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EXPOSITION PASSAGE DU TEMPS AU TRI POSTAL DE LILLE Lumière mise en scène

Tania Brimson pour Evene.fr - Décembre 2007 - Le 20/12/2007

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EXPOSITION PASSAGE DU TEMPS AU TRI POSTAL DE LILLE

Jusqu’au 6 janvier 2008, la collection François Pinault illumine le Tri postal de Lille. Au carrefour de Londres, Paris, Bruxelles et Amsterdam, le Medici contemporain invite au voyage initiatique, avec plus de trente ans de photographie et de vidéo pour un éblouissement en images.

En 2005, François Pinault renonçait à l’idée d’édifier une fondation parisienne pour sa collection gargantuesque. Le Palazzo Grassi, modelé au rythme déluré de Venise, correspondait "plutôt" à son "style". Apparemment, le dynamisme de Lille, capitale européenne de la culture 2004 et carrefour stratégique des énergies du Nord, lui convenait “plutôt” aussi. Et les 5.000 m2 de Palais seigneurial, eux, ne suffisaient pas à héberger les trésors essentiels du milliardaire français. Loin de là, même. Car parallèlement au projet d’agrandir le site vénitien, le Tri postal expose temporairement 6.000 m2 de bijoux d’art moderne et contemporain, sous le signe de la lumière et du ‘Passage du temps’. Grâce à son étendue et à sa variété, Caroline Bourgeois (commissaire de l’exposition et conseillère artistique privilégiée de Pinault) et Didier Fusiller (directeur de Lille 3000) ont pu piocher au sein de cette collection faramineuse des oeuvres clés, leur permettant non seulement de reconstruire une histoire de l’art solide des trente dernières années, mais aussi d’en élaborer une sélection pointue basée sur la photographie et la vidéo. En chiffres, ‘Passage du temps’ c’est déjà plus de 70.000 visiteurs pour 39 artistes et 96 oeuvres répandues sur les trois étages de ce bâtiment autrefois dédié au service public, soit complètement inapproprié aux cimaises de la muséologie traditionnelle. Un parcours autre, donc, adapté tant à la vocation démocratique de Lille 3000 qu’à la volonté de Caroline Bourgeois de "‘faire exposition’, et donc sens et histoire à partir d’une collection".

Un voyage initiatique

"L’approche de ‘Passage du temps’ ne peut être que de l’ordre de l’expérience", explique la commissaire. Expérience de la lumière avant tout, qu’elle soit figée en chambre noire, mise en mouvement par vidéo, ou encore lumière stricto senso. Parcours éclairé par des repères aussi, les oeuvres étant regroupées en chapitres : départ sous le signe de ‘L’Eblouissement’ suivi des ‘Années 70’, ‘Et si on jouait’, ‘Histoires de cinéma’, ‘Histoires de vies et de survies’, pour une arrivée en ‘Passage du temps’. Autant de thèmes "que l’on reconnaît bien, affirme Didier Fusiller, pour éviter que cela ne fasse ‘exposition d’art contemporain’ ; Caroline Bourgeois a créé une dynamique, une lecture, un dialogue."

Car l’événement s’adresse à un public large, tous âges et tous horizons confondus, dans l’idée d’un voyage initiatique dont le premier repère, bain de lumière grisant, s’effectue sous l’égide de Dan Flavin. L’oeuvre monumentale, ‘Untitled (to Saskia, Sixtina, Thordis)’, aux néons hypnotiques, placée dans le hall d’accès libre, se traverse comme l’antichambre d’une fiction, embarquement sensoriel vers un univers coupé de la réalité. Le collectionneur lui-même la découvre pour la première fois dans toute son ampleur, puisque l’installation de 50 m de long n’avait jamais été exposée depuis 1973. D’où l’idée récurrente d’une exposition “révélation” : amateurs comme spécialistes sont propulsés en terre vierge, partageant l’expérience du méconnu, dans un espace où chacun est libre de vaguer comme bon lui semble. Ici, pas question de gardiens de musée silencieux ni de guides tyranniques. Seuls de jeunes médiateurs spécialisés en art contemporain viennent aider le visiteur s’il le souhaite, suggérant des interprétations sans pour autant les imposer, initiant cette fameuse "connivence" entre public et artiste que convoite Fusiller. Au vu de la disposition du Tri postal, pas non plus de parcours traditionnel à sens unique, car il s’agit plutôt là d’un labyrinthe en son et lumière qui incite à se perdre, à revenir sur ses pas, à s’asseoir pour consulter les catalogues ou regarder une vidéo, en somme à s’approprier cet espace-temps isolé, en images. Le spectateur s’y retrouve comme face à un "amas de questions" sans réponses, songe Caroline Bourgeois, une série de "moments" à prendre ou à laisser.

L’art du "remake" : réalité détournée

Gilbert and George, Cry, 1994 / Courtesy des artistes Appel continuel à la subjectivité et à la liberté d’interprétation, ‘Passage du temps’ ne réserve cependant pas le plaisir de ses jeux d’appropriations au seul spectateur. Au contraire. La majorité des artistes présentés, eux aussi, assimilent, usurpent, transforment l’image à leur guise. Depuis les légendaires travestissements d’une Cindy Sherman cachée sous le voile d’identités factices, au kitsch caricatural de Pierre et Gilles, en passant par les grotesques recyclages télévisuels de Martha Rosler, pastiche et théâtralité sont au rendez-vous. Souvent empreintes d’un humour grinçant, ces oeuvres renvoient à la conscience de leur propre artifice, comme de celui des avatars de la culture populaire qu’elles citent avec récurrence. Chez Gilbert & George, c’est comme toujours l’artiste qui incarne l’oeuvre d’art figée, personnage déformé et invraisemblable, objet fétiche d’une "religion" visuelle où le statut du créateur est remis en question. Statisme et mouvement, ludisme et contemplation convergent ainsi au fil des images.

Le leitmotiv de la mise en scène devient même, dans la superbe salle dédiée à Bill Viola, une “fictionnalisation” de la vie, rejouée silencieusement, en mouvement. De ce fait, les chapitres thématiques ne scandent pas la fluidité du parcours ; les oeuvres discourent plutôt pour former une continuité. Sept vidéos signées Adel Abdessemed, ‘Happiness in Mitte’, ponctuent d’ailleurs l’intégralité du Tri postal, investissant même le hall d’entrée sans doute pour défier les idées de cloisonnements catégoriques ou spatiaux.

La fiction sous les feux de la rampe

Douglas Gordon, Through a Looking Glass, 1999 (c) 1978 Columbia Pictures Industries, Inc. All Rights reserved ‘Passage du temps’ ne se contente donc pas de l’homogénéité garantie par le support photo et vidéo, dans la veine de cette nouvelle vague d’expositions initiée par le centre Pompidou en 1990 avec ‘Passage de l’image’. Ici, les oeuvres partagent encore des préoccupations liées à l’ambiguïté latente entre réalité et fiction, ambiguïté mise en évidence par nombre de références au cinéma, à la publicité, aux médias... Si le réel se retrouve dans la sphère du simulacre avec Gilbert & George, d’autres artistes décomposent pour leur part les mécanismes de la fiction afin qu’elle apparaisse sous son jour cru, souvent à travers subversion et satire.

Philippe Parreno fétichise ainsi l’émission mythique de David Lynch en plaçant le panneau ‘Welcome to Twin Peaks’ dans l’enceinte du musée, lui conférant une vraisemblance à la fois moqueuse et dérangeante pour en détourner le pouvoir mystificateur. Mais c’est sans doute à la vidéo, support prétendument “gardien du réel”, que revient l’impact le plus puissant lorsqu’il s’agit de corrompre le “vrai”. Francesco Vezzoli exploite ce potentiel déstabilisant à merveille avec sa drôlissime ‘Hollywood Story’, farce biographique autour de la vie de Marlene Dietrich. Pierre Huyghe et Douglas Gordon, eux, utilisent des extraits choisis de cinéma comme matière première, qu’ils donnent à voir sous un autre angle en répétant, spéculant, déformant... Subversion de l’objet cinématographique, mise en branle de la notion d’acte créatif : nous sommes un peu dans l’idée du readymade Duchampien version vidéo. Anna Gaskell va même jusqu’à reconstruire de façon macabre le mythe de Peau d’Ane à 360 degrés, montrant la même image dans une boucle cauchemardesque. La vidéo recycle, ose… Les avant-gardes ne seraient-elles donc pas déchues malgré les diagnostics pessimistes ?

Manifestement, l’art se porte plutôt bien. Du moins, c’est ce que laissent deviner cette sélection et cette présentation exceptionnelles, finement réfléchies, de l’une des collections les plus riches du monde. Les artistes plus jeunes ne manquent d’ailleurs pas non plus de se faire remarquer, notamment dans leur manière de montrer les choses de façon plus brutale, de revenir vers une certaine simplicité aussi. Le chapitre ‘Vies et survies’ constitue de ce fait une incursion abrupte dans le monde réel, en contraste avec le reste de l’exposition où domine l’idée de mise en scène. Avec Adel Abdessemed, l’acte de dévoration de la souris par le chat est placé sous les feux de la rampe avec un zoom on ne peut plus cru, tandis que Kendell Geers s’attarde sur le désespoir d’une bouche avec son ‘Cri’ à répétition. Sous le signe de la contemplation, ces artistes nous ramènent tous d’une façon ou d’une autre à une expérience commune du monde actuel ou du passé récent, donnant à réfléchir, le temps d’une image : qui sait, le spectateur fâché aura peut-être même fait la paix avec la création d’aujourd’hui au moment de quitter le Tri postal ?

Pour une démystification de l’art contemporain ?

Car au fond, c’est la fiction selon laquelle l’art contemporain serait intrinsèquement hermétique qui est ici remise en cause. Parlons d’abord de cette pseudo-rupture entre la dénommée “ère postmoderne” et le modernisme. Après tout, depuis que Picasso a collé des étiquettes de Suze sur ses toiles (et encore bien avant cela d’ailleurs) l’art d’avant-garde s’est acharné à détourner les symboles de la culture et des loisirs populaires. Ce sont finalement ces mêmes mécanismes qui sont ici remis en jeu, bien que les supports aient changé. Des références communes que chacun peut interpréter selon son bagage et ses envies, d’où la remarque pertinente de Fusiller, selon laquelle il est plus facile aujourd’hui de s’approprier ces oeuvres plus ou moins récentes que de comprendre un Rubens ou encore un Rembrandt, puisqu’au fond ces échantillons de la collection Pinault nous renvoient à notre univers collectif et familier.

Aujourd’hui à Lille, un art contemporain bel et bien vrai raconte son histoire concrète dans un langage accessible, avec des oeuvres éblouissantes qui se suffisent d’ailleurs à elles-mêmes – de quoi se faire jalouser par Paris, ou par un Lyon dont la biennale parle dans le vide depuis le mois de septembre. La prochaine fois (en espérant qu’il y en ait une), comme Caroline Bourgeois, on souhaiterait cependant voir davantage de créations asiatiques pour une exposition d’autant plus contemporaine. Mais pour l’heure, rien à redire, si ce n’est un grand bravo.

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