jeudi 09 septembre

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Viva la vida !

CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE FRIDA KAHLO


En associant son prénom au mot allemand “frieden”, son père espérait qu’elle incarne la paix. Ironie du sort, jusqu’à son dernier soupir Frida Kahlo ne connaîtra pas un moment de répit à son martyre. “Un ruban autour d’une bombe”, ainsi André Breton décrivait-il cette peintre résistante à tous niveaux, vivante dans notre mémoire comme l’une des figures les plus emblématiques et attachantes de l’art du siècle dernier.


Elle se plaisait à faire croire qu’elle avait vu le jour le 7 juillet 1910, en même temps que l’insurrection zapatiste. Pas moins enfant de la révolution, Frida Kahlo est en vérité née le 6 juillet 1907 dans les environs de Mexico à Coyoacan où ses parents avaient édifié leur villa, la fameuse Maison bleue, sur le site d’un ancien couvent.
Troisième fille de Wilhelm rebaptisé Guillermo Kahlo, un élégant expatrié mi-allemand mi-hongrois parti récrire son destin le plus loin possible de Baden-Baden, la petite Frida se fait aisément pardonner son caractère turbulent par un père conscient de l’éclatante intelligence de sa fille. De sang espagnol et amérindien, Matilde Kahlo met au monde sa quatrième fille Cristina seulement onze mois après Frida. Autant dire qu’elle n’a guère connu le privilège d’être la cadette de la famille, et de se faire choyer en conséquence. Toutefois la vie est douce sous le soleil de Coyoacan.


Un tramway nommé douleur

A six ans, Frida contracte une poliomyélite qui la cloue au lit pendant quelques mois. Son pied droit hérite des séquelles de la maladie, lui valant une démarche déséquilibrée et le sobriquet humiliant de “Frida pata de palo” (“Frida jambe de bois”). La petite fille n’est cependant pas de nature à se laisser abattre et en 1923, elle est l’une des rares reçues à l’Ecole nationale préparatoire. Membre d’honneur des “Cachucas”, une bande de révolutionnaires en culottes courtes pour qui l’activisme se pratique à coups de farces, lors d’un de ses “attentats” potaches Frida surprend Diego Rivera, monstre sacré de l’art mexicain, affairé sur une fresque dans l’enceinte de son lycée. Très impressionnée par son aura qui n’a d’équivalent que sa carrure, l’étudiante se promet de conquérir le coeur du collectionneur de compliments et de femmes. Pour l’heure, elle se contente de lui jouer des tours.
C’est probablement en chemin vers d’autres sabotages drolatiques que Frida et son galant Alejandro Gomez Arias prennent le mauvais bus. Retrouvée à moitié nue parmi les débris du véhicule réduit en miettes, le bas du corps de la jeune fille est transpercé de part en part, la collision entre le bus et le tramway n’ayant pas laissé beaucoup de survivants. Miraculée mais prisonnière de corsets de plâtre qu’elle ne quittera que très rarement, immobilisée pendant des mois, Frida supporte son calvaire à l’idée qu’Alejandro est vivant et qu’il l’attend. Jusqu’au jour où elle pourra reprendre sa vie là où elle l’avait laissée, ses parents l’encouragent à s’occuper tant que ses mouvements le lui permettent. A défaut de trouver les mots pour regagner l’amour de son ancien compagnon de crime, Frida peint un autoportrait qu’elle envoie à Alejandro en 1926, un an après l’accident. Echo des supplices qu’elle essaye encore de masquer sous des traits séduisants, la toile est sombre et paradoxalement animée par un sourire aussi impénétrable que celui de la Joconde, et par le regard profond, mélancolique d’un sujet qui n’a pas fini d’endurer des épreuves. Elle les devine manifestement.
Comme son état s’améliore péniblement, les Kahlo font installer un miroir au plafond de son lit à baldaquin pour que la convalescente puisse décrire son propre reflet, un recours maintenu à chaque fois qu’elle sera condamnée à l’alitement. Néanmoins Frida a toujours soutenu qu’étant le sujet qu’elle connaissait le mieux, se raconter en images tenait de la volonté et non pas du dépit. Abandonnée l’idée de devenir médecin, l’art est une voie qui soigne à sa manière. Entre deux toiles la frêle jeune fille se remet progressivement de ses blessures et clopin-clopant regagne la ville vers de nouveaux combats à la hauteur de son énergie créatrice.


Amour de la révolution, révolution de l’amour

Déterminée à vaincre son traumatisme et si possible l’impérialisme des gringos capitalistes, Frida Kahlo fréquente l’intelligentsia communiste de Mexico. En 1928, elle recroise Diego Rivera lors d’une réunion chez la photographe Tina Modotti. Pas timorée, elle invite le plus célèbre des peintres muralistes à lui donner un avis critique sur son travail. Elle obtiendra de sa part une implication bien plus importante qu’elle ne l’espérait. Le 21 août 1929, la “colombe et l’éléphant” sont unis par les liens d’un mariage dont ils vont réinventer les règles, une valse aux accents de montagnes russes qui les mènera de bras en bras, de hauts en bas ; la passion ou rien, Frida Kahlo n’envisage pas sa vie autrement. Elle a 22 ans, lui 43.
Canaille et coquette, dès lors la mariée troque son uniforme de garçonne contre de somptueux costumes traditionnels Tehuana. Ainsi parée de la tête aux pieds, en accord parfait avec la “mexicanité” absolue prônée par sa chère moitié, la princesse aztèque se donne en représentation, sublime et sacrée, sacrifiée. Tel un masque raillant la dégénérescence, Carlos Fuentes évoque les vêtements mythiques de Frida Kahlo comme “une façon de s’habiller pour le paradis, de se préparer à la mort.” (1)
Habits pour une cérémonie funeste ? Dans le sillage de Diego et de ses nombreux contrats aux Etats-Unis, fragilisée physiquement et psychologiquement, en 1932 Frida doit se résoudre au deuil de sa mère et de deux grossesses qu’elle n’a pu mener à terme.

Cette suite d’événements dramatiques la plongent dans une dépression qu’elle s’efforcera de conjurer en peignant des toiles morbides, hantées par les fragments sanglants d’un squelette en ruine, matrice meurtrière d’enfants qui ne naîtront jamais. Un mental d’acier dans un corps à l’agonie, afin de soulager sa colonne vertébrale sous tuteur de plâtre, les allers-retours à l’hôpital, évoqués dans ‘Henry Ford Hospital’ (‘Hôpital Henry Ford’), sont invariablement entrecoupés de réalisations salvatrices, de rassemblements politiques et de visites amicales entre les rires et les larmes.
En janvier 1937 un convive de prestige débarque à Coyoacan : en exil politique Léon Trotski et sa femme Natalia trouvent refuge à la Maison bleue où ils demeureront deux ans. Le temps pour le leader politique de goûter aux charmes de son hôtesse qui de cette manière rend la monnaie de sa pièce à Rivera, maestro des liaisons extraconjugales. L’année suivante, André Breton profite d’un voyage au Mexique pour rédiger un manifeste des artistes révolutionnaires avec Trotski. Dans la foulée, l’acteur Edward Robinson fait l’acquisition de quatre toiles de Kahlo. Troublée car elle ne s’était jamais imaginée en tant qu’artiste professionnelle, elle est conviée à New York pour sa première exposition personnelle à la Julien Levy Gallery, puis à Paris en 1939, mais la belle ne se plaît pas parmi les dandys bavards et prétentieux de la capitale française. Elle refuse surtout qu’on assimile son travail au mouvement surréaliste. De retour à New York où elle apprend que son amant Nickolas Muray s’est fiancé en son absence, Frida Kahlo s’en remet à Mexico et à son mari fidèle à l’infidélité.


Confession d’un masque

A la fin de l’année Rivera et Kahlo décident de mettre un terme à la mascarade de leur union. La ballade de la dépendance sentimentale cherche un sevrage avec l’alcool. Portraits de Dorian Gray dédoublés, les ex-voto de Frida portent les stigmates du spleen ajouté aux dommages physiques, une introspection intimement liée à l’univers symbolique aztèque. Aussi l’artiste se figure-t-elle comme un élément d’un cosmos dual, notamment avec ‘Las dos Fridas’ (‘Les Deux Frida’), où selon un principe de mort irréductible au principe de vie, chaque entité dévore inlassablement sa contrepartie. Otages d’un cycle érotique, animalité et humanité se confondent dans une nature luxuriante. Aussi se met-elle en scène, déchirée entre sa terre natale et le géant américain, au centre de ‘Autorretrato en la frontera entre México y Estados Unidos’ (‘Autoportrait à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis’). A ce titre, Carlos Fuentes avance que “Frida est l’un des plus grands interprètes de la douleur, dans un siècle qui n’a peut-être pas connu davantage de souffrances mais vécu plus que jamais auparavant une forme de souffrance injustifiée.” (2)
Ramenée à une réalité toujours plus tourmentée, son ami Léon Trotski est assassiné par l’une de leurs connaissances en mai 1940. N’ayant rien à perdre, elle rejoint Rivera à San Francisco où leurs secondes noces scellent le cours d’un destin en sursis. Trois ans plus tard, en devenant professeurs à La Esmeralda, l’école d’arts populaires de Mexico, le couple met en pratique un souhait de longue date de participer à la revalorisation des trésors folkloriques du Mexique.
Entre 1946 et 1953, portraits et opérations chirurgicales de la colonne vertébrale (son corps en aura enduré plus d’une trentaine) partagent les peines et les joies de Frida Kahlo.

Lors de sa première et dernière exposition à Mexico, le 13 avril 1953 à la galerie Lola Alvarez Bravo, on doit l’emmener au vernissage en ambulance et l’allonger dans son fidèle lit à baldaquin installé sur place pour l’occasion. Augure d’une veillée funèbre, en silence les invités défilent pour encourager l’artiste. L’état de santé de Frida s’aggrave rapidement. Déjà privée de trois doigts de pieds à la jambe droite, les médecins décident de l’amputer jusqu’au genou. La gangrène a-t-elle atteint son esprit, à l’exception de son ‘Journal’ et de quelques natures mortes qualifiées de “vivantes”, Frida Kahlo arrive à peine à peindre, affaiblie par les doses de morphine qu’elle absorbe en grandes quantités. Aussi malade que l’est son pays, en juillet 1954 elle participe à une manifestation politique en chaise roulante, dernier élan vital avant de rendre l’âme le 13 juillet, officiellement à la suite d’une embolie pulmonaire, officieusement le saura-t-on jamais...

Envolée la colombe ? La délivrance s’est encore fait attendre : à l’image de sa vie tumultueuse, les derniers hommages rendus à Frida Kahlo furent tout aussi agités. Avant que la dépouille ne soit incinérée, Diego Rivera place un drapeau orné de la faucille et du marteau sur le cercueil de sa bien-aimée, valant au directeur des beaux-arts où se déroulait la cérémonie un renvoi immédiat. La lutte finale a un goût d’ultime farce, “que sera sera”, paix à la camarade Frida.

(1) : Carlos Fuentes in ‘Le Journal de Frida Kahlo’, éditions du Chêne, Paris, 1995.
(2) : Ibid


Caroline Bousbib pour Evene.fr - Août 2007


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