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1ERE EDITION DE LA BIENNALE PHOTOQUAI Quand l’image défie les frontières
Tania Brimson pour Evene.fr - Novembre 2007 - Le 08/11/2007
Jusqu’au 28 novembre 2007, Photoquai déploie une vague kaléidoscopique d’images du monde à travers Paris. La ville entière se jette à l’eau avec le musée du Quai Branly afin de lancer un regard neuf sur “L’Autre”. Une nouvelle biennale qui prétend “casser les barrières et remettre du flou” dans le rapport de l’Occident au reste du globe.
Paris accueille une nouvelle biennale. Encore une qui promet de projeter un regard neuf sur le village global. Un programme risqué, engageant un pas glissant sur des sentiers battus. Mais si le projet menace de prendre à première vue des allures d’exotisme utopique et d’ethno-pathos occidental, Stéphane Martin, directeur du musée du Quai Branly, assure ”qu’il n’est pas question de créer une vision unanimiste et sympathique de tous les hommes et femmes du monde se tenant par la main. Nous ne sommes pas là pour fabriquer un point de vue global et figé, mais pour questionner le monde contemporain.” Photoquai se veut ”l’instantané du monde se photographiant”, déployant à travers la ville un diaporama d’images provenant du monde entier, en intérieur comme en extérieur, au sein d’une dizaine d’institutions partenaires et le long des quais de Seine. L’occasion rêvée de réaffirmer le rôle que Jacques Chirac octroyait au Quai Branly en 2006 ; celui de ”promouvoir, auprès du public le plus large, un autre regard, plus ouvert et plus respectueux, en dissipant les brumes de l’ignorance, de la condescendance ou de l’arrogance”. Alors, nouveauté ou déjà-vu ? Les paris sont ouverts.
Le regard de L’Autre
‘Private Moon’,(c) Leonid Tishkov & Boris Bendikov Le défi a été relevé sur une base solide grâce à un commissariat qui ambitionne de secouer les lieux communs. Stéphane Martin et Jean-Loup Pivin, directeur artistique, ne se sont pas contentés de piocher parmi les grands noms de la photographie étrangère à l’instar du Mois de la Photo, biennale avec laquelle Photoquai se tient en alternance. Ils n’ont pas opté non plus pour un défilé de photographes voyageurs occidentaux. Photoquai compte plutôt ouvrir une humble fenêtre sur le regard que ces artistes venus d’ailleurs portent sur leur propre pays, sur leur peuple, sur eux-mêmes… et par analogie, sur le reste du monde. Dans cette optique, les dix commissaires français ont collaboré avec des homologues d’Amérique, d’Océanie, d’Asie, d’Afrique et d’Europe de l’Est afin d’exposer le long du quai Branly et de l’impasse Debilly une sélection de photographes, essentiellement contemporains, travaillant dans leur propre pays et méconnus en France pour la plupart.
Soixante-dix visions inédites aux registres divers ont été choisies, dévoilant des préoccupations communes liées aux intrications de l’identité collective ou individuelle. Souvent empreintes d’un langage personnel marqué, elles brouillent certains des repères qui défilent dans l’imaginaire collectif lorsque l’on évoque des pays lointains tels que l’Arabie Saoudite, le Congo, le Brésil… De ce point de vue, le portrait de Téhéran que dresse Peyman Houshmandzadeh est particulièrement perçant au vu de l’actualité. Loin des référents péjoratifs récurrents dans la presse, elle montre la face “autre” de l’Iran, à travers les visages (souvent voilés) de l’élite habituée du très chic Café Shouka. Au fil de ce kaléidoscope planétaire, c’est aussi notre conception même de la photographie - cette présumée part d’“objectivité” intrinsèque - qui semble parfois remise en cause. Comme le suggère Pivin à propos de cet arsenal d’oeuvres étrangères, le nombre d’images qui racontent des histoires - convoquant l’imaginaire à travers onirisme, paysages envoûtants et décalages inattendus - est remarquable. Comme cette série intitulée ‘Lune privée’ dans laquelle Leonid Tishkov renoue avec le folklore merveilleux d’une Russie ancestrale en évoquant la légende d’un homme qui rencontre la lune pour ne plus jamais la quitter. Autant de points de vue qui aspirent à interroger le regard du spectateur, mettant à nu l’objectif du photographe dans toute sa subjectivité.
Un regard multiple
(c) Wang Gang ”Nous sommes une sorte de forum, affirme Stéphane Martin, un lieu de dialogue et non pas le lieu de vitrinisation d’une pensée.” Dialogue, voire “polylogue”. Ce concept énoncé par Susan Sontag en 1977 - pour définir la multiplicité des échanges, interprétations et associations intrinsèques à la photographie – se découvre dans les regards dispersés de Photoquai. Une panoplie de visions qui se démultiplient dans l’espace et dans le temps, sous forme d’instantanés, de vidéos ou d’installations ; du XIXe siècle à l’heure actuelle, de l’Inde au Mexique en passant par la rive droite et la rive gauche. Bien que la disposition éparse des oeuvres à travers la ville puisse paraître anodine et peu justifiée au premier abord, le spectateur se prête vite au jeu de contrastes engagé par les institutions partenaires. L’exposition des premiers photographes voyageurs, notamment à la BnF, au musée national de la Marine et au sein du musée du Quai Branly, invite l’observateur à un parcours d’associations pertinentes entre passé et présent. De fait, les représentations ethnographiques du “gentil sauvage” datant du XIXe se présentent tacitement comme les fondements de notre regard d’aujourd’hui, fréquemment empreint de cette hégémonie occidentale que la biennale entend remettre en cause.
Décalage efficace, donc, avec les travaux contemporains partagés entre ‘Fictions, Métamorphose et Confrontation’ (thèmes de prédilection énoncés par les commissaires) exposés sur les quais. C’est d’ailleurs ici que les regards se croisent de manière particulièrement flagrante. En faisant serpenter les images le long de panneaux à façades multiples, les commissaires sont parvenus à entrelacer les clichés de façon habile au point de dérouter le visiteur qui finit par confondre les artistes. Naissent ainsi des confrontations inattendues, par exemple dans les vis-à-vis entre les créatures hybrides “post-genre” (dixit) de la Canadienne K.C. Adams et les enfants Yi des régions montagneuses pris sous l’objectif pessimiste du Chinois Wang Gang. Alors s’établissent contrastes et dialogues entre subjectivités isolées ; chaque photographe dévoile sa perception de la réalité, régie par une sphère personnelle universalisante plutôt que par les limites monolithiques de frontières géographiques. Du reste, la place significative que cette biennale aux horizons lointains consacre à des pays dits de culture occidentale tels que la Nouvelle-Zélande ou le Canada se révèle percutante dans le sens où elle bouleverse les éternelles frontières tiers-mondistes qui tendent à scinder la planète en deux. Dans les considérations intimes des autoportraits d’une Anita Khemka en pleine crise personnelle, les paysages brumeux d’Aziz Ayash ou encore les bouches enfantines provocatrices d’Anne Noble, les symboles référentiels que l’on associe volontiers à l’Inde, l’Iran ou la Nouvelle-Zélande sont absents pour laisser place aux polylogues ouverts de l’image.
Le macrocosme contemporain en ligne de mire
‘Ofelio’, (c) Gerardo Montiel Klint Mais si Photoquai prétend éluder les déjà-vu eurocentriques et les clichés du voyageur curieux, les organisateurs n’ont pas opté pour la solution de l’évasion. Bien au contraire, les sujets d’actualité sont parfois postés aux premières loges. La Maison européenne de la photographie consacre même une salle entière à Rogerio Reis, ex-photographe de presse qui inspirera le personnage principal de ‘La Cité de Dieu’ de Fernando Meirelles. Reis aborde le phénomène du “micro-ondes”, pratique meurtrière d’usage dans certaines favelas brésiliennes selon laquelle les gangs locaux brûlent leurs antagonistes à l’intérieur de pneus afin de rendre délicate l’identification du cadavre. Face à une installation composée de pneus et de photographies violentes, le spectateur est confronté à cette réalité lugubre sous un angle neuf, sans doute plus concret et plus dérangeant car éloigné des représentations médiatiques habituelles. De même, sur les quais, Gerardo Montiel Klint procède à des reconstitutions de scènes de noyade symptomatiques des pratiques criminelles actives au Mexique. Par son esthétisme attrayant aux couleurs vives, proche du panneau publicitaire, Klint donne à voir ces événements sous un jour différent à travers la subversion.
Autant d’apports efficaces aux objectifs de Photoquai, donc, puisqu’ils perturbent le regard et questionnent notre appréhension de “l’Autre”. Avec ‘Ofelio’, Klint nous renvoie d’ailleurs à nos propres repères culturels en invoquant son langage dissonant pour narguer le mythe shakespearien. Car la biennale consacre aussi une place conséquente aux regards que ces artistes venus d’ailleurs posent sur l’hégémonie culturelle de l’Ouest et les avatars de la mondialisation. Des clins d’oeil qui s’articulent sous forme de contestation, de satire, mais aussi en évoquant les échanges culturels et les adaptations hybrides… L’Argentin Marcos Lopez se préoccupe ainsi du phénomène fast food tandis que Pepe Guzman démantèle la tradition du portrait colonial du XIXe et que les femmes au voile de la Grecque Chryssa Panoussiadou s’approprient les poses excentriques de nos magazines de mode. Autant d’images qui invoquent le dialogue incessant entre les peuples et, pour ceux qui le voudront, la puissance du conditionnement contextuel dans notre manière de concevoir cet ‘Autre’ finalement si semblable.
Une biennale autre
Nouveauté, oui. Originalité, certes. En définitive, Photoquai est une invitation au voyage, véritable labyrinthe universel efficace et solide. Cette mousson d’images provenant du monde entier est parvenue à brouiller les frontières et défier les barrières préétablies. En plein coeur d’un Paris de carte postale sur fond de Tour Eiffel, un “polylogue” s’est ouvert, parsemant l’horizon urbain de points d’interrogations. Une foison de regards qui semble appropriée à l’évocation des complexes fourmillements du monde actuel. Il était temps. On espère voir se répéter en 2009 cet événement qui se donne, selon Pivin, ”comme autant de questions sur l’image de l’Autre, un des fondements du musée du quai Branly.” Pari réussi, donc, puisque le temps d’un regard complice, l’”Autre” est devenu du pareil au même.
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