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EXPOSITION ERICH SALOMON AU JEU DE PAUME Paparazzo avant l'heure
Tania Brimson pour Evene.fr - Janvier 2009 - Le 07/01/2009
C'est en cachant son appareil sous son chapeau melon que le Berlinois Erich Salomon a poussé la porte du photoreportage à la fin des années 1920. Du Palais des Nations aux salons mondains d'Hollywood, les clichés pris à la dérobée par le "roi des indiscrets", "Houdini de la photographie" de l'entre-deux-guerres, ont fait de lui un mythe. Le Jeu de paume (site Sully) lui consacre une rétrospective jusqu'au 25 janvier : l'occasion de revenir sur les 400 coups du "premier paparazzi".
A quoi ressemble un paparazzi des années 1920 ? A un homme en smoking, chapeau melon au chef, sourire gracieux aux lèvres. Un gentleman raffiné et sensible, apte à se faufiler dans les soirées berlinoises les plus mondaines, à passer inaperçu parmi les députés de la Société des Nations, à charmer les vedettes du cinéma hollywoodien. Un photographe polyglotte toujours courtois, toujours à l'aise, toujours respectueux envers les "victimes" de sa "candid camera" (1). Bref, une espèce rare de caméléon bourgeois, capable d'amadouer jusqu'aux plus grands chefs d'Etat par son tact, son humour, son talent.
Du moins, c'est à peu près ainsi que l'on s'imagine Erich Salomon en sortant de l'exposition de l'Hôtel de Sully. Né en 1886, ce fils de banquier juif berlinois n'a rien du paparazzo lambda de la presse people actuelle, outre une fascination pour le cliché d'actualité pris à l'improviste, reproduisant par millions le "vrai visage" des célébrités de l'entre-deux-guerres.
Salomon. Docteur Erich Salomon.
Erich Salomon, Autoportrait au restaurant, à bord du Mauretania, vers 1929 (c) Bildarchiv Preußisher Kulturbesitz Si le terme "paparazzi" ne naît qu'en 1960 avec la 'Dolce Vita', Erich Salomon arbore déjà le goût de l'aventure et de l'instant volé cher aux disciples du paparazzo de Fellini. Il hérite de son père le savoir-vivre de la haute bourgeoisie berlinoise, faute d'une rente suffisante pour subvenir aux besoins de la famille à l'heure où l'Allemagne paye les coûts de la guerre au prix fort (rations, inflation, puis réparations...). Après de longues études, une incarcération en France (il est prisonnier de guerre de 1914 à 1915) et quelques années au service publicitaire des éditions Ullstein, Salomon se lance dans le photojournalisme en 1928. Le Berlinois de 42 ans est l'un des premiers à abandonner la chambre photographique pour se procurer un petit appareil, moins fiable mais bien plus discret : l'Erminox, paru en 1924, qu'il s'entraîne à manipuler en intérieur, sans flash. Autodidacte, il entre dans la presse sensationnaliste par la porte condamnée lors du procès Krantz (grande affaire d'assassinat) ; la caméra, formellement interdite au tribunal, s'y faufile incognito sous le chapeau melon de l'homme invisible. Le lendemain, les images défrayent la chronique à la une du Berliner Illustrirte Zeitung. Quelques mois plus tard, c'est grâce à un système de levier confectionné dans son attaché-case, permettant de prendre des clichés tout en conservant l'appareil au fond du sac, que Salomon récidive à la cour berlinoise ; en Angleterre, il risque même trois ans de prison lorsqu'il photographie les bancs des Royal Courts of Justice - exploit qu'il est d'ailleurs le premier à réaliser.
Erich Salomon, La tribune du public au Palais des Nations
Genève, 1928 (c) Bildarchiv Preußisher Kulturbesitz Moins discret lors d'une conférence consacrée aux réparations de guerre à La Haye (1929), Salomon appelle une société de nettoyage de vitres à installer une grande échelle sur la façade de l'hôtel ou se joue l'avenir du monde, espérant grimper au quatrième étage pour y jeter un coup d'Erminox. Interrompu par un agent de police, il se contente de photographier l'arme du crime, grossièrement posée sur le flanc du bâtiment. Le bruit se met à courir : la presse occidentale s'est munie d'un insatiable acrobate, prêt à s'asseoir à la place d'un député absent au Reichstag histoire d'assister à un discours ou à se dissimuler derrière un pupitre pour photographier un chef d'orchestre en représentation à l'opéra. Le nom de l'Arsène Lupin de la photographie circule : Docteur Erich Salomon (monsieur est diplômé en droit) est l'un des premiers photoreporters à signer ses images. Dès 1929, Lebens, New York Times, Sunday Dispatch... s'arrachent les photos du "terrible docteur". Conversations animées entre chefs d'Etat, politiciens assoupis pendant une conférence, premières dames papotant en robes de soirée... Salomon ne laisse rien passer, s'infiltre partout - ou presque. Lorsque les portes demeurent closes, il se contente de documenter les antichambres sombres, les fenêtres éclairées par lesquelles on devine, depuis la pénombre d'une rue, les silhouettes de politiciens jonglant avec le sort de l'Europe. Si les célébrités constituent son sujet de prédilection, beaucoup d'anonymes passent aussi par la chambre noire du docteur ; direction le casino, le ring de boxe, la bibliothèque, le cabinet d'autopsie. Car au fond, le credo de Salomon est souple : documenter un monde en action tout en fuyant à tout prix la pose, l'artifice. Fasciné par le caractère séquentiel des bribes de réalité qu'il capture, il agrémente volontiers ses images de textes, faisant défiler dans la presse ses chroniques illustrées à la manière d'un film muet. Somme toute, c'est le climat des Années folles, de l'ère du "plus jamais ça", que Salomon saisit coûte que coûte depuis les marges, dans les coulisses, sans passion ni critique.
(1) En 1929, un article du Weekly Graphic utilise l'expression "candid camera" (caméra cachée) pour qualifier le travail de Salomon.
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