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EXPOSITION DADA AU CENTRE POMPIDOU Dada, qui es-tu ?
Rita Carvalho pour Evene.fr - Octobre 2005 - Le 26/10/2005
Derrière le mouvement Dada se cache un bric-à-brac de concepts, une galerie de personnages et des créations insolites. Sans prendre des airs de réhabilitation, l'exposition du Centre Georges Pompidou se propose tout simplement de nous donner les clés pour mieux comprendre le mystérieux Dada.
La France n'avait pas accueilli de grande exposition sur Dada depuis 1966 et pourtant on reconnaît aujourd'hui l'influence du mouvement sur notre conception d'envisager l'art et ses codes esthétiques. Fondateur mais tout aussi énigmatique, Dada est à l'honneur au Centre Georges Pompidou pour une exposition en forme de balade qui rassemble plus de 1000 pièces provenant d'une cinquantaine d'artistes. Certes conséquente, l'exposition ne cherche pas tant à faire preuve d'exhaustivité que de permettre au public d'appréhender au mieux la réalité complexe du mouvement. Les dates fondatrices à retenir sont 1916 pour la création du Cabaret Voltaire à Zurich qui marque la naissance du courant et 1924 qui matérialise son essoufflement. Soit huit années que le Centre Georges Pompidou a choisi d'illustrer par un dispositif particulier, non linéaire ou chronologique mais à la façon Dada. Sans pour autant chercher à mettre en place un dispositif étrange, l'exposition offre au public la possibilité de concevoir son parcours de salles en salles. C'est la logique du hasard qui prime et elle apparaît comme le meilleur moyen de rendre compte de la complexité du réseau Dada et de ses ramifications.
La constellation Dada
Né du contexte de la guerre, Dada est de plus le fruit d'une collaboration qui a vu le jour en 1916 à l'initiative d'Hugo Ball, cet artiste allemand qui avait organisé cette fameuse soirée au Cabaret Voltaire où se sont rencontrés Tristan Tzara, Jean Arp et d'autres. De fil en aiguille, les artistes se sont rapprochés autour d'une vision partagée de l'art et de ce mot aux allures d'onomatopées "dada", qui semblait le mieux qualifier leur démarche artistique. Enfantine, redondante et détonante, cette expression pêchée au hasard dans un dictionnaire par Hugo Ball et Richard Huelsenbeck avait l'avantage de pouvoir se prononcer aisément dans toutes les langues. Mouvement quasi universel, Dada, après s'être développé en Europe a également eu des membres actifs jusqu'en Amérique. L'exposition rend d'ailleurs hommage au Dada hollandais, belge ou sud-américain en présentant les oeuvres de Theo Van Doesburg ou d'artistes chiliens.
Décloisonner les disciplines
Ce qui fait de Dada un mouvement artistique éminent, c'est sa disposition à avoir croisé de nombreuses disciplines apparemment distinctes ; là on l'on voulait séparer les lettres de la peinture, de la danse ou de la musique, Dada propose une multidisciplinarité qui interpelle les mentalités en ce début de XXème siècle. Toutes les expressions artistiques sont bonnes à être "dadaisées" et à Paris le mouvement s'attache tout particulièrement aux lettres sous l'égide d'André Breton. Ainsi, l'exposition du Centre Georges Pompidou présente de nombreuses revues affiliées au mouvement et divers travaux écrits : de la revue 'Dada' à 'Littérature' (cofondée par Breton) en passant par les manuscrits ou correspondances. Le courant, extrêmement productif, s'est également intéressé à la musique ou à ce que l'on appelle les pièces sonores. Témoignant d'une recherche sur l'écoute et la signification des mots, les pièces sonores veulent faire du langage une musique à part entière.
Conçues comme des expérimentations, ces pièces, avec l'auditeur au centre du dispositif, se plaisent à le questionner et à le troubler à l'image de 'L'amiral cherche une maison à louer' écrit par Huelsenbeck, Tzara et Janco. Poème musical ou "poème simultané", cette partition découlant de la lecture coordonnée de paroles en français, anglais et allemand invite l'auditeur à une double lecture tantôt verticale tantôt horizontale. Autre figure des lettres dadaïstes, Hugo Ball, père de la poésie sonore, qui met en scène la lecture de ses poèmes aux mots abstraits et en fait de véritables performances. L'allemand Raoul Hausmann sévit également dans la poésie sonore mais prend un tournant plus radical en entérinant définitivement la déconstruction du langage proposé par Dada. A l'origine de la poésie il n'y a plus le mot mais la lettre, le son et la couleur ; son poème-affiche 'fmsbw' sera d'ailleurs réutilisé plus tard par Schwitters pour 'Ursonate' qui donnera ainsi naissance à un poème incompréhensible, sans fin et rythmé de mélodies répétitives.
Enfin, le cinéma et le langage corporel attirent aussi les artistes du mouvement Dada qui y voient des chemins parallèles pour témoigner de leur vision du monde et de l'art. Les créations cinématographiques de Hans Richter aux figures géométriques portent en elles les prémisses d'un cinéma qui se veut abstrait. Les danses et autres performances représentent autant de voies qui permettent d'explorer les possibilités et de repousser les limites de Dada. Le groupe a bien souvent souffert de cet éparpillement qui lui a valu les qualificatifs de brouillon, fourre-tout et bouffonnerie. Le recul aidant, Dada a depuis bénéficié de nombreuses relectures qui permettent de voir en lui un art total mais aussi réfléchi.
Déconstruire pour tout reconstruire ?
Si on est souvent amené à parler de la révolution Dada, ce n'est pas seulement en vertu de la densité et de la productivité du mouvement, mais aussi en rapport avec les questionnements qu'il soulève au sujet de la fonction de l'artiste, de l'oeuvre, de l'objet et du matériau.
Généralement perçu comme destructeur, car il a remis en cause bon nombre de principes et valeurs dans l'art traditionnel, on oublie souvent que cette "destruction" résulte en fait d'une démarche qui se veut constructive. Les textes et autres créations de Dada témoignent de la volonté de façonner un art différent qui prendrait appui sur une analyse et un détournement de l'art traditionnel : "On annonce la mort prochaine de l'art, nous réclamons un art plus art" (Tristan Tzara). Plutôt que de concevoir Dada comme un mouvement qui détruit pour ensuite reconstruire, il serait plus juste de traiter ces deux facettes simultanément. La force de Dada est d'avoir justement réussi à conjuguer négation et construction dans le but de proposer de nouvelles voies à explorer et des nouvelles pratiques.
De nouvelles pratiques
Remettre en question l'art traditionnel importait aux yeux des Dadaïstes et l'un des premiers gestes symboliques fût de délaisser ses techniques. En quête de liberté, Dada invente un nouveau rapport à la matière et aux objets qui se veut plus pragmatique et concret, l'artiste dada "peut tout faire pour peu qu'il sache former" (Schwitters) ; l'essentiel est donc la façon de composer une oeuvre et les démarches pour parvenir au résultat final. Découlent ainsi de nombreuses façons d'envisager l'oeuvre d'art et la place de l'artiste : des ready-made de Duchamp aux rayographies de Man Ray, les Dadaïstes ont chamboulé les codes alors en vigueur.
L'artiste autrefois adulé voit son statut abaissé ; les objets du quotidien, des matériaux considérés comme peu nobles font leur entrée dans l'univers dada et parallèlement l'artiste devient simple artisan. Raoul Hausmann, à qui l'on attribue les premiers photomontages en 1918, apparente l'artiste à un monteur, à un assembleur de pièces détachées ; bien avant, les collages, de par l'utilisation de matériaux divers (coupures de journaux …) et d'outils communs (ciseaux, colle…), avaient déjà entériné ce nouveau statut de l'artiste. En plus d'être de petites mains, les Dadaïstes ont souvent laissé le hasard s'exprimer à leur place. Que ce soit dans les 'Collages dus aux lois du hasard' où Arp laisse tout simplement tomber des morceaux de papiers sur une toile ou dans les rayographies de Man Ray, l'artiste laisse une place de choix à l'objet ou à la matière.
C'est vers 1920 que Man Ray, soit disant par un pur hasard, découvre la rayographie, ce procédé qui consiste à poser un objet sur un papier photosensible et à le plonger dans un révélateur ; on assimile alors le résultat à une intervention de l'inconscient. Enfin, celui qui semble avoir le plus brouillé les pistes est Marcel Duchamp et ses ready-made, objets insignifiants de la vie quotidienne érigés en oeuvres d'art. L'utilisation de matériaux bas de gamme était appréciée chez les Dadaïstes mais ces derniers n'étaient que matière ou composant de l'oeuvre, Duchamp, lui a approfondi cette démarche en faisant d'un simple objet une oeuvre d'art à part entière. Les ready-made imposent donc une nouvelle façon d'envisager l'artiste et son travail ; lorsqu'en 1917 Duchamp expose sa 'Fontaine' qui est en fait un urinoir signé d'un certain R.Mutt, doit-on toujours croire en une véritable réalisation de l'artiste ? Au contraire, doit-on prendre en compte les nouveaux critères qu'il introduit que sont le choix et l'idée de l'artiste ?
Dada est curieux sur le monde qui l'entoure et il ne cesse encore aujourd'hui d'attirer à lui nombres d'artistes qui y voient une forme de révolte artistique. Mouvement actif à valeurs et mots d'ordre, il est aussi synonyme de folie, d'absurde et de liberté, le mot autrefois choisi par hasard dans un dictionnaire prend finalement tout son sens des années après.
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