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INTERVIEW D'ABBAS La réalité a tellement d'imagination
Propos recueillis par Guillaume Benoit pour Evene.fr - Novembre 2009 - Le 01/11/2009
Avec la sortie du livre 'Au nom de qui ?', le photographe Abbas affirme une fois de plus son attachement à démêler les énigmes d'aujourd'hui. Les événements du 11 Septembre en toile de fond, ses images et ses textes reviennent sur la folie meurtrière autant que sur leurs conséquences dans les esprits d'aujourd'hui. Exposé à Visa pour l'image 2009 ainsi qu'à la galerie Polka jusqu'au 7 novembre, 'Au nom de qui ?' vient rappeler à point nommé ce que photojournalisme veut vraiment dire.
Figure singulière dans le monde de la photographie, Abbas, membre de la prestigieuse agence Magnum, a fait du reportage un art à part entière. Témoin engagé des civilisations et des religions, le photographe déploie ses images comme autant de pages d'un récit qu'il écrit en continu. Car derrière l'objectif, c'est précisément l'oeil qui est en jeu, ce regard qu'il pose sur une réalité à laquelle il donne du sens, de la consistance. Car Abbas est plus qu'un photographe ; en véritable écrivain, il développe, à travers ses ouvrages, des lignes de compréhension qui dépassent le simple témoignage pour s'inscrire dans l'histoire. Et, avec 'Au nom de qui ?', son projet à l'origine d'un ouvrage et d'une exposition, il s'attaque de front à la question de la religion, aux ressorts du fanatisme. Si la photographie est l'art de l'instant, Abbas dépasse son médium en en redessinant les fondamentaux, en contournant l'événement pour mieux en saisir la portée.
Quel est le point de départ de la série 'Au nom de qui ?' ?
Le 11 septembre 2001, je suis en Sibérie, en train de travailler sur le renouveau chamanique et je vois à la télé les Twin Towers s'effondrer, à treize fuseaux horaires de là. Et, puisque j'avais travaillé sur l'Islam et l'islamisme pendant sept ans, j'ai tout de suite su que c'étaient les islamistes qui avaient fait ça. Un an plus tard, je me rends à New York, je suis à Ground Zero et je regarde le trou. Je vois dans les débris une immense croix, de plusieurs mètres de haut, réalisée avec deux poutres soudées directement prélevées des ruines. Et cette croix m'interpelle ; c'est comme si les ouvriers qui l'avaient érigée étaient en train de dire : "Ce n'est pas seulement notre pays qui est attaqué mais notre civilisation, notre culture." C'est à ce moment-là que je me pose la question : "Est-ce qu'un fanatisme, celui des islamistes, va nourrir un autre fanatisme ?"
Le 11 Septembre est vraiment le premier événement à avoir entraîné une telle somme de témoignages, à avoir fait d'Internet le plus grand vecteur d'images. A l'heure où l'on parle de crise de la photographie, votre travail est une forme de rappel à une véritable narration ?
D'une certaine manière, oui. Mais il ne faut pas oublier que le 11 Septembre est une mise en scène, que ceux qui ont perpétré ces attentats avaient tout calculé d'une façon extraordinaire, car même le quatrième avion, s'il n'avait pas été retardé, serait tombé sur le Capitole. Et calculé pour que les gens voient les Tours jumelles et se mettent à filmer. Mais la narration photographique, ça vient après. Par exemple, quand je parle du Liban, ce n'est pas tant les combats qui m'intéressent dans le conflit. La guerre ne se résume pas aux combats, c'est un phénomène très complexe, il y a un avant et un après et c'est souvent cet avant que je veux raconter, parce qu'il y a une dimension psychologique, économique et sociale. Pour le 11 Septembre, c'est un peu ça, ce n'est pas tant l'événement qui m'intéressait que les conséquences de l'événement.
A partir de là comment s'est passé le travail d'enquête ?
La plupart des photos sont faites en extérieur. Je n'ai pas eu à organiser les prises de vue. Par exemple, à Gaza, si les Israéliens décident de couper la route, je me rends là où les gens sont obligés de passer ; ici c'est la plage. On décide qu'on travaille et après c'est le hasard. On sait quels pays on doit visiter… Mais il y a aussi une dimension de chance. C'est peut-être la différence avec l'écrivain, qui, lui, sait où il faut aller, qui contrôle tout. Mais moi je ne contrôle pas l'image. C'est pour cela que j'essaie de la transcender, de transcender l'événement.
Justement, vous évitez la dimension du spectaculaire mais vous montrez également des choses très frappantes…
Abbas, Au nom de qui ?, 2004 (c) Abbas - Magnum Photos Je n'essaie pas d'expliquer pourquoi le 11 Septembre a eu lieu mais donner des clés pour comprendre comment un tel phénomène a pu se produire. Je donne des clés. L'exposition n'est qu'une partie du travail, le livre est également très important, il a des textes beaucoup plus longs. Ce qui est enrichissant pour un photographe c'est que les gens lisent leurs photos d'une façon toujours différente de la sienne. Mais comme c'est une invention photographique, certaines fois les gens ne suivent pas tout à fait ma narration. Pour m'assurer qu'on lise la photo telle que moi je l'entends, je mets un texte, qui ne se réfère pas directement aux images mais aux situations dans lesquelles j'étais.
Sur sa forme, votre exposition tranche radicalement avec les présentations traditionnelles de photojournalisme, c'est un effet que vous recherchiez ?
Dans une exposition, le choix n'est pas gratuit, ce n'est pas par hasard qu'une image jouxte l'autre. Et précisément ici, ce que j'ai voulu montrer, c'est comment ce travail a été accompli. C'est pour cela que j'ai choisi d'exposer des planches contact, de montrer le processus du choix, de varier la taille des tirages et de présenter les échanges de correspondance avec l'éditeur. Tous ces éléments se prolongent avec les essais de mise en page, de couverture, pour montrer comment, à partir de la prise de vue, on arrive au livre. Le but est vraiment d'offrir un accès à la compréhension de ce processus.
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