Le Figaro

EXPOSITION ‘A MOITIE CARRE, A MOITIE FOU’ A LA VILLA ARSON Géométrie variable

Guillaume Benoit pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 27/03/2007

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EXPOSITION ‘A MOITIE CARRE, A MOITIE FOU’ A LA VILLA ARSON

Joyeuse et détachée de tout dogmatisme, 'A moitié carré, à moitié fou' propose un parcours contemporain du courant minimal, véritable crise existentielle de l'histoire de l'art, où se conjuguaient déconstruction des codes et codes de construction premiers.

Cercles, cubes, rectangles et parallélépipèdes, l'art minimal impose son identité au travers de figures dégagées, réduites à leur expressivité la plus pure. De cette lisibilité absolue va pourtant naître une rupture définitive avec l'expressivité imagée de la tradition artistique et, partant, une singulière incompréhension. Pour autant, derrière cette apparente rigidité du motif géométrique se joue un drame pétri d'événements décisifs et de mutations subtiles. Pour cela, 'A moitié carré, à moitié fou' prend le parti de ne pas se limiter aux seules oeuvres d'art dites minimales et s'attache bien plutôt aux oeuvres qui intègrent les problématiques minimalistes. Loin d'établir un catalogue raisonné de l'art minimal, l'ambition avouée des commissaires Vincent Pécoil, Lily Reynaud-Dewar et Elisabeth Wetterwald est d'attraper au vol le souffle du minimalisme et, par là, d'en montrer toute la richesse. Comme autant de cabines thématiques, les salles de l'exposition participent d'une émergence de la structure minimale.

Déconstruire les codes

D'emblée, l'exposition assume son humour comme structure même du projet. Avec la "cellule communiste" mettant en scène la récupération de symboles chargés pour en proposer une relecture minimale, les deux artistes Olivier Mosset et Raymond Pettibon disent en une parabole l'ambiguïté inhérente à tout mouvement enclin à se séparer des codes d'une tradition marquée. Ce rappel historique du minimal, révélant sa “contemporanéité” avec le projet socialiste amorce la spécificité de l'exposition en récupérant le signe et en l'isolant de son contexte essentiel pour en faire le vecteur d'un nouveau regard. Par là, les deux artistes opèrent un premier décalage et servent le but avoué d'un détournement des codes qui parvient à déboussoler le spectateur. L'on entre ainsi de plain-pied dans une perspective minimale où le "faire sens" se lie étrangement à l'absurde, où la signification s'accompagne d'une portée telle qu'elle le détourne et en fait le résidu flottant d'une époque révolue.
Dans une même visée, la reconstitution d'une exposition pionnière de l'art minimale au sein d''A moitié carré, à moitié fou', avec la salle 'Black White and Grey' opère une dispersion analogue en présentant un ensemble d'oeuvres singulières qui déjouent les codes traditionnels. Depuis les structures imposantes en polystyrène qui font s'opposer occupation de l'espace et masse réelle, jusqu'au ticket de caisse, support de jeu littéraire, les éléments en place ici s'éloignent de la simple représentation et perturbent sa perception. L'équilibre est alors ténu dans ces oeuvres qui, au-delà du simple hiatus entre apparence et réalité, révèlent bien plutôt la mobilité de la forme, sa fragilité structurelle insoupçonnée propice au détournement, au décloisonnement. Apprendre à voir donc, à repérer au sein même de l'objet cette dynamique que l'artiste peut s'approprier pour en faire un moment singulier.
Cette insistance sur un certain jeu dans la mécanique de la réalité et la révélation de sa plasticité ne constituent pas pour autant les seules limites d'une telle exposition. Comme toute autre déconstruction, celle-ci amorce un second mouvement qui vise à reconstruire, à la suite de cette découverte, une autre structure, bâtiment érigé sur le sol fragile de nouvelles fondations.

Coder la construction

Car l'exposition ne fait pas que remonter dans le temps au sens historique du terme, nous n'assistons pas simplement à une nostalgie factice profitant de l'effervescence minimaliste de ces dernières années. Au contraire, 'A moitié carré, à moitié fou' justifie, en proposant un parcours riche d'oeuvres diverses, la jeunesse essentielle de ce mouvement, sa propension à se mettre constamment en jeu. En poussant les artistes à renouer avec l'âge minimal, c'est aussi à une régression de l'art et de celui qui s'y mesure qu'en appelle cette exposition ; alignement de cubes, dînettes, jeux de construction et structures personnifiées, tout un pan de la création présentée ici s'attache à reconstruire un monde fantasmatique, où les formes simples s'empilent et se jouxtent pour asseoir la réalité sur de nouvelles fondations.
De fait, les oeuvres se font accessibles et proposent un langage aussi nouveau qu'immédiatement compréhensible, qui inspire autant qu'il questionne les limites de la perception. Car il ne s'agit pas ici simplement de mettre à disposition les outils élémentaires pour construire un nouveau regard mais bien d'engendrer, au moyen d'une perspective originale, une familiarité avec l'inconnu, intercéder en faveur de la différence radicale et la mettre "à portée". L'aspect ludique et régressif devient alors prégnant, toutes les pièces sont propices à l'arrêt amusé, à la métaphore juste qui déjoue les codes pour redistribuer les cartes d'une nouvelle partie à jouer.
Beaucoup de jeux aussi bien que de jeux de mots donnent ainsi corps à l'exposition. Son organisation intelligente, pleine de dialogues complices et de clins d'oeil à l'histoire ne fait pourtant pas d'elle un objet d'incompréhension, la candeur en la matière est ici saluée, fidèle à la volonté des artistes de ne pas se cantonner à une production ésotérique. Sans oublier donc la charge historique d'un tel mouvement, 'A moitié carré, à moitié fou', y aménage une entrée jouissive et le fait résonner d'innombrables voix.
Tout devient alors jeu sur les codes historiques, sur les rapports à l'espace ; construction et déconstruction se rejoignent et s'emmêlent en un mouvement général, en un souffle unique qui, ancré à la réalité, l'étend hors de sa place habituelle.

Code et fonction

Rejouer la partition minimale sur un nouveau mode, avec des artistes témoins de sa naissance et de son évolution, ne limite en aucun cas un tel ensemble à l'hommage appuyé et nostalgique car, pour éclairant qu'il soit, celui-ci s'écarte de la simple description historique. Ce mouvement majeur, qui s'est vu transformé, voire récupéré par une histoire qu'il tentait de modifier est ici véritablement questionné. Au travers de pièces mettant clairement en jeu ses dérives décoratives se pose la question de l'origine du glissement qui a fait de l'art minimal, de la réduction à l'oeuvre pour elle-même, un objet d'ornementation, une parure fonctionnelle destinée à produire dans l'espace les signes de sa radicalité. Et, à son tour, la scénographie de l'exposition s'amuse à présenter une intentionnelle fonctionnalité des pièces ; comme dans un salon, l'art minimal se voit par moments écarté de son intention première, dépossédé de sa simplicité essentielle. Car si ces artistes ont su récupérer et perturber les codes de la réalité, eux-mêmes, inscrits dans un tel contexte, ont été détournés. Et l'exposition fait subtilement surgir de l'art minimal sa vocation à mettre l'espace en valeur au détriment de son identité propre. Une telle mutation en dit finalement beaucoup sur l'ambiguïté et sur son rapport nécessaire avec la collection, avec la mise à niveau de toute création à l'échelle d'une valeur universelle, le coût. L'exposition joue ainsi, sans s'y limiter, la rencontre nouvelle de l'art minimal avec le monde, cette fusion inattendue et paradoxale qui ramène à son statut d'objet la création artistique.
On assiste donc à un décentrement de l'intentionnalité de la création abstraite, sans doute due au fait que le sens même de l'abstraction ait été bouleversé par sa mise en oeuvre dans le champ artistique. Non seulement l'on n'abstrait plus ce que l'on abstrayait dans les années 1960, mais plus encore l'on n'abstrait plus comme l'on abstrayait alors. Et résonne ici l'écho de cette première salle, 'Cellule communiste', qui laisse peser tout le poids de l'histoire, cette tragique impossibilité de se maintenir dans une identité figée sans courir le risque de s'autodétruire, ou tout du moins d'élimer sa nature intime.
D'où l'espoir insensé d'un art qui vivrait par lui-même, soumis à la réalité mécanique du temps, à sa loi implacable. A ce titre, impossible de passer à côté des pièces de Bruno Peinado et Philippe Decrauzat qui exhalent littéralement ce souffle. Quand le premier met en scène un ensemble d'éléments s'illuminant progressivement et jetant sur les pièces alentour un éclairage sensible, le second, en projetant sous une cimaise une lumière fugace, fait de l'éclairage une marque tangible de l'espace. Par là, ces deux oeuvres respirent et, en prenant vie, soufflent un vent nouveau sur la création en devenir.


Ainsi, 'A moitié carré, à moitié fou' déterritorialise l'art minimal pour l'accompagner dans une mutation qu'il a déjà largement entamée. La folie ici s'apparente à une dégénérescence, où les chromosomes se déplacent et se transforment au fil des rencontres avec de nouveaux noyaux ; gamètes en perdition venant se greffer au code génétique de l'art minimal pour encourager son développement dans de nouvelles directions, les oeuvres résonnent entre elles comme un mouvement perpétuel dont les inflexions ne font que justifier les fondements. Quoi alors de plus réjouissant qu'un tel hommage, aussi décalé qu'insolent, qui prive ce phénix de sa superbe et en fait, pour boitillant qu'il soit, un être en mouvement ?

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