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EXPOSITION INGRES (1780-1867) AU MUSEE DU LOUVRE La route de l’Ingres

Boris Daireaux pour Evene.fr - Mars 2006 - Le 06/03/2006

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EXPOSITION INGRES (1780-1867) AU MUSEE DU LOUVRE

La rétrospective qui se tient jusqu’au 15 mai entend redonner sa place à l’oeuvre d’un artiste déroutant, extrêmement difficile à classer.

Forte de 79 tableaux, dotée de plus de cent dessins, l’exposition qui se tient en ce moment au musée du Louvre est un ensemble assez massif d’oeuvres protéiformes, mélange de petits formats et de grands tableaux, savante alchimie de peintures historiques (ou de genre) et de dessins très personnels.

Une enfance de l’art

Jean Auguste Dominique Ingres est né en 1780 à Montauban d’un père décorateur, qui lui fait connaître très tôt la peinture. En 1797, il rejoint Paris à l’atelier de David. Ses premiers succès en peinture lui permettent de remporter le prix de Rome en 1801, avant de rallier la prestigieuse Villa Médicis où il séjourne de 1806 à 1811. Si ses premiers tableaux sont très marqués par l’empreinte de David, il n’en reste pas moins qu’Ingres trouve assez rapidement un style très personnel. Décidant de rester à Rome après son pensionnat, il gagne Florence en 1820 mais se voit contraint de peindre ou dessiner des portraits jusqu’en 1824. Ceux qu’ils envoient à Paris reçoivent constamment des critiques mitigées. Ce n’est qu’après avoir peint ‘Le Voeu de Louis XIII’ qu’il connaît un succès triomphal au Salon de 1824. De retour à Paris, il fonde en 1829 un atelier aux Beaux-Arts de Paris mais devant le mauvais accueil reçu pour son ‘Martyre de Saint-Symphorien’ (1834) décide de repartir en Italie où il est nommé directeur de la Villa Médicis. Il y restera jusqu’en 1841, date de son retour définitif en France.

Une exposition chronologique

Si l’on a tendance à définir Ingres comme le pionnier du style néoclassique, à l’opposé de romantiques comme Delacroix ou Géricault, il reste que le grand peintre français est avant tout inclassable dans l’histoire de l’art. L’exposition nous livre, en six parties, un parcours chronologique où s’exposent, en marge des peintures, de très beaux dessins de l’artiste français. Dès les premières salles, on découvre ainsi trois magnifiques portraits de la famille Rivière, dont celui de Caroline Rivière, peint en 1805. Si les deux tableaux qui ouvraient l’exposition, ‘Jupiter et Thétis’, 1811, et ‘Le Songe d’Ossian’, 1813-1835, rappelaient la statuaire antique, Ingres s’affranchit très vite de cette barrière académique pour affirmer dès ‘Les Ambassadeurs d’Agamemnon’ sa nature profondément sensuelle et un style plus archaïque que son apparente fidélité aux codes classiques ne laisserait supposer.
Mais chez Ingres, il y a le mélange des genres et cette profusion du style. Si ses goûts vont à Watteau, Holbein, David ou Dürer, Ingres admire aussi les artistes du Quattrocento comme Leonardo. Et c’est son goût pour les accessoires, son déni de la pose purement académique qui vont forger la qualité de ses premiers portraits, ceux de la famille Rivière, mais aussi celui de Napoléon, dont la pose peu orthodoxe choquera à l’époque. On a parlé de cette profusion du style, c’est sans évoquer la richesse plastique, le foisonnement des détails, l’éclat des couleurs dans sa peinture. Le somptueux portrait de ‘La Princesse de Broglie’, 1853, est à ce titre emblématique de la maîtrise d’Ingres dans les coloris, l’éclat bleuté de la robe de la princesse étant significatif de sa maîtrise de la couleur.

Une nature bouillonnante derrière le respect de la tradition

Le nu féminin est très présent dans l’oeuvre d’Ingres. Si l’artiste, dès le début de son oeuvre, est contraint, à Rome, de respecter les règles du nu, il s’affranchit très vite de ce trop de contraintes académiques. Entre 1806 et 1820, il peint de somptueux tableaux dont la fameuse ‘Baigneuse de Valpinçon’ mais ne reçoit qu’un accueil très mitigé de la critique. L’aspect charnel, très sensuel de sa peinture échappe en vérité au public. Le peu de respect des codes académiques l’empêche d’être véritablement reconnu. A ce manque de reconnaissance va s’ajouter un élément décisif qui penchera encore un peu plus en sa défaveur : il s’agit de l’aspect expressionniste de ces portraits qui s’affirme dans les personnalités politiques qu’il peint à Rome. En effet, ‘Le comte Gouriev’ n’est pas peint à son avantage et semble même un peu effrayer. Même le portrait célèbre de monsieur Bertin, assis dans une posture peu digne de son rang, déplaira fort au sein de sa famille. En marge de ses portraits nombreux, il y a toute la partie dessinée qui hisse Ingres au rang de génie du dessin en France. Son double portrait des ‘Soeurs Montagu’ est à ce sujet significatif de sa maîtrise du dessin, dans la finesse de son exécution, dans l’acuité de son regard porté sur ses modèles. Il capte, avec une élégance, une délicatesse rares, des poses d’enfants. Le réalisme avec lequel il peint est si stupéfiant qu’il fait dire à un des visiteurs qu'il croirait voir des clichés "instantanés d’enfants".

Peinture d’histoire, peinture de genre ?

Si Ingres a su aussi délicatement peindre les hommes politiques de son temps, on ne saurait pourtant réduire l’élégance de sa peinture à une peinture d’histoire. Ingres a en effet tenté de rénover la tradition classique en reprenant la figure de François 1er pour l’inscrire dans des petits tableaux, véritables saynètes qui mettent en scène la vie du roi de France et montrent encore une fois ses talents de coloriste. Ingres a également peint de nombreuses vierges et remis au goût du jour l’intérêt des peintres pour la religion. Une oeuvre, qui se détache de tous ces grands sujets est remarquable par le mystère de sa composition et l’impossibilité pour tout spectateur de le rattacher à aucun vrai courant, ni aucune vraie école en France. C’est le ‘Portrait de la reine Caroline Murat’, véritable mystère dans l’oeuvre peint d’Ingres. Dans une position très classique, la reine se tient près d’une fenêtre. Au loin, derrière elle, un volcan fume et semble en ébullition. L’étrangeté de ce tableau, l’audace de sa composition sont si stupéfiantes qu’on pourrait y voir, avec un siècle d’avance, les prémices d’un univers surréaliste. L’auteur de cette critique le dit avec un peu de provocation mais le décalage entre le solennel de la posture et le ridicule, le dérisoire de ce volcan qui fume au loin apparentent l’oeuvre à un humour bizarre, teinté d’absurde. C’est la fascination pour ce tableau, son aspect si déstabilisant, qui suffirait presque à foncer voir cette exposition.

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