samedi 21 novembre

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En long et en barge

EXPOSITION 'BRUIT ET FUREUR - HENRY DARGER (1892-1973)' A LA MAISON ROUGE


Commencée en juin et visible jusqu'au 24 septembre 2006, l'exposition consacrée à l'artiste américain mort il y a plus de vingt ans est une plongée vertigineuse dans l'univers complexe et torturé d'un artiste qui a vécu seul toute sa vie.


Repères biographiques

Né en 1892, Henry Darger grandit dans une modeste famille de Chicago. Sa mère décède, lorsqu'il a quatre ans, en donnant naissance à une fille qui est immédiatement confiée par son père à un orphelinat. En pension depuis 1899, Darger est placé dans un hôpital psychiatrique à l'âge de douze ans à la suite d'un comportement agressif et de tendances à la pyromanie. Il s'échappe à l'âge de dix-sept ans. C'est en 1913 que l'on retrouve sa trace dans un hôpital catholique où il exerce la fonction de laveur de vaisselle. Toute sa vie, Darger va la passer seul, dans une chambre, à travailler à l'ouvrage unique qui constituera son oeuvre, 'Les Royaumes de l'irréel'.


Les Royaumes de l'irréel

On pourrait évoquer les mauvais traitements dont a été victime Darger lorsqu'il était à l'hôpital, revenir sur les carences affectives dont il a souffert jeune. Mais l'intérêt de son oeuvre est ailleurs, dans le fait de ne s'attacher qu'à l'oeuvre elle-même, de ne l'analyser qu'elle seule. De quelle oeuvre parlons-nous ? D'un roman de 15.000 pages dactylographiées accompagné de gigantesques illustrations. Il s'agit des 'Royaumes de l'irréel', ouvrage commencé en 1911 et qui narre la vie d'un mystérieux général (le capitaine Darger), père de sept filles, les Vivian girls, chef de la coalition des Angelinians, qu'il doit défendre contre la menace des Glandelinians, qui souhaitent réduire les enfants en esclavage. Le capitaine et ses filles sont accompagnés par de mystérieuses créatures exotiques, animaux étranges, colorés, qui les aideront dans leur lutte.
Pour réaliser ce livre, Darger, qui ne savait pas dessiner, a collecté des journaux, magazines d'enfants, revues, pour les décalquer et les reproduire sur de grands panneaux très colorés, papiers collés mis bout à bout et qui atteignent parfois jusqu'à trois mètres de long. Le scénario de cette histoire improbable, qui mêle des éléments de l'Histoire américaine à de purs fantasmes de Darger, ressemble sur le papier à une histoire amusante, empreinte de merveilleux, d'exotisme. Mais l'analyse de l'oeuvre révèle rapidement des éléments troubles, les signes d'une violence contenue et qui explose parfois dans ses dessins sous la forme la plus inattendue et la plus saugrenue.


Des éléments troublants

La première chose qui fascine dans les illustrations de Darger, c'est le trait maladroit, enfantin des premières planches. Premier élément de mystère, première intrusion dans l'univers tortueux, noué, d'un artiste qui, si l'on devait le classer, s'apparenterait plutôt à un membre de l'art brut. Cependant, comme tout artiste, Darger a sa propre mythologie, sa propre vision du monde. Mais la sienne est particulièrement violente, complexe. Il y a d'un côté les références à la Bible (Darger pouvant aller jusqu'à quatre fois par jour à l'Eglise), les croix, les châtiments corporels, et cette idée de Jugement dernier, qui sous-tend toute son oeuvre. Et d'un autre, une infidélité totale à l'Eglise, une explosion de purs fantasmes, qui constituent comme une irrévérence à sa foi, comme si Darger était resté un petit enfant désobéissant malicieusement à Dieu, comme un double de l'artiste religieux qu'est Darger. Car l'immense fresque de Darger, si elle évoque les grandes mises en scène d'un artiste comme Jérôme Bosch, est avant tout une représentation du Bien contre le Mal et une illustration d'une guerre féroce entre des forces maléfiques et des créatures divines, angéliques (les petites filles). C'est un peu le combat des anges contre des démons, mais des démons qui évoqueraient les guerres de Religion, puisque les Glandelinians n'hésitent pas à éventrer (idée du sacrifice) des enfants et à les mettre sur des croix. Mais entre la fidélité à sa foi et la tentation d'une perversité, il n'y a qu'un pas, que Darger franchit allègrement. Car l'artiste a plusieurs facettes. C'est tour à tour l'enfant de choeur, l'adepte religieux soucieux de prime abord de dépeindre fidèlement sa vision du Bien contre le Mal. Mais d'autres éléments viennent se greffer, que le premier Darger n'intégrait pas alors. Ce sont ses fantasmes, qui viennent contrecarrer ses plans. Fantasmes vis-à-vis de ces petites filles, qui sont pourvues de sexes de petit garçon, se font étrangler par des diplômés d'Harvard avec leur fameux chapeau sur la tête (si, si). Cela, c'est le second Darger, beaucoup plus pervers, excentrique, si l'on peut dire.


Le Double chez Darger

Des dizaines et des dizaines de petites filles reproduites à l'identique, avec le même visage, les mêmes attitudes. Certaines se font étrangler sur des chariots que tirent des petits garçons, d'autres meurent pendues par de mystérieuses lianes, ou des serpents (on pense évidemment à Adam et Eve). Planche suivante, Darger dépeint des créatures féeriques, fantastiques, toutes en couleur. L'étrange contraste est saisissant, entre la naïveté de ses animaux et la violence exercée sur les enfants. C'est le dérapage dans l'oeuvre de Darger, le moment où tout bascule entre ses riches gammes colorées, ses planches qui évoqueraient des vieilles publicités du début du XXe siècle, et la violence qui explose, plus forte que lui, qui est l'intrusion d'un double au premier Darger qu'il souhaitait être, c'est-à-dire l'enfant poli, propre sur lui, qui reproduirait fidèlement sa vision de l'Enfer, du combat sur Terre du Bien contre le Mal. Et c'est là qu'il devient inquiétant, paradoxalement au moment où son art devient de l'Art. Dans ce basculement entre une illustration mièvre d'un univers onirique et l'intrusion dans ces planches d'éléments fantasmagoriques. Sorte de tournure plastique complexe que prend son oeuvre.


Darger, quel artiste ?

Mais comment classer Darger, comment parler de lui ? Le personnage reclus, qui a vécu toute sa vie entre un hôpital et sa chambre. Celui qui répondait invariablement, lorsqu'on lui demandait comment il allait : "Demain, le vent soufflera moins fort."
Darger n'a connu personne, n'a côtoyé personne. Il vivait dans son monde, avec sa propre logique et le semblant d'une cohérence. La réussite plastique de son travail tient dans ces collages, ces panneaux dessinés recto verso, ces couleurs qui inondent les pages. L'invention, en quelque sorte, d'un royaume avec ses règles, son drapeau, ses personnages, ses héros, etc. A la réussite plastique de certaines planches succède la violence terrible des scènes de torture, de barbarie. Dès lors, comment classer Darger ? On le répète. Ce n'est pas tout à fait un artiste brut, mais en même temps c'est quelqu'un qui a vécu coupé du monde toute sa vie. A l'ambiguïté de l'artiste succède l'interrogation, puis le doute, enfin la suspicion. Car son oeuvre laisse trop de zones d'ombres pour ne pas faire naître des soupçons, des inquiétudes quant à l'identité de Darger.


Voir la galerie photo de l'exposition 'Bruit et fureur - Henry Darger' à la Maison rouge



Boris Daireaux pour Evene.fr - Juillet 2006


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Henry Darger

[Mixte]

Lieu : Maison rouge - Paris
du 08/06/2006 au 24/09/2006

Première monographie en France consacrée à l'artiste américain Henry Darger (1892-1973), 'Bruit et fureur' nous fait entrer dans le monde de ce personnage solitaire, dont l'histoire est tout à fait romanesque. Vivant reclus dans sa chambre [...]

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