-
23/04/2012 04h24 J'ai eu la chance de voir cette expo à Milan l'année dernière et elle m'a complètement conquise. En plus d'etre...
Voir tous les avis
INTERVIEW DE CHARLES AVERY L'aventurier
Propos recueillis par Emilie Trochu pour Evene.fr - Juillet 2010 - Le 09/07/2010
Si d'ici le 8 août 2010, vous entrez au Plateau pour visiter l'exposition 'Onomatopoeia', vous y verrez un animal hybride, d'étranges symboles noirs, des bustes vénérables coiffés de chapeaux hallucinants et de très beaux dessins, qui représentent une fiction. A première vue, c'est tout. Mais si vous lisez le texte à l'entrée, si vous regardez attentivement les oeuvres, vous basculez dans l'univers de Charles Avery, à fort potentiel addictif.
Dès le début de sa carrière, ce jeune artiste écossais s'interroge sur la notion d'artiste. Ce questionnement est probablement la base philosophique de son travail, puisqu'il désire ensuite créer un espace dans lequel il pourra explorer encore et encore ce concept. C'est ainsi que les rivages de son île apparaissent lentement et se dessineront encore longtemps, puisque Charles Avery a décidé de consacrer sa carrière entière à ce projet. Dans les pas d'un explorateur, à la fois auteur et spectateur, on découvre les us et coutumes d'un monde imaginaire mais forcément familier, où la guerre se fait entre philosophes, où la drogue prend la forme d'oeufs marinés, où l'horizon s'arrête aux pyramides et où les plus faibles sont les plus objectifs. Inutile de prendre un guide pour visiter la capitale, Onomatopoeia, l'imagination fera l'affaire.
Comment le projet 'The Islanders' est-il né ?
Charles Avery, planisphère de l'Ile (c) DRC'est parti de l'idée d'un espace dans lequel mettre des idées, qui me permettrait de rationaliser les différentes enquêtes que je mène dans un système cohérent. Cet espace s'est rapidement transformé en île.
Comment pourriez-vous définir ce monde et ses relations avec le réel ?
Il y a beaucoup de similitudes. Je préfère l'appeler fiction, plutôt que monde. Je n'aime pas parler de "réalités alternatives". Il n'y a qu'une seule réalité, à laquelle tous les mondes possibles appartiennent. Ce projet fait partie du monde, il n'est pas à l'extérieur. A la limite, je pourrais dire qu'il y a deux royaumes : l'Objectif et le Subjectif et que l'Ile dont je parle est un territoire de "Subjectivité partagée". Je sais que ces termes peuvent sembler contradictoires : ce que je présente au public sont des images, des souvenirs et des cartes de l'Ile, c'est donc aussi tout ce qu'elle est. Mais le spectateur construit son propre voyage à travers ce territoire, le découvrant et l'inventant simultanément.
Différents courants philosophiques influencent les rapports sur l'île. Sont-ils tous contradictoires ?
Charles Avery, Untitled (Tourists in Hats),2009 - Courtesy : Collection privée, Paul et Alison MynersL'une des principales attractions touristique de l'Ile est la Dialectique, un débat philosophique sans fin, qui se discute dans les bars et cafés d'Onomatopoeia, la ville principale. Personne ne se souvient où et quand cette discussion a commencé et tout le monde doute qu'elle ait une fin. Chaque groupe est affilié à un bar, dans lequel le noyau dur peut boire gratuitement, en échange de leur simple présence, véritable attraction touristique. Aucun groupe n'est vraiment dominant, mais certains sont plus établis que d'autres et ont d'anciennes traditions. Les Empiristes sont l'une des plus vieilles écoles. Ils ont leurs propres locaux qui sont très grands. Ils se divisent en deux courants : les Empiristes et les Rationalistes, mais parmi eux se trouvent de nombreux autres sous-groupes. Ils ne tombent jamais d'accord bien entendu et aiment particulièrement ne pas l'être. Beaucoup vivent dans la peur des Métas, des extrémistes qui ont renoncé à la dialectique en faveur de la violence, comme la forme d'expression la plus pure. Ils parcourent la ville à la recherche de membres d'autres clans, afin de les réfuter avec leurs poings. Ils détestent particulièrement les positivistes.
Dans cette fiction, l'objectivité est considérée comme une faiblesse de l'esprit. Pourquoi ?
Les Trianglanders, c'est à dire les touristes, adorent dire : "c'est juste une question de point de vue". L'Urbane wit' indique que ceux qui disent cela n'ont pas d'opinion et donc ne comptent pas. C'est considéré comme non philosophique parce qu'il est logiquement impossible de ne pas occuper une position, de l'esprit ou de l'espace. En campant sur une position d'objectivité vous niez toute la dialectique et vous ne pouvez donc pas faire partie de quelque chose dont vous niez l'existence.
Peut-on comprendre la portée de votre travail sans aucune connaissance en philosophie ?
Charles Avery, The Place of the Rout of the If'En, 2007 - Courtesy : Scottish National Gallery of Modern Art, EdinburghAbsolument. C'est le principe de la philosophie. Si vous avez des connaissances, vous reconnaîtrez sans doute le nom de certains penseurs associés à certaines idées, mais c'est simplement une donnée historique. Vous pouvez apprécier les idées sans connaître leur nom. On peut aimer jouer au football sans connaître les règles. Comprendre n'est peut-être pas le bon mot parce qu'il n'y a pas de solution correcte dans l'énigme de 'The Islanders'. C'est simplement un forum de réflexion, un gymnase pour l'imagination.
Quelles sont vos sources d'inspiration pour l'esthétique de 'The Islanders' ?
C'est une question difficile. Je ne travaille pas avec l'esthétique, mais avec le sens. L'île a une apparence, comme toute chose, mais je ne parlerais pas d'esthétique. J'ai passé ma vie sur l'île de Mull, à Edimbourg, Rome et Londres et tous ces lieux ont clairement influencé pour une part l'apparence de la ville d'Onomatopoeia. Maintenant, j'ai un assistant qui est architecte diplômé et ensemble nous dessinons la ville qui devient de fait de plus en plus architecturale. Certains ont dit que le style des personnages était années 1920 ou 1950, etc. J'ai mis au point une stratégie pour cela. Je voulais que les lieux soient intemporels, je ne pouvais pas avoir des gens qui se baladent en Nike et sweet à capuche, ça aurait donné l'idée d'un univers volontairement contemporain. Et toute tentative de futurisme aurait été assimilée aux années 1960 projetées en 2001. L'avantage c'est que comme le projet est en développement perpétuel, je peux ajuster les apparences et les attitudes, les nuancer. Il semble qu'il n'y ait pas de voiture sur l'île mais en revanche, plein de gens ont des téléphones portables.
Que pouvez-vous dire sur les liens entre l'île et la violence ?
Charles Avery, Mob Scene - Courtesy : Museum Boijsmans Van BeuningenL'île a un passé violent. Les indigènes, les Ifen, ont été brutalement massacrés quand les premiers humains ont débarqué. Les seuls épargnés furent ceux qui avaient une apparence humaine, ceux qui s'avérèrent utiles malgré leur apparence, ceux que les humains ne considéraient pas comme étant des êtres vivants et ceux dont la capture aurait été plus difficile que de supporter leur présence. Ceux qui furent épargnés considérèrent les humains comme des envahisseurs divins qui imposèrent l'ordre à leur monde et qu'eux-mêmes étaient les élus. Ils firent donc preuve de violence et de ségrégation envers leur propre communauté, adoptant un système de caste. Il y a également les métas, que j'ai déjà décrits, qui sont vus comme une part extrême et légitime de la Dialectique et sont acceptés en tant que tels. Les Islanders ont une vision fataliste de la violence. Ils la perçoivent simplement comme une part de la matière du monde. Elle n'est pas considérée comme le mal, il n'y a pas de jugement moral. Ce n'est pas qu'ils soient violents, mais se lamenter sur la violence dans le monde serait comme le plaindre des ténèbres de la nuit.
Peut-on, au final, vous considérer comme une sorte de démiurge ?
Peut-être. C'est une bonne idée, un bon mot. Mais je ne crée pas un monde comme je l'ai dit, je crée une fiction et je n'ai pas forcément l'impression d'en avoir le contrôle. Certains axiomes ou lois furent établis dès le début du projet et je dois encore m'y conformer. Cela veut dire que beaucoup de mes décisions sont les corollaires des premières que j'ai prises. Et quand je dessine, elles émergent, déviant souvent radicalement de ma première intention. Le caractère du chasseur qui devine l'existence de cette île, représente simultanément l'auteur et le spectateur. Il invente et découvre le monde. Ce qui se trouve avant son horizon, c'est l'esprit. Au-delà, c'est le possible.
vos commentaires
Pour aller plus loin
Articles & dossiers associés
-
INTERVIEW DE CECILE GRIESMAR, CHIC DESSIN
Retrouver le plaisirDu 26 au 29 mars, en marge du Salon du dessin contemporain, Chic Dessin vient ajouter son sel à la fête printanière de l'art à Paris. Une nouvelle venue dans le monde des foires qui n'a...
Plus sur INTERVIEW DE CECILE GRIESMAR, CHIC DESSIN
Les événements associés
Autres
Charles Avery
Le Frac Ile-de-France organise la première exposition personnelle en France de Charles Avery. Cet artiste écossais né en 1973, vivant et travaillant à Londres, se consacre depuis 2004 à un...
Plus sur Charles Avery Réservez vos places sur fnac.comLes lieux associés
Art contemporain
Le Plateau
Paris
Créé en 1983, le Fonds régional d’art contemporain (Frac) d’Ile-de-France a pour vocation la constitution d’une collection d’art contemporain, sa diffusion en région Ile-de-France, en...
- Plus sur Le Plateau
Les stars & célébrités associées
-
Charles Avery
Artiste écossaisLe travail de Charles Avery, au-delà de son esthétique, se caractérise par son absolue cohérence : à partir de 2004, il se consacre au développement d’un unique projet : ‘The Islanders’....
- Plus sur Charles Avery
fil culture
-
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez15/05 AC/DC, le retour ? -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez15/05 Picasso à Roubaix, un succès mérité -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez15/05 Hommage à Cassavetes cet été -
Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez15/05 Depardieu mobilisé pour sa...
les Avis des membres
citation du jour
« Cannes c'est un endroit bizarre où l'on montre des films qui ne sont pas sûrs de sortir à des gens qui ne sont pas sûrs d'y aller. »
de Gilles Jacob
En savoir plus sur cette citationVous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique
Réagissez-
Membres (5)




