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RETROSPECTIVE ERWIN WURM Artiste sculptural
Marine-Emilie Gauthier pour Evene.fr – Février 2008 - Le 04/02/2008
Après Vienne, Hambourg et Lyon cet été, l’exposition rétrospective de l’artiste autrichien Erwin Wurm s’arrête à Nantes, au Lieu unique. David Moinard, commissaire de l’exposition, nous propose une nouvelle lecture de la production de l’artiste, notamment par la présentation des dernières créations de l’artiste, inédites en France.
Erwin Wurm a le don pour jouer avec des notions que l’on pourrait figer. Son travail est un exercice de réappropriation libre de la notion de sculpture. Son parcours explique cette spécificité. Lors de ses études d’arts plastiques, Erwin Wurm postule à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne dans la section peinture. Refusé, il rejoint la section sculpture. Dès lors, il s’interroge sur “ce que pourrait vouloir dire la sculpture aujourd’hui”. A l’aide d’objets du quotidien, il donne une redéfinition personnelle et contemporaine de cette pratique antique. Son oeuvre s’inscrit également dans la lignée du courant de pensée Fluxus. Né dans les années soixante, celui-ci préconisait une plus grande liberté d’esprit artistique, notamment par l’utilisation de l’humour et l’abolition des frontières entre les arts, la recherche de l’art dans le mouvement même de la vie.
Rire est le propre de l’homme
Adorno as Oliver Hardy in the Bohemian Girl (1936), et
The Burden of Desperation, 2006 - Photo : Marine-Emilie Gauthier Ce qui fait d’Erwin Wurm un artiste atypique, c’est sa capacité à faire rire son public, ce qui n’arrive quand même pas tous les jours dans les musées et les galeries. Si l’artiste fait de l’humour son moyen d’expression, il l’utilise de manière protéiforme. “Il y a toujours une part de drame dans le rire”, aime-t-il à dire. Une fois l’éclat de rire passé, le spectateur se demande s’il devrait vraiment rire de ce calendrier où chaque mois est représenté par un idiot (‘Idiots’, 2000). Ou du grand mur créé spécialement pour l’exposition sur lequel chacun est invité à écrire un moment très embarrassant de sa vie (‘Sculpture d’embarras’, 2007). L’oeuvre d’Erwin Wurm est à double tranchant. L’humour est là pour amener à des choses plus profondes. Plusieurs oeuvres citent par exemple le philosophe Theodor Adorno. Mais pour donner tort à celui qui a dit qu’il était barbare d’écrire des poèmes après Auschwitz. “Pourquoi mon oeuvre s’appelle 'Adorno avait tort dans ses théories sur l’art' ? Parce qu’il faisait partie de ces personnes qui voyaient l’art comme quelque chose de très sérieux, presque sacré. Il ne considérait pas que l’humour puisse en faire partie. Je pense que cela nous aide au contraire à parler de certaines choses importantes. Et je préfère le faire à travers l’humour que de tomber dans le pathos; Il est possible d’écrire des poèmes malgré l’horreur. C’est même nécessaire”. Le rire, tel que l’utilise Erwin Wurm, est donc un moyen d’interroger la nature humaine par cette caractéristique qui lui est propre, comme l’a fait remarquer Rabelais dans ‘Gargantua’.
Une vision déformée du monde… mais pas forcément fausse.
Vue de l’exposition, Fat Car et Hamlet - Photo : Stéphane Bellanger Erwin Wurm scrute le monde qui l’entoure à l’aide d’une loupe. Et certaines de ses pièces en ressortent gonflées, déformées comme son emblématique ‘Fat House’ ou ses ‘Fat Cars’. Il transpose ainsi une spécificité humaine à des objets, le fait de pouvoir grossir ou maigrir à loisir. Ce travail joue avec une expression autrichienne, qui veut que fat car (une grosse voiture) signifie voiture de riches. En renversant le monde des objets et des humains, c’est la question de la société de consommation dans laquelle nous vivons qui est posée, et sur tout ce dont l’être humain peut s’entourer. Des kilos en trop ou des objets. La question sous-tendue par toutes ces déformations est aussi de savoir si elles sont le fruit de la réalité ou d’une subjectivité. C’est en substance ce qu'énonçait 'L’artiste qui a avalé le monde' et sa réponse 'L’artiste qui a avalé la terre du temps où l’on pensait qu’elle était plate'. Ses 'Objets volants pour s’échapper de chez soi' poursuivent ce questionnement formel. Sous l'apparence d'un banal sandwich laissé à l'abandon, c'est une véritable sculpture qui se révèle. En témoigne la minuscule échelle qui l'accompagne. De sandwich à vaisseau spatial, Wurm opère ce décalage du comique à la tragédie, de l'objet du quotidien à son irrépressible besoin de le fuir.
Redéfinition des contours de la sculpture
One Minute Sculpture réalisée par une visiteuse , Me / Me Fat (1993-2007) - Photo : Stéphane Bellanger Pendant ses études à Vienne, l’artiste “essaye de regarder tout ce qui [l]’entoure sous l’angle de la sculpture.” Il donne une première réponse en “abandonnant l’idée de durée et d’infini. Une sculpture peut aussi ne durer que quelques minutes, voire quelques secondes. L’oeuvre est ainsi transportée au niveau du présent immédiat”. En 1997 naissent ainsi les ‘One Minute Sculptures’, où le spectateur est invité à tenir la pose à l’aide d’objets pendant une minute. Comment peut-on en arriver à étendre à ce point le champ de la sculpture ? Les ‘One Minute Sculptures’ n’ont en effet rien à voir avec les sculptures antiques exposées au Louvre. Pourtant, certaines sculptures “participatives” sont aussi impressionnantes d’équilibre. Si là encore l’oeuvre amuse, elle pose une question esthétique. Quand - dans le temps et dans l’espace - commence une sculpture ? Pourquoi ses photographies sont-elles des sculptures ? Simplement parce qu’elles occupent un espace. Et que sculpter est l’art de retirer de la matière ou d’assembler ou de donner une forme à un objet quelle que soit sa taille ou son matériau. Poser une photographie au mur est un acte sculptural. L’artiste ajoute tout de même avec humour (toujours) : “Je crois que c’est devenu un jeu avec le temps de tout voir ainsi. Voilà pourquoi j’appelle toutes mes oeuvres des sculptures”. Il pousse alors le raisonnement plus loin. Puisque travailler une oeuvre dans l’espace, en changer sa masse et son volume est un acte sculptural, alors prendre du poids ou en perdre est également un acte sculptural. C’est ainsi qu’est né le diptyque 'Me / Me Fat, (1993)' où les couches de vêtements s’empilent pour donner l’illusion d’une déformation physique.
La rétrospective offre donc une occasion unique de découvrir cette création atypique en deux temps, au Lieu unique et au Hangar à bananes. Acteur de l’exposition, le spectateur y est lui-même mis à contribution pour réaliser des ‘One Minute Sculpture’. Un rapprochement qui n’est pas sans évoquer cette tendance d’Erwin Wurm à faire se rejoindre art et vie, comme il se plaît à le résumer lui-même : “En définitive, l’art traite de la difficulté à faire face à la vie, que ce soit par des moyens philosophiques ou par un régime alimentaire”.

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