – une autre aura lieu en 1988 en divers musées des États-Unis. En 1981, il réalise ses premières céramiques avec l’Allemand Hans Spinner. En 1984, la Fondation Antoni Tàpies est créée à Barcelone, dans l'ancienne maison d'édition Montaner i Simon, œuvre de l'architecte moderniste Lluis Domenech i Montaner. En 1992, il participe à l'Exposition universelle de Séville, au Pavillon Catalan. Décoré en 2006 de la légion d’honneur, il est élevé par le roi d'Espagne, en avril 2010, au titre héréditaire de Marquis de Tapiès pour sa « grande contribution aux arts plastiques espagnols et mondiaux ».

L’importance du geste

© Galerie LelongRegard (869), 1982 - Lithographie, © Galerie LelongTapiès a prolongé l’acte par lequel Miro voulait « assassiner la peinture » : en associant, sur la toile, les matières les plus diverses (bitume, terre, bois, fer, poudre, marbre, chiffons) et en y assemblant des éléments disparates, le plus souvent de récupération, il a inventé une nouvelle manière de s’exprimer, non pas avec la matière, mais dans la matière. Mêlant huile, marbre pulvérisé, pigments en poudre ou latex, altérés par des signes informels, grattés dans la couche picturale, il a donné un nouveau corps aux œuvres. Ensuite, ses œuvres reflètent une violence particulière qui témoigne d’un certain rapport à l’histoire de l’art. Contrairement à celles de la génération précédentes, elles évitent généralement les références ; mais elles se présentent comme brisées, comme après la « fin de l’Art ». Il laisse 8000 œuvres, dont la plupart sont dispersées dans les plus grands musées d’art contemporain du monde. Jusqu’à sa mort, à 88 ans, dans sa ville de Barcelone qu’il aimait tant, Tapiès a gardé cette ligne de conduite fixée dans son livre, L’Art contre l’esthétique (éd. Galillée) : « Aller directement aux œuvres, à la Beauté ! »

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