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CAI GUO-QIANG - LA COUR DE PERCEPTION DES IMPOTS, 1999 Destruction d'un rêve
Amalia Casado pour Evene.fr - Novembre 2009 - Le 12/11/2009
Cai Guo-Qiang a investi dernièrement, à 55 ans, les musées Guggenheim de New York et de Bilbao avec l'exposition poétique et monumentale 'Je veux croire'. Retour sur une oeuvre clé qui invite à observer comment l'artiste articule son profond attachement à la culture chinoise au langage universel de l'art contemporain.
Créée en 1965 par des artistes de l'Institut des beaux-arts du Sichuan, la 'Cour de perception des impôts' répond avec un zèle et un talent exceptionnels aux critères encensés par l'époque : esthétique réaliste, conformité aux idées du régime. Surtout, l'émotion qu'elle suscite est rare. 114 personnages sculptés à taille humaine expriment avec grâce la misère paysanne. Les esclaves plient sous le joug de leurs bourreaux, frères ennemis d'une humanité irrémédiablement divisée, incompréhensiblement tragique. L'oeuvre propose un cheminement à travers la souffrance pour exalter au final l'avènement d'une société nouvelle, les âmes et les corps libérés se levant ensemble pour sourire à la promesse d'un bonheur prochain. Très rapidement, elle devient l'un des emblèmes du régime qui, au même titre que le portrait de Mao, se reproduit à des centaines de milliers d'exemplaires à travers la Chine.
La destruction créatrice
En 1999, Cai Guo-Qiang s'empare de cette oeuvre populaire et la recrée telle quelle à la Biennale de Venise. Ce geste dans le contexte d'une foire internationale d'art contemporain, en Occident, à la fin du XXe siècle renverse le sens de l'oeuvre dont la plupart des significations essentielles sont soudainement mises au défi. La 'Cour de perception des impôts', vitrine de la pensée communiste, se fait dès lors vitrine de ses échecs et par extension, de l'effondrement des idéologies du XXe siècle, fragiles colosses mortifères. Le basculement est total et la partie, sortie de son contexte, renverse le tout. Il est intéressant de voir comment l'artiste s'approprie l'héritage maoïste pour en faire la source d'une créativité conceptuelle. "Sans destruction, pas de construction", clamait Mao lorsqu'il s'agissait d'annihiler la Chine impériale pour y construire une république communiste. Ici, l'artiste reprend l'injonction et l'exploite littéralement, mettant en scène une destruction physique et métaphorique de l'oeuvre et du communisme. L'artiste invite à contempler la 'Cour de perception des impôts' au regard des tragédies survenues depuis sa création et dans sa sincérité totale - les artistes qui l'ont créée croyaient au renouveau communiste et la misère paysanne était réelle. Comment croire désormais ? C'est le souhait d'un retour à une possible croyance - une possible innocence - qui a donné son titre aux expositions du Guggenheim. Alors s'amorce un nouveau palier de compréhension car si, par cette recréation, Cai Guo-Qiang montre l'ineptie d'une idéologie, l'émotion produite par l'oeuvre n'est en rien entamée. Elle est, au contraire, révélée.
L'émotion de l'art et la liberté en question
En sortant l'oeuvre du contexte propagandiste, l'artiste présente l'évidence de sa qualité. Il invite ici à ne pas nier en bloc une idéologie même après sa chute ; les hommes y ont cru, ont agi, ont ressenti. La réalité de leur émotion et de leurs productions transcendent la vanité d'un régime politique. L'Histoire avance mais l'oeuvre reste, sa valeur indépendante d'un contexte culturel donné. En réhabilitant dans une foire d'art contemporain un style traditionnel, chinois et désuet fondé sur le réalisme des formes, l'artiste met au défi les codes de pensée de chaque époque - occidentaux et contemporains, en l'occurrence. Dans un contexte politique où la pensée est bridée, l'expression artistique a pu s'exprimer avec une énergie créative réelle. Cai Guo-Qiang pose ainsi la question de la liberté de créer, ses pré-requis, ses préjugés dans des sociétés dites libres - occidentales, à nouveau. Mais "Sommes-nous réellement libres de créer ce que nous voulons ?", interroge-t-il.
Le temps passe, au coeur de l'oeuvre
Pour expliciter le passage du temps, l'artiste présente ses sculptures à différents stades de réalisation, le processus de création ainsi mis en évidence. Constituées d'armatures d'acier et de bois, recouvertes d'argile puis agrémentées de billes de verre pour les yeux ou d'accessoires, un balai par exemple, les sculptures achevées - car pour certaines les armatures sont laissées visibles - ne sont volontairement pas vernies afin de ne pas fixer leur corporéité. Lentement, l'argile se dessèche et se désintègre au fur et à mesure de l'exposition, ce qui permet de voir simultanément des sculptures en création, d'autres abouties et d'autres déjà en décomposition. Dans les premières semaines qui suivent le vernissage, les artistes, partie prenante de l'oeuvre, continuent de créer in situ devant le regard des visiteurs dans une salle qui se fait aussi atelier. L'exposition, éphémère par nature, exprime au premier degré une réflexion sur la finitude, la sienne, celle des corps matériels, des idéologies. Parmi les sculpteurs invités à reproduire l'oeuvre à Bilbao figurent des artistes pékinois et basques, dont la seule collaboration indique le passage du temps depuis 1965. Plus encore, parmi les artistes chinois invités à Venise et à New York se trouvait Long Xuli, ce sculpteur qui avait participé à la création originale de l'oeuvre ! Le temps détruit les idéologies et l'homme recommence son travail, lui qui a la force que l'idéologie n'a pas.
Avec son appropriation postmoderne de la 'Cour de perception des impôts', Cai Guo-Qiang remporte le Lion d'or de la Biennale de Venise en 1999. C'est alors que l'Institut des beaux-arts du Sichuan lui intente un procès pour plagiat et violation de la propriété intellectuelle, mais ces incriminations sont rejetées par la Cour. Elles contribuent néanmoins à démultiplier la notoriété de l'artiste en Chine, qui, auparavant y était peu connu malgré sa réputation déjà bien installée à l'étranger.
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