samedi 20 mars

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Un Christ "ensorcelé"

JUSTE UN DETAIL : L'ENTREE DU CHRIST A BRUXELLES DE JAMES ENSOR


Accrochées au musée d'Orsay jusqu'au 4 février, les figures d'Ensor se livrent à leur danse macabre en ricanant. Malgré les couleurs vives, la joie est fausse. Qui se cache derrière ces squelettes grelottants et ces mascarades ? Un individu particulièrement important s'est glissé derrière les traits du Christ en personne… Mais qui ?


La foule compacte se dirige vers nous. Lentement mais sûrement. Va-t-elle nous écraser ? Fourmillement coloré, assaut criard, elle avance, moins festive qu'hallucinée, moins réjouie que fantomatique. Qui sont ces figures multipliées à l'infini ? A première vue simplement déguisées, elles semblent surtout avoir perdu leur humanité au profit d'une existence de pantin, grotesque et ironique. Ensor, né à Ostende, ville de carnaval, grandit dans une boutique de curiosités, "fouillis inextricable d'objets hétéroclites" où l'on trouve masques, coquillages, poissons empaillés, armes, porcelaines de Chine. Il s'en sert dans son travail, remplaçant systématiquement les visages par des masques et les silhouettes par des squelettes. Mais l'inquiétante étrangeté de ses personnages aux grimaces menaçantes naît d'un doute : y a-t-il vraiment quelqu'un de vivant derrière le travestissement ? Les yeux sont vides ou exorbités, les blancheurs cadavériques, les sourires artificiels. Poupées de chiffon sur le point de s'affaisser, les êtres chez Ensor sont déjà morts, ou comme jamais nés. Ce questionnement sur la réalité tangible du monde taraude aussi le peintre dans sa vie personnelle. Extrêmement solitaire, il se méfie des hommes comme des femmes, qui portent "masques de chair, chair vivante devenue à raison masques de carton". Se sentant seul être vivant évoluant parmi des ombres, Ensor réalise plusieurs autoportraits. Dans son 'Autoportrait aux masques', il s'attribue l'unique visage de la toile, parmi une cinquantaine de masques inanimés. Contrairement aux apparences, Ensor se représente aussi dans 'L'Entrée du Christ à Bruxelles'. Saurez-vous le retrouver ?

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Difficile d'y voir clair dans cet amas de corps si serrés qu'ils volent tout l'air de Bruxelles. Plus de ciel, ni d'horizon. A la place des nuages flottent sur la ville banderoles et drapeaux, dont les ondulations et les courbes donnent bien l'illusion du mouvement. Les tons vifs - jaune, vert et rouge - sont là pour figurer le son, l'éclat des cuivres et la grosse caisse, le brouhaha et les flonflons. Sur cette toile gigantesque, plus de 2 mètres sur 4, l'oeil se perd. On dirait une page d'un livre de 'Où est Charlie ?'. Seulement, ce n'est plus le petit personnage à lunettes, bonnet et pull rayé qu'il faut retrouver, mais le Christ en personne... Dans cette ambiance inattendue de carnaval, on ne repère pas tout de suite le saint personnage. Que fait-il dans la capitale belge, au milieu des clowns et des confettis ? Ce n'est que grâce à sa large auréole qu'on finit par l'identifier. Comme dans la Bible lorsqu'il entre à Jérusalem, il chevauche un âne et bénit la foule. Mais dans ce jeu de faux-semblants et de travestissements, quelqu'un se cache encore derrière les traits de Jésus-Christ… "Ecce homo" ! On l'a retrouvé : c'est James Ensor lui-même !


Zoom
Le peintre est coutumier du fait. Quelques années plus tôt, il avait exécuté un 'Calvaire' où le nom placardé au-dessus de la croix n'était plus "INRI" mais tout simplement "ENSOR". En 1888, l'année de 'L'Entrée du Christ à Bruxelles', l'artiste vient de perdre à la fois son père et sa grand-mère bien-aimés. Il a été refusé par le Salon d'Anvers et sa peinture est en général mal reçue. L'artiste veut élaborer un univers personnel, loin de l'académisme qu'on lui a enseigné, mais aussi de l'impressionnisme dans lequel il ne se reconnaît pas. Un temps emprisonné pour avoir caricaturé Guillaume II, Ensor se perçoit comme l'avant-garde de son époque. "La forme de la lumière, les déformations qu'elle fait subir à la ligne n'ont pas été comprises avant moi" déclare-t-il. S'estimant à la fois révolutionnaire et méconnu, il s'identifie alors au Christ, qu'il montre ici entouré de vide. Le Jésus d'Ensor est lui-même, un contemporain égaré, échoué dans une société en pleine mutation où les messages politiques fleurissent parmi les banderoles festives.

Avant lui, Balzac avait ressuscité le Messie près d'Ostende dans sa nouvelle 'Jésus-Christ dans les Flandres'. De même Dostoïevski avait imaginé le retour du Christ pendant l'Inquisition dans 'Les Frères Karamazov', paru en français en 1888. L'époque est à la remise en question de l'Eglise et du pouvoir en place. La Belgique, deuxième pays le plus industrialisé d'Europe, est alors secouée de grèves et d'insurrections. Les émeutes ont commencé dans les mines, suivies de nombreux rassemblements, souvent terminés dans un bain de sang. Dans 'L'Entrée du Christ à Bruxelles', on peut lire le message : "Vive la sociale". Si Ensor n'est pas à proprement parler politisé, il a su remarquer le passage de la suprématie de quelques individus à la souveraineté de la masse et l'accroissement des mouvements de foule. Derrière son propre mal-être, l'artiste préfigure l'expressionnisme et toute la peinture du XXe siècle.


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Julie de la Patellière pour Evene.fr - Janvier 2010


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James Ensor

Peintre belge
Né à Ostende le 13 Avril 1860
Décédé à Ostende le 19 Novembre 1949

Peintre belge du début du XXe siècle, James Ensor s'impose comme un artiste avant-gardiste et marginal. Teinté de naturalisme, d'expressionnisme et de surréalisme, mais aussi d'impressionnisme et de symbolisme, son oeuvre ne peut être rattaché à un mouvement en particulier. Après des études à l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, où il rencontre Fernand Khnopff et Willy Finch, il intègre [...]

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