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EXPOSITION FISCHLI & WEISS, FLEURS ET QUESTIONS A L’ARC Humour, génie et modestie

Boris Daireaux pour Evene.fr - Avril 2007 - Le 02/05/2007

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EXPOSITION FISCHLI & WEISS, FLEURS ET QUESTIONS A L’ARC

Pour leur première rétrospective en France, le couple d’artistes suisses s’est vu confier tous les espaces du bas du musée d’Art moderne, à Paris. Tout en amplitude, leur oeuvre se déploie à travers une très grande variété de supports et de projets. L’humour y côtoie la dérision à travers de grandes questions philosophiques.

Depuis 1979, date de leur première collaboration, les artistes suisses Peter Fischli (1952) et David Weiss (1946) construisent une oeuvre protéiforme, recourant aussi bien à la vidéo qu’à l’installation, à la photographie qu’au film, au dessin qu’à la sculpture. Entre humour et légèreté, métaphysique et ironie, le travail des deux artistes questionne avec distance le monde, s’interroge sur la difficulté à donner un sens à l’existence humaine. Teintée d’absurde, leur oeuvre tend à s’affirmer comme l’une des plus importantes dans l’histoire de l’art de ces trente dernières années. La grande rétrospective qui leur est consacrée en ce moment abonderait en tout cas dans ce sens.

Une exposition non pas chronologique mais thématique

L’espace majestueux qui a été confié à Fischli et Weiss en dit long sur la volonté de Laurence Bossé, la commissaire de l’exposition, de rendre hommage à un duo d’artistes finalement méconnu en France. L’exposition qui leur est consacrée rassemble plus d’une centaine de travaux, regroupés en séries et privilégiant davantage des thématiques qu’une vision chronologique de leur oeuvre. Ainsi, si ‘Bougie’ et ‘Petite racine’ (1986-1987), sculptures en caoutchouc artificiel noir qu’accompagnent six photographies des ‘Lotissements, agglomération’ (1993) ouvrent l’exposition, la série qui suit, consacrée aux ‘Aéroports’ (1987-2006) se mêle aux photographies de ‘Fleurs’ en surimpression et des ‘Champignons’ (1997-1998), travaux parmi les plus célèbres, mais paradoxalement moins intéressants car plus esthétisants que le reste de leur oeuvre. Il faut attendre ‘Soudain, cette vue d’ensemble’ (1981-2006), suite de petites sculptures en argile non cuite, pour sentir que l’on rentre de plain-pied dans l’univers des deux artistes suisses. Si le début de l’exposition constitue une mise en bouche un peu décevante et peu représentative du travail des deux artistes, ‘Soudain, cette vue d’ensemble’ s’affirme presque instantanément comme une oeuvre prenante, à la fois forte et détonante.

‘Soudain, cette vue d’ensemble’

Pour cette série de petites sculptures grises posées sur des socles blancs, Fischli et Weiss ont repris des grands personnages historiques en les représentant sous des traits comiques. Néron devient ainsi une figure grotesque, aux formes et aux traits rudimentaires, à l’intérieur d’un décor minimaliste composé d’une table et de deux colonnes. Si dans ‘Néron se réjouissant à la vue de Rome en feu’, le décalage entre l’événement historique et sa représentation produit un effet burlesque, il ne faut pas pour autant y voir simplement une blague ou une manière de tout tourner en dérision, même si la notion d’absurde apparaît déjà dans ces sculptures. Car quoi de plus drôle, de plus réjouissant, et en même temps de plus terre à terre que ‘Mick Jagger et Brian Jones rentrant chez eux satisfaits après avoir composé "I can’t get no satisfaction"’ ou ces ‘Deux singes incapables de comprendre le mystère du monolithique’ ?

Avec l’aisance technique des deux artistes, leur habileté d’exécution liée à un grand sens du dessin, la réussite de ces sculptures tient aussi dans l’esprit avec lequel Fischli et Weiss les ont réalisées, c'est-à-dire l’attitude d’humilité qui a fait la force de leur oeuvre. La série de ‘Soudain, cette vue d’ensemble’ constitue en tout cas une excellente introduction à ‘Le Droit Chemin’ (1982-1983), film projeté au centre de l’exposition qui constitue une somme d’interrogations philosophiques et artistiques, mettant en jeu les notions d’errance et d’inadaptabilité au monde qui sont au coeur des préoccupations intellectuelles du duo suisse.

‘Le Droit Chemin’

En 1980, Fischli et Weiss, déjà déguisés en rat et en ours, dissertaient sur l’art dans ‘La Moindre Résistance’, un film que Beaubourg a montré dans sa récente exposition, ‘Le Mouvement des images’.
L’année suivante, le duo d’artistes endosse à nouveau les costumes des deux animaux pour ‘Le Droit Chemin’, un film tourné dans la banlieue de Los Angeles, dans des paysages montagneux et une nature hostile. Cette fois, le film est muet. Il raconte, sans qu’il n’y ait véritablement de début ni de fin, les liens qui se tissent entre deux animaux perdus, errant dans une nature qu’ils appréhendent avec les plus grandes difficultés.

On peut vraisemblablement penser que les figures du rat et de l’ours constituent, pour le duo artistique, une manière de mettre à distance leurs propres préoccupations artistiques et philosophiques. L’aventure chaotique de ce rat et de cet ours se situe dans une nature sauvage évoquant toute la peinture romantique du XIXe siècle. Alternant bonheur et phases de chaos le plus total, l’ours et le rat passent par tous les états. De l’échec d’appréhender le monde à la frustration de ne pas y trouver leur place (et de se demander même s’ils en ont une), du désespoir le plus profond à un dégoût pur et simple du monde et de soi-même (le rat va jusqu’à vomir), ‘Le Droit Chemin’ constitue un résumé des questionnements intellectuels des deux artistes sur le sens de l’existence humaine et la signification de vivre.

Mais c’est un film résolument optimiste. Les deux animaux, malgré leur maladresse, le caractère inadapté de leur situation au monde et la misère qui gagne peu à peu leur être, ne renoncent jamais. Ce sont deux "losers" magnifiques. D’un côté, ils subissent totalement les événements, de l’autre, la solidarité qui existe entre eux et la profondeur des liens qui les unit peu à peu, fait naître une force presque aveugle qui les pousse à se battre et à vouloir survivre malgré tout, sans qu’ils ne sachent vraiment trop pourquoi. Ce sont deux idiots, que l’on pourrait comparer aux Bouvard et Pécuchet de Flaubert. En jouant sur un registre fantaisiste à la limite du fantastique, et dans la lignée de l’esprit Dada, Fischli et Weiss livrent paradoxalement une interrogation poétique extrêmement sérieuse et rigoureuse sur l’angoisse de vivre et la peur de ne pas savoir comment.

C’est un film sur l’errance, un thème cher à Pier Paolo Pasolini, que l’on rencontre dans ses oeuvres, notamment dans ‘Mama Roma’. ‘Le Droit Chemin’ n’apporte pas de réponses, mais pose constamment des questions, tout en laissant libre cours à l’imagination : "Ai-je réellement une place dans ce monde ?", "Comment trouver les moyens de vivre ?", "Qui suis-je ? ", "La vie a-t-elle même un sens ? "

La série des ‘Saucisses’

Parmi la somme considérable d’oeuvres présentées dans cette exposition, la série ‘Les Saucisses’, en 1979, est particulièrement emblématique de l’esprit loufoque qui régit les oeuvres des deux Suisses. Fischli et Weiss donnent à des saucisses les rôles principaux de saynètes humoristiques où des policiers-mégots de cigarettes les encerclent et les arrêtent !

La scène, pour le moins incongrue, a du moins le mérite d’insister sur deux éléments caractéristiques de l’oeuvre des deux artistes : le premier a trait au fait que des objets du quotidien, placés au coeur de leurs mises en scène, remplacent les héros stéréotypés de nos fictions. Dans cette série, le décalage entre le cliché du héros de western ou de polar et le fait que ce soit des saucisses qui occupent ces rôles crée bien un malaise chez le spectateur. Le second concerne la pauvreté des moyens utilisés (des immeubles, découpés sommairement dans du carton, tiennent lieu de décor), laquelle trouve un écho dans les recherches esthétiques d’un Thomas Hirschhorn ou d’un Claude Closky.

’Le Cours des choses’

Bien sûr, lorsque l’on évoque Fischli et Weiss, on pense à ce film au titre poétique et qui laisse rêveur, ‘Le Cours des choses’ (1986-1987). Là encore, des objets du quotidien dament le pion aux héros traditionnels de nos fictions pour exécuter des figures acrobatiques à base d’effets pyrotechniques qui provoquent rires et réactions en chaîne. Petit film de 30 minutes, réalisé en plan-séquence, ‘Le Cours des choses’ est devenu un objet mythique, emblématique du travail des deux artistes, et la magie burlesque (on pense à William Kentridge) qui en émane n’a pas fini de marquer les esprits et les historiens de l’art.

Finalement, ce qui fait la force et la pérennité de ce travail tient dans la modestie avec laquelle Fischli et Weiss ont toujours travaillé. Sans que leur forme d’esprit ni le décalage humoristique créé entre le titre et l’oeuvre elle-même ne s’inscrivent jamais dans une pose. C’est un aspect primordial dans leur démarche. Cela pourrait paraître anecdotique, mais l’attitude de Fischli et Weiss leur a toujours permis de se renouveler, et de trouver des formes nouvelles. La série ‘Equilibre - un après-midi tranquille’ (1984-1985), dont les photographies portent toutes des titres plus loufoques les uns que les autres, laisse à elle seule imaginer le pouvoir d’évocation de leur oeuvre. Dans cette série, des objets usagés (pneus, bouteille, chaises) composent des sculptures bancales, menacées d’effondrement. Il y aurait tant à dire sur la sensualité de ‘Animal’ (1986), magnifique sculpture aux formes archaïques, de ‘Pot de questions’ (1985) ou de ‘Haricot’, (1986) que l’on pardonnerait facilement certaines séries moins denses, certaines propositions moins consistantes ou moins pertinentes, comme celles de ‘Monde visible’ (1987-2000), de ‘Questions’ (2002-2003) ou des ‘Fotografias’ (2004-2005).


Etant donné la quantité énorme d’oeuvres réunies dans cette rétrospective, le caractère plus faible de ces séries est un détail que l’on oublie bien vite, tant le génie de Fischli et Weiss est acquis, lui, depuis longtemps…

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