samedi 21 novembre

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Conjurer la mort ?

JAMES LEE BYARS, THE DEATH OF JAMES LEE BYARS, 1994


Présentée dans le très beau parcours de l'exposition 'Deadline' au musée d'Art moderne jusqu'au 3 janvier 2010, l'oeuvre 'The Death of James Lee Byars', du même James Lee Byars, est une formidable source de questionnements face à la mort. Et un témoignage essentiel pour appréhender la force de la vie.


1994, James Lee Byars, affaibli depuis deux ans suite à une opération compliquée, met en scène sa propre mort. Double enjeu pour un artiste qui affirme son obsession pour cet objet étrange qui le ronge jour après jour et dont il voit l'aboutissement comme une forme de perfection. Dans l'antre dorée de la galerie bruxelloise Marie-Puck Broodthaers, le corps de James Lee Byars gît, recouvert de vêtements d'or, allongé sur le sol. Une lumière impossible pour une performance improbable ; l'artiste crée la mort comme on joue sa vie. Rêve secret de l'humanité, Byars passe de l'autre côté et épie sa propre fin, les yeux bandés, lors de son enterrement première classe, au coeur du vernissage mortuaire de son exposition 'The Death of James Lee Byars'. La performance ne durera qu'un soir, au lendemain du coup d'éclat, le souriant artiste place cinq diamants pour symboliser celui qu'il a été, à la manière de 'L'Homme de Vitruve' de Léonard de Vinci, dont les cinq extrémités représentaient les branches d'une étoile. Cinq points qui dessinent ici le contour de son corps et en perpétuent le souvenir. On ne laisse pas traîner les cadavres…


James Lee Byars n'a pas attendu d'être mourant pour s'attaquer à la mort. Thème récurrent de son oeuvre, elle hante ses productions au même titre que la question de la perfection, de ce goût pour le sublime. Et la superposition de matériaux précieux ici utilisés relève précisément de cette volonté d'altérer la perception pour parvenir à créer un horizon vertigineux à la surface duquel le regard se noie, aussi pénétré de cette lumière éclatante de la feuille d'or que détourné par ses formidables reflets que semblent projeter les diamants. Une métaphore particulièrement efficace de la persistance de l'artiste à "résoudre des questions par des questions". (1) Il n'y a rien à voir, tout est regard. Et, même lors de sa performance, James Lee Byars joue sur la tension entre la présence et l'absence ; couché sur le sol doré, seuls ses pieds et son visage, recouverts de noir, ne se fondent pas dans la grande fresque d'or. Le corps est là, mais déjà il s'efface, déjà il s'enfonce dans cette forêt scintillante. Mort, immobile, informe, il rejoint son écosystème et s'y fond. Du tragique de la situation, la mise en scène rejoint la force calme de la contemplation.


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Proche de Duchamp, Joseph Beuys ou Broodthaers, James Lee Byars est certes drôle, mais pas seulement. De cette mise en scène potache de sa propre mort émerge finalement une tension à l'image de son sujet. Il ne conjure pas le sort ni ne réduit la mort à une mascarade, toute dorée qu'elle est. Il n'a rien du snob de Boris Vian. Malgré les apparences, il est loin de revendiquer "son suaire de chez Dior". Ni une fantaisie éphémère, ni un nouvel objet de culte, la mort est loin d'être légère. Elle est la véritable question, cette cruelle et seule vérité de la vie : contenir dans son être sa propre mort. Etre et ne pas être ; la mise en scène de "sa" mort a des airs de fantasme existentiel. Et à la suite des philosophes, cet artiste qui considère chacune de ses expositions comme autant de questions tient en réalité à se diriger vers nos vies. "En ajoutant un point d'interrogation à une phrase, je remplis cette phrase de vie et je la fais passer dans le domaine de l'art ou de la poésie". (2) L'or n'est plus une valeur mais un procédé visuel, un matériau subtil de l'artisanat pour forcer au recueillement plus qu'à l'adoration. Un recueillement délesté de tout son lot de tristesse : 'The Death of James Lee Byars' aménage, pour chacun de ses visiteurs, cette chambre à soi dans laquelle tous se retrouvent face à une saisissante réflexion, non plus celle du défunt mais celle, informe et sans visage dans ces reflets vagues des feuilles d'or, de leur propre existence. Encore vivant, l'artiste laisse fuir le deuil de la cérémonie funéraire pour faire éclater à la face du monde le vertige de la mort comme trame essentielle de nos vies. A la suite de Socrate, qui avait fait du questionnement un art, Byars rappelle que penser, c'est "apprendre à mourir". (3) James Lee Byars s'exerce en quelque sorte, et fait de ce moment impossible, notre propre mort, un objet observable.


Zoom
Une visée d'autant plus évidente qu'il se met en scène dans un décorum marqué par le rite. Habillé pour l'occasion de ses plus beaux atours, le voilà enfermé dans sa prison dorée à lui, l'espace de la galerie. Momie pharaonique engoncée dans son antre fabuleuse, l'artiste met le corps mort à la vue de tous, pour ne laisser, une fois la performance achevée, que sa mémoire, son rappel sous forme de diamants. Une mystique évocatrice de la grande tradition égyptienne. Pays où le conduira, d'ailleurs, sa dernière quête à la recherche de la perfection, sur la piste de souffleurs d'or capables de réaliser une sphère parfaite aux dimensions exactes du coeur humain. Une attirance pour le sublime, pour cette symbolisation du moteur de la vie sous sa forme la plus pure. L'artiste y mourra, laissant à d'autres le soin de découvrir cette forme de vie parfaite.

Lui aura, de son côté, avec 'The Death of James Lee Byars', réussi, dans cet entre-deux où les reflets infinis de l'or se noient dans la cruauté de l'existence, à poser la question du sublime de la mort. En nous confrontant au vertige de cette force irrémédiable, à cette matérialisation de la nécessité finale face aux contingences de la vie.

(1) Extrait de l'entretien de James Lee Byars avec Joachim Sartorius en 1995 publié dans le catalogue de l'exposition 'Deadline', éditions Musée d'Art moderne de la ville de Paris, Paris-Musée, 2009.
(2) Idem.
(3) Idem.


Guillaume Benoit pour Evene.fr - Octobre 2009


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