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23/04/2012 04h24 J'ai eu la chance de voir cette expo à Milan l'année dernière et elle m'a complètement conquise. En plus d'etre...
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EXPOSITION DRAPEAUX GRIS AU CAPC DE BORDEAUX Le gris est une couleur
Guillaume Benoit pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 12/01/2007
A l’heure où se poursuivent les scandaleuses mises en examen des commissaires de l’exposition ‘Présumés innocents’ mettant en cause la diffusion d’images produites par des artistes, le CAPC ouvre une nouvelle page de son histoire en accueillant jusqu’au 18 mars la première exposition supervisée par Charlotte Laubard, ‘Drapeaux gris’ qui, à sa manière, ne nous éloigne pas tant de l’enfance.
Déjà présentée au Sculpture Center de New York, l’exposition coordonnée par Anthony Huberman et Paul Pfeiffer investit le centre bordelais riche de toutes les inflexions que le temps peut porter sur le regard de ces maîtres d’ouvrage. En effet, ne cachant pas leurs réticences face à la difficulté de porter sur leur scénographie un regard définitif, les deux commissaires ont fait de ‘Drapeaux gris’ un enfant mûr, non pas assumé et sûr de lui, mais bien plutôt ouvrant des yeux nouveaux sur le monde, en proie au doute constant. D’où sans doute cette apparence insaisissable, presque chaotique, qui brouille par son humour l’hermétisme inhérent à ce type de manifestations pour toucher au point sensible de la création, le créateur.
Zone infinie, zones indéfinies
Expression même de l’altérité, du double jeu, ‘Drapeaux gris’ ne manque pas de brouiller les pistes, allant jusqu’à laisser à l’artiste Seth Price le soin de présenter l’exposition au travers d’un texte pour le moins ésotérique. Cette mise en abîme, qui fait se confondre la communication de l’exposition et ses oeuvres entame ce mouvement indéfini d’une scénographie mouvante. Ainsi, comme le laisse entendre son titre, l’exposition livre une variation autour de l’oeuvre à l’image de l’infinité de niveaux de gris. Plus encore, elle redouble cette instabilité. Comme un drapeau, elle est soumise au vent, au souffle du passage de l’autre, comme un drapeau, elle se donne sous une forme a priori identifiable, symbolique, mise à l’épreuve par le monde. En cela ne peut se déployer qu’un parcours atypique, vidé de toute autorité didactique ; cet espace sans ordre accueille des oeuvres sporadiquement disposées, presque jetées là par hasard, reliées les unes aux autres par des moyens étonnants ; depuis cette flèche taguée à même un tapis persan jusqu’aux paillettes de Liam Gillick. Dans cet imposant espace se superposent oeuvres, matériaux, formes, figures et couleurs. De vidéos en photographies, d’installations en toiles, l’on progresse dans ce parcours, chahutés, ballottés d’une pièce à l’autre qui, telles des spores, s’effilent et se dispersent. L’absence de cartels explicatifs n’est pas étrangère à cette instabilité ; elle encourage à une lecture de l’exposition faite d’allers-retours, de mouvements brusques et désordonnés. Si Anthony Hubermann, l’un des deux commissaires, évoque, à propos de ‘Drapeaux gris’, l’idée de frontière, il ne manque pas de préciser que le gris continue justement la déclinaison infinie entre deux pôles, le blanc et le noir. Cette neutralité n’a donc rien à voir avec une tranquille troisième voie, ‘Drapeaux gris’ attaque, attire et plonge dans son mouvement le curieux, déboussolé.
Alors, d’emblée, on entre dans cet espace comme prêts à pénétrer cette zone franche, ce terrain neutre, coincé entre deux mondes, où le possible se déploie à l’infini. L’espace aéré et aérien lui-même se fait citoyen de cet Etat, il s’expose en donnant à ses oeuvres ce souffle de vie qui les fait déborder leur propre cadre.
Vers un hermétisme accueillant
Exposition aux abords hermétiques, ‘Drapeaux gris’ constitue la quintessence d’une certaine idée de l’art contemporain où chacun se confronte à la possibilité de non-sens.
Les artistes d’abord qui, tantôt s’amusent, tantôt semblent s’excuser du statut qui leur est conféré. En posant, à l’exemple de Lian Gillick, des paillettes sur le sol, lesquelles seront massacrées par les pieds des visiteurs ou encore, en recouvrant, à la manière d’Allen Ruppersberg, ses oeuvres de post-it comme autant d’excuses présentées, les participants sèment le doute et jouent avec les contraintes de l’exposition. Le spectateur, à son tour prend un malin plaisir à démêler ces oeuvres, à pénétrer cette zone quasi absurde où seule une indication fait sens : un mobile ‘Strike’ est érigé qui semble nous annoncer une victoire. On a gagné, mais quoi au juste ? Certainement pas une compréhension traditionnelle d’un quelconque enjeu de l’art contemporain. Au contraire, c’est la partie gratuite, la seconde tournée, qui sont offertes, l’occasion de s’associer soi-même avec ces oeuvres. A son tour donc, le visiteur peut jouer et déjouer les stratégies employées par des artistes éclipsés par leurs créations (encore une fois, les mérites de ne présenter aucun cartel explicatif) qui elles-mêmes se sabordent et se laissent pénétrer par d’autres.
En cela, ‘Drapeaux gris’ constitue une véritable balade, une plongée dans un univers drôle qui ne prétend à rien d’autre qu’offrir un espace de détente entre deux pays, entre deux autorités patriotiques. Ces “drapeaux gris” font alors figure d’îlots miniatures de drôlerie et d’absurde qui invitent à la flânerie, au rapprochement avec ces oeuvres sans même ne rien savoir de leurs créateurs, de leurs conditions de possibilité.
Alors si l’on peut bien s’étonner d’un tel choix, d’un tel risque, on est heureux de voir en ‘Drapeaux gris’ le pied de nez parfait aux accusations d’hermétisme de l’art contemporain. Sans offrir d’interactions particulières au spectateur, sans en faire son héros, son sujet, l’exposition le noie à son tour dans son hors sujet, dans ce territoire des possibles marqué par le gris (quasi absent de l’exposition soit dit en passant) ; l’hermétisme n’est pas là où il semble loger, bien plutôt est-il à l’oeuvre avec le monde extérieur. C’est que l’exposition constitue une frontière hermétique avec les représentations traditionnelles et se rend à son tour hermétique au monde qui l’encercle, à l’abri dans l’Etat des ‘Drapeaux gris’.
Cette joie n’est rendue possible, n’est réalisée qu’à la faveur d’une certaine organisation du virus, du “parasitage”, qui caractérise la démarche des artistes qui se fondent en oeuvres.
Du parasite
Véritable ode à la superposition, à l’objet non identifié parce que recouvert d’autres identités, ‘Drapeaux gris’ installe un véritable système de la dénaturation. Il faut noter d’abord l’heureuse rencontre entre le CAPC lui-même et un tel projet ; ce vaste espace, encerclé de voûtes immenses sur lesquelles se greffent des coursives qui sont autant de points de vue possibles sur l’espace d’exposition assure un spectacle peu commun. Les installations peuplent véritablement ce bâtiment alors que celui-ci, de par ses multiples zones d’ombre, abat sur elles sa chape d’obscurité, créant par là même une certaine évidence de leur présence. Mais plus encore, les oeuvres elles-mêmes viennent se rencontrer directement ; chacune d’entre elles constitue un lieu de grouillement où viennent se superposer de singulières interventions. On pense d’abord à cette oeuvre de Monk, qui ajoute à une reproduction de Jack Goldstein des formes peintes. Même encore cette installation de John M. Armleder, dégageant deux pieds de lit Louis XIV en laissant sur leurs structures des indications déroutantes. Un ready-made d’époque faisant face au film projeté, la scénographie remplit ici parfaitement son rôle en créant autant de points de traverse, autant de correspondances que de perspectives offertes aux visiteurs. Cette forme de parasitage, poussée à l’extrême, constitue l’essentiel de ‘Drapeaux gris’,
ce moment où l’oeuvre elle-même semble dépasser son créateur pour se mouvoir, condition de son propre sens, dans un monde de rencontres et de découvertes. La réussite est d’autant plus grande que ce dépassement du sujet, de l’auteur, ne se concrétise pas à la faveur d’une scénographie toute-puissante. Au contraire, c’est parce que celle-ci sait ménager leur espace aux pièces présentées qu’elle parvient à s’éclipser à son tour, subtilement et sans coup d’éclat.
Ni drapeau blanc (démission face à la violence), ni drakkar ou pavillon noir (annonce du danger imminent), ‘Drapeaux gris’ s’inscrit dans le monde sans menace, mais contenant en lui une lutte interne qui sourde, amusée de sa propre virulence, jusqu’à nos oreilles. En s’apparentant alors à un agencement de forces vivaces, attirées les unes par les autres, pullulant ça et là comme autant de microsystèmes travaillés par des luttes internes aussi absurdes que celles régissant le monde civil, ‘Drapeaux gris’ ne fait en somme que rejouer, sur une partition plus créative, l’utopie d’une Société des Nations à l’échelle d’un bâtiment.
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