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CHRIS OFILI - THE HOLY VIRGIN MARY, 1996 Marie, pleine de crasse
Tania Brimson pour Evene.fr - Mars 2010 - Le 12/03/2010
Elle est noire. Elle baigne dans la bouse d'éléphant et le porno. Méconnue en France, ultra-controversée chez les Anglo-Saxons, la Vierge Marie de Chris Ofili revient à la Tate de Londres jusqu'au 16 mai dans une exposition dédiée à son créateur, Britartist d'origine nigériane. Peut-être une dernière occasion de voir cette icône qui confond le sacré et le profane, désormais en la possession d'un collectionneur privé...
Son visage est noir ébène. Ses traits grossiers, rudimentaires, empâtés, paraissent tirés d'une bande dessinée. Sa longue robe ne reluit pas du bleu outremer profond caractéristique des icônes de la Sainte Vierge. Mais c'est bien l'azur qui domine la teinte de son drapé ; un bleu pauvre, sale, un brin délavé, pollué de grains jaunâtres, étoilé de taches sanguines, comme le ciel vu d'un oeil grillé par le soleil. Mais bleu quand même. Pas de feuilles d'or sur le halo de lumière qui jaillit de sa couronne avant de dégringoler le long de la toile. A leur place, de la peinture jaune orangée, appliquée en pointillés maniaques, à la manière d'une abstraction aborigène. De loin, on la croirait enveloppée d'une cour de chérubins, papillonnant dans son nimbe sacré. De près, on s'aperçoit que les petits volatiles qui flottent dans sa lueur amniotique sont des coupures de magazines pornos : une centaine de fessiers de femmes, battant des ailes tant bien que mal, butinant on ne veut pas trop savoir quoi. Pour que les choses soient claires, c'est inscrit blanc sur noir-fiente, sur les deux tas de bouse d'éléphant prosternés à ses pieds - "Virgin" pour l'un, "Mary" pour l'autre. Planant au-dessus de ce piédestal de bousin : Marie, mèr(d)e de Dieu. Version Chris Ofili.
Chris Ofili, The Holy Virgin Mary, 1996 (c) David Zwirner Gallery - DRDu sacré, des appareils génitaux et du caca. Pas étonnant que cette Madone souillée, aux accents afro-psychédéliques, écume les scandales dans le monde anglo-saxon depuis sa création en 1996. Le plus grand a sans doute lieu en 1999, à l'occasion d'une exposition de la collection Saatchi au Brooklyn Museum de New York. Rudolph Giuliani, alors maire de la Grosse Pomme, s'associe à l'archevêque pour crier haro sur la toile, jugée blasphématoire, et tente d'en annuler l'accrochage. Hillary Clinton intervient en personne pour défendre (avec réserves) l'oeuvre incisive, au nom de la liberté du monde culturel - l'exposition suit son cours. Mais la secrétaire d'Etat ne peut empêcher un visiteur enragé, Dennis Heiner, de balancer de la peinture blanche sur la Vierge basanée, peu après l'inauguration de l'exposition. La polémique Ofili fait la une et, face au scandale, la National Gallery de Cambera finit par annuler la tournée australienne de la collection Saatchi, prévue la même année.
Cet épisode amer pour le Britannique d'origine nigériane vient s'ajouter à une longue liste de discordes, immanquablement déclenchées par sa fâcheuse tendance à mêler, d'oeuvre en oeuvre, les saints Ecrits à des contenus diversement truculents. Il faut dire qu'avec des titres comme 'Seven Bitches Tossing Their Pussies Before the Divine Dung' ('Sept salopes remuant leur minou devant la bouse divine') et des portraits de macaques enduits de fèces censés représenter les apôtres ('The Upper Room'), le lauréat du prix Turner 1998 cherche forcément un peu les emm… les ennuis. Prise au premier degré, la Vierge, comme les apôtres ou la bouse divine de cet ancien élève du Chelsea School of Art issu de la même génération de Britartists qu'un Damien Hirst ou qu'une Tracey Emin, relève franchement de la pure provocation - gratuite, blessante, grotesque. Mais si l'on cherche à donner un sens à tout ce bourbier, à cette Marie anti-conventionnelle, en apesanteur entre le sacré et le profane, alors les couches de paradoxes finissent par s'accumuler, et la complexité de la toile par se gonfler. Oui, une aura spirituelle se dégage de ce regard égaré, de ces drapés ondulants, de cette brume de lumière ruisselante qui enveloppe la Holy Mary aérienne, vaporeuse, fumeuse. Oui, c'est bien le fait que cette divinité butte contre la bassesse, contre les matériaux terrestres les plus prosaïques - la bouse, le sexe, le sein béant composé d'excréments qui jaillit de sa robe - qui dérange.
Chris Ofili, The Adoration of Captain Shit and the Legend of the Black Stars, 1998 (c) David Zwirner Gallery - DRSans mentionner l'autre hic : notre néo-Marie est black. Noire, comme cette oeuvre dont les effluves éthérés sont emplis de sueur acidulée et de fèces. Sombre, comme cette toile dont l'immensité jaunâtre écoeure le regard, s'imbibant de la chaleur insupportable de l'Afrique, reluisant de la lumière sournoise et crue des plateaux de tournage de films pornos. Obscure, et profondément ironique, comme cette grimace figée, aux traits naïfs, aux grosses lèvres rouges de dessin d'Hergé, au nez en truffe. Pure provocation ? Pas vraiment. Le tout se lit plutôt comme un drôle de mélange à double tranchant entre le n'importe quoi, l'absurde, la plaisanterie, et une critique culturelle sérieuse et intelligente. Il s'agit d'évoquer "le portrait que la musique hip-hop dresse de la femme noire, confie l'artiste. Il s'agit de mon éducation religieuse, et de la situation confuse qui en découle. Il s'agit de la valeur contradictoire d'une mère vierge. Des stéréotypes dont souffre la femme noire. De beauté. De caricature. Il s'agit juste d'être dans un état de confusion." (1) Un état de confusion du haut duquel, sur un ton à la fois serein, enragé, pathétique et ridicule, la Madone paradoxale d'Ofili - ni laide, ni belle, ni religieuse, ni laïque -, coincée dans son entre-deux incertain, semble finalement s'évertuer à contre-coloniser l'art sur fond de dénonciation de la blaxploitation (exploitation de la culture et des peuples africains par l'Occident). Car à l'inverse de Picasso, qui puisait dans les icônes sacrées de l'Afrique pour les traduire à l'art moderne européen, le Britannique reprend au fond les symboles de l'art occidental pour les adapter, au pied de la lettre, à son langage métissé. Résultat : un miroir tendu sur notre notion de la profanation, sur nos idées reçues, sur l'hypocrisie de nos valeurs éthiques. Au nom d'un art hybride, à l'image de l'artiste et de toute sa génération de fils d'immigrés. "Je voulais être sincère et scandaleux et aimable et vulgaire et expérimental et conventionnel, explique un Ofili mal compris et lassé par sa notoriété pestilentielle. Je voulais juste être moi-même." (2)
(1) 'Parkett' numéro 58, 2000.
(2) The Guardian, 16 janvier 2010.
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