Le Figaro

GEORG BASELITZ A LA ROYAL ACADEMY OF ARTS LONDRES L’envers du decorum

Guillaume Benoit pour Evene.fr - Octobre 2007 - Le 02/10/2007

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GEORG BASELITZ A LA ROYAL ACADEMY OF ARTS LONDRES

Hôte prestigieux de la Royal Academy of Arts de Londres jusqu'au 9 décembre 2007, l'artiste allemand Georg Baselitz bénéficie d'une rétrospective majeure à la hauteur de son impact sur l'art du XXe siècle. Lambeaux de chair, cicatrices et sexualité obscure se mêlent aux perspectives colorées d'une nature dominée par les symboles romantiques pour former un bal terrible de la souffrance, dont la mise en scène dépasse pourtant largement la simple histoire de l'artiste.

Connu pour ses inversions de perspectives et sa prise de position radicale en faveur d'un non-conformisme artistique, Hans-Georg Bruno Kern, alias Georg Baselitz, dépasse le simple retournement de valeurs systématique et dogmatique. Si nombre de ses personnages ou autres motifs se retrouvent bien souvent la tête en bas, il n'en va pas de même pour une grande partie des thèmes abordés. Car ici, renverser la perspective ne consiste pas simplement en une inversion de valeurs, au contraire, ce procédé s'apparente plus encore à un moteur, à un générateur "d'arrière-monde", aussi bien voué à traquer dans le nôtre les marques de la barbarie qu'à en offrir une alternative, dépouillée d'une droiture d'apparat.

L'hérésie

Mit roter Fahne (Avec un drapeau rouge), 1965
Private collection, Germany, photo Frank Oleski © Georg Baselitz
Dès les premières peintures suinte cette ambiguïté folle entre figure de l'humanité et son corps disproportionné, cette viande empaquetée dans des costumes de guerre aux contours mal définis. Ainsi va sa série de soldats alanguis au creux d'un arbre, de laquelle se dégage en filigrane ce triste sentiment de défaite déjà consommée. Tout le renversement d'un romantisme de la mort, une dernière pose / pause avant le souffle final, ce flottement d’une tragédie en trompe-l'oeil qui n'est pas sans évoquer 'Le Dormeur du Val' de Rimbaud. Comme autant de mythes bibliques à la rencontre de l'imagerie germanique, ces nouveaux héros christiques aux flancs et paumes percées se parent des objets de leur identité, cette même identité qui les a envoyés vers la mort.

Pas étonnant donc que ces phallus dépassent outrageusement, que ce dernier souffle soit à l'image de leur humanité trahie. Ici, le sexe n'est pas joyeux mais bien éprouvant, dernier soubresaut de la misère du corps, d'une misère de la tradition, à l'image de l'éducation de l'artiste, qui se plaît à rappeler son enfance passée sous une autorité stricte. Comme en écho, la sculpture de la biennale traduit cette horreur codifiée de la dignité humaine dans le trépas, le salut SS ambigu, seule extrémité d'un corps qui ne se donne même plus la peine d'être humain, fini par un bloc de bois à l'image de cette pétrification des masses qui hantent les souvenirs d'un Baselitz traumatisé par la subordination. Face à un ordre moral dur et habité par une imagerie forte, Baselitz amène un souffle de révolte qui vient comme répéter ces fantasmes anéantis de peuples en proie à leur mythologie implacable et mortifère.

Dégénérescence

En face de cette tendance, la seconde ligne de Baselitz prolonge ce marasme et cette nécessité pour un fils du IIIe Reich de se révolter, de porter haut les valeurs de la subversion, qu'il érigera même en principe de son travail artistique. C'est ainsi en faisant directement face à la mort, en mettant en scène ces restes humains que Baselitz appuie sa peinture comme témoignage d'une folie clairvoyante, incapable de détourner les yeux d'une boucherie humaine innommable et restée innommée. Plus introspective et moins référentielle, sa série 'Pandemonium', du manifeste éponyme rédigé en 1961 en collaboration avec Eugen Schönebeck, regroupe une multitude de silhouettes mortifères rongées par la crainte, posant ainsi le pendant d'une oeuvre aux deux visages. Déjà clairement singulier dans le domaine pictural, son oeuvre va ainsi s'affirmer en suivant ces voies à l'unisson, convoquant tour à tour l'horreur crue et la charge symbolique (l'aveuglement face à l'insupportable) pour exorciser une perception de l'insoutenable. La quête de l'artiste croise alors la tradition de l'art dégénéré, décadent et déviant avec cette représentation d'un corps en morceaux, de ces pieds découpés et isolés, les 'P.D. Foot', symboles d'une déviance orchestrée, jouant sur les difficultés d'une société à admettre d'autres voies d'épanouissement.

Cet attachement aux figures humaines monstrueuses avec ce corps fouillé jusqu'à l'horreur appuie sa filiation évidente à Antonin Artaud, figure légendaire de la représentation du “sans fond”, lui qui jouait pourtant de cette gravité dans ses rôles de composition. Et une même gravité se dégage de Baselitz, qui s'inscrit véritablement dans la lignée de ces artistes du corps (Antonin Artaud, Otto Dix), dans cette représentation si immanente du corps qu'elle dit sa nudité violentée, salie par le symbolisme outrancier de milliers d'années. Un choc donc, pour une époque encore peu à même d'en goûter les qualités, prononçant un jugement sans appel avec la confiscation de deux oeuvres lors de leur exposition en 1963 à la galerie Werner & Katz à Berlin pour "outrage public aux bonnes moeurs".
Les sentiments multiplient d'ailleurs leur force au long des différents supports utilisés, gravures et sculptures déclinent à l'envi cette même rage sourde qui peut mouvoir un corps aliéné aussi bien par sa société que par la représentation traditionnelle que l'on en fait. Les tableaux sont aussi intemporels en ce qu'ils disent une horreur viscérale proprement humaine, le paradigme d'une nouvelle expression.

De la fracture à l'inversion

Nachtessen in Dresden (Dîner à Dresde), 1983
Kunsthaus, Zürich, photo Frank Oleski © Georg Baselitz
Mais Baselitz va encore ouvrir une nouvelle perspective en modifiant l'idée même de représentation par la peinture. D'abord et le plus évidemment en "fracturant" ses constructions, mêlant ainsi à la figuration des collages, donnant un sens nouveau à ses lambeaux. Les corps sont découpés, déboîtés et rapiécés, organisant une sérialité visuelle proprement inouïe en matière de peinture, qui ne s'inscrit pas dans une démarche minimale mais proprement maximale, chargée de toute la souffrance que les couleurs vives raniment. Compilations de motifs qui décentrent l'horizon et renversent la normalité, les compositions imposent une tension qui ne se résoudra que dans un acte symbolique final, l'inversion de perspective, le renversement du sol.
L'humain, au même titre que le porc, se retrouve accroché la tête en bas, comme pour se vider de son sang, renvoyé à cet état de viande que préfigurait sa série 'Pandemonium'. Dès lors, le processus d'inversion va se généraliser dans l'oeuvre de Baselitz. Et sa peinture, retrouvant des motifs plus classiques, va tout simplement répéter ce geste à la totalité des motifs employés, passant indifféremment du corps à l'humanité tout entière par l'intermédiaire de symboles propres à son rapport au monde et à la nature, à sa culture, à l'image de son ‘Dîner à Dresde’ (ci-contre), scène symbolique inversée, ou encore 'Eagle' (1972), cet aigle renversé qui démonte l'icône symbolique d'une Allemagne conquérante. Car Baselitz ne se contente pas de retourner ses toiles une fois achevées. En peignant d'emblée le motif à l'envers, il intègre à sa démarche presque surréaliste une teneur symbolique forte. D'emblée, c'est sa perception même de ce qui est retourné dans le monde qui transparaît, et non pas le geste du peintre qui retourne le monde sous nos yeux. Ici, l'artiste n'est que l'oeil, le point de réflexion sur lequel s'échoue un univers déjà abasourdi, pendu à lui même comme l'épée de Damoclès tangue au-dessus du spectateur passif du monde comme il va.

Sortir de la peau, sortir du corps

Dresdner Frauen – Karla (Femme de Dresde – Karla), 1990
Froehlich Collection, Stuttgart, photo Jochen Littkemann © Georg Baselitz
Le travail sur le bois, à son tour, fait de ses représentations un condensé de rage, de fouille à l'intérieur. Et, si l'inversion va rester une constante dans ses travaux, c'est autour de ce renversement que va s'élaborer l'architecture du tableau, notamment au travers d'une section de blanc qui vient comme poser les fondations d'une création nouvelle. Ce sont ainsi d'autres matériaux et d'autres motifs qui traduisent avec encore plus de force son attachement viscéral à la souffrance, à l'impact de l'érosion sur la matière, comme en témoignent ces sculptures sur bois désincarnées, creusées et travaillées par des mains rageuses. Loin donc d'une peinture à vocation décorative, la lutte est une constante de Baselitz, hors des terrains balisés de la tradition : "Le portrait conventionnel ne m'attire pas, je ne suis même pas apte à faire ça. Je peins par rapport à l'histoire allemande, en tant qu'Allemand, en tant que lié au sol allemand. Je ne peux donc pas dire que j'ai de l'inspiration ; j'ai simplement une idée, une fixité dans la vie, liée à cette identité saxonne." Et c'est cette unité qui préside aux réalisations les plus récentes de l'artiste, à l'instar de ses "Remix", série de réinterprétation des motifs qui ont parcouru sa carrière. Ce travail, entamé en 2005, réactive ses compositions en les remaniant, en tirant une nouvelle force, qui témoigne de la vitalité de son oeuvre tout comme ses dessins et gravures ont toujours complété ses peintures. Car les "Remix" quittent cette tentation de la chair pour n'en garder que le spectre, épuré et réduit à une bichromie nouvelle. Cette mise à jour continue d'habiter une histoire qui a changé, un monde déjà trop plein d'images du corps pour ne plus s'offusquer de la représentation iconographique de la souffrance, déjà saturée pour ne parvenir qu'à appeler à une épuration du motif, à sa réduction à la ligne.

Comme une dernière inflexion, cette série vient clore un parcours extrêmement cohérent et productif, monument d'histoire dans une peinture contemporaine qui continue de s'en influencer et dont la richesse n'a d'autre origine que son principe même : réinventer la vie.

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