EXPOSITION ‘LE PREMIER EMPEREUR’ AU BRITISH MUSEUM Ad vitam aeternam
Caroline Bousbib pour Evene.fr - Décembre 2007 - Le 20/12/2007
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Il était une fois en Qin. Histoire de dépasser le mythe, jusqu’au 6 avril 2008, soit plus de 2.200 ans après sa mort, l’esprit de Ying Zheng (259 av. J.-C., 210 av. J.-C.), le tout premier empereur chinois, investit la bibliothèque du British Museum de Londres en compagnie de ses fidèles soldats de terre cuite. L’occasion d’éclairer les parts d’ombre d’un règne qui changea la face du monde, à tout jamais.
C’est l’opium de la mémoire, rien ne vaut une superproduction cinématographique pour sauver une figure légendaire de l’oubli. Avec son film ‘Hero’ (sorti en 2003), Zhang Yimou a déchaîné un regain d’intérêt pour la genèse de son propre pays : la Chine. En romançant l’odyssée du pacificateur des Royaumes Combattants en un seul et même Etat politique au IIIe siècle avant J.-C., le réalisateur avait-il l’intention de remettre le premier empereur sur le trône ? Conquis, mais pas incorruptible, le British Museum n’a pas failli à sa réputation d’antre de la vérité, lui préférant les preuves scientifiques aux croyances séculaires. Dans le cas de son exposition consacrée à Ying Zheng, comme le souligne Neil MacGregor, directeur de l’institution, le souci d’objectivité domine tout recours au sensationnalisme : “Nous sommes ici dans un musée d’histoire et non dans un musée d’art”. Nul crédit aux superstitions.
Depuis la découverte des palais souterrains du premier empereur il y a une trentaine d’années, on en sait un peu plus sur les conditions de vie et de mort de Ying Zheng, également appelé “Qin Shihuangdi” (en son titre de “premier empereur des Qin”). Les nombreuses excavations effectuées dans les environs de la capitale impériale alors implantée à X’ian, accumulent des indices matériels qui, malgré eux, trahissent la personnalité énigmatique du maître des lieux. Pour l’intrépide voyageur qu’il fut, ce n’est finalement pas lui faire offense que d’avoir transféré ses quartiers à Londres, à des milliers de kilomètres du tertre funéraire lui servant de dernière demeure. Les mystères de l’Est se dévoilent dans un lieu propice aux révélations, de celles qui permettent de mieux décrire la saga du milieu. Surmontée d’une plate-forme portée vers son auguste dôme, la bibliothèque du British Museum redonne vie aux vestiges de ces temps reculés et énigmatiques. On soupçonnerait presque que la prise de hauteur venge symboliquement le passé houleux des relations sino-britanniques, il n’en est évidemment rien quand les deux parties ont tout à gagner d’une entente culturelle plus près des étoiles et des livres...
Des fouilles royales
Tumulus © Chang Kwang-chih Crise pétrolière oblige, si en 1974 il n’était pas rare de forer le sol en espérant y trouver de l’or noir, le paysan qui exhuma l’un des sites archéologiques les plus importants du XXe siècle cherchait juste de l’eau. Pêche ô combien miraculeuse, le puits qu’il venait de creuser s’avérait être un accès direct au royaume souterrain du premier empereur chinois, une fosse peuplée de soldats en terre cuite plus vrais que nature (en moyenne 1,90 m de hauteur), des milliers de silhouettes au garde-à-vous guettant l’assaut des chercheurs depuis la nuit des temps. L’exploration de trois fosses identiques, dont une retrouvée vide, donna le coup d’envoi à une fabuleuse chasse au trésor dans un rayon de 50 kilomètres autour de l’hypogée impériale, présumée être le coeur d’une extraordinaire nécropole. Faute de sources écrites, Ying Zheng avait peut-être emporté ses secrets dans la tombe, cette tombe parlerait pour lui. Derrière le barrage magique que constituait sa garde sculptée, le tertre en forme de pyramide était loin d’être invisible avec ses 400 mètres de côtés.
Rangées de soldats © The Trustees of the British Museum En deux millénaires, seule une poignée de profanateurs prêts à risquer le courroux des Qin osèrent visiter le lieu sacré. C’est probablement afin d’impressionner les ennemis de l’empereur que furent assemblées les quelque 7.000 statues enfouies dans les quatre fosses. Du moins le croyait-on jusqu’à ce qu’on localise d’autres “puits miraculeux” remplis tantôt d’armes, de suites équestres attelées à leurs chariots de bronze escortant les dépouilles de montures bien réelles, d’élégants oiseaux sauvages en bronze oxydé. Découverte la plus récente, des tranchées garnies de saltimbanques et de notables en terre cuite affairés à leur tâche. A l’inventaire, la gent féminine est absente de la parade, il semble que l’empereur préféra ses favorites en chair et en os, quitte à les faire enterrer vivantes. Folie des grandeurs ou foi indéfectible en l’au-delà, les fouilles ont divulgué la présence d’une microsociété de terre et de bronze le long d’un réseau de galeries gravitant autour du noyau sépulcral. Si l’on sait pour qui elle défilait, on ignore toujours pourquoi Qin Shihuangdi a ainsi vécu dans l’ombre de sa mort.
Qin Story
Portrait du vilain © The British Library D’après la rumeur populaire, il aurait été la réincarnation d’un esprit maléfique, pour les Han l’instigateur d’un autodafé des écrits de Confucius, ou un héros tutélaire de la Révolution culturelle selon Mao. Une chose est sûre : le mythe de Ying Zheng s’est construit à partir de fantasmes. On ne sait pratiquement rien de lui sinon qu’il est né aux alentours de - 260 av. J.-C. au sein des cavaliers Zhou, passés maîtres dans l’art de la guerre durant l’ère des Royaumes Combattants (475 - 221 av. J.-C.). Profitant de leur monopole stratégique, les Qin le sacrèrent roi à 13 ans. Près d’un quart de siècle plus tard, en fédérant les provinces ennemies en un seul et même pays, Ying Zheng devenait “Qin Shihuangdi”, le premier empereur de Chine. A l’évidence, cet avènement ne fut pas synonyme de paix intérieure pour le principal intéressé qui dès - 221, fit aménager son mausolée non loin de Xi’an, la capitale impériale. Accès mystique, obsession de la postérité et une première tentative d’assassinat contre sa personne complétée de deux autres pendant son règne, la combinaison aurait conduit l’empereur à régler son existence dans l’idée de sa propre disparition. En tant qu’être cosmique non soumis aux lois terrestres, ce fils de l’univers ne pouvait passer dans l’autre monde sans les honneurs que supposait son rang. Aussi la vie éternelle de Ying Zheng coûta plus de trente ans de labeur à ses sujets, 700.000 ouvriers vraisemblablement réquisitionnés de force pour édifier la sépulture des sépultures selon des règles géomantiques qui assureraient la fortune post mortem de son hôte et de sa cour de terre.
Muraille © The Trustees of the British MuseumMégalomane jusqu’au bout de la tombe, l’empereur ne le fut pas moins dans sa manière de gérer le pouvoir. On lui doit entre autres la centralisation de l’Etat, la standardisation de l’écriture et des unités de mesure et de poids, la mise en place d’une capitale administrative, l’organisation du territoire selon un réseau de routes, l’idée de la Muraille de Chine à même de repousser les barbares du nord, l’instauration d’une monnaie unique et le renouveau des arts et de l’architecture à travers les nombreux palais qu’il fit ériger. Un héritage vivant mais avare d’archives, excepté le patrimoine funéraire ressuscité lors des fouilles, seules des stèles pour la plupart élevées sur des sites sacrés attestent de la présence physique de Qin Shihuangdi. Afin d’asseoir son autorité, l’empereur se rendait régulièrement en “tournée” nationale. Au cours de ces déplacements il s’adonnait à des rites ésotériques censés le préserver de ce qu’il craignait le plus, ce pourquoi il avait imaginé une ville sous terre, ce contre quoi il ne pouvait lutter : en - 210 à l’occasion d’un de ses fameux périples, en guise de final Ying Zheng succombait hypothétiquement aux remèdes toxiques prodigués par ses conseillers spirituels afin de le rendre immortel.
L’éveil du dragon
L’examen approfondi des soldats en terre cuite a fini par révéler leurs secrets de fabrication. Etonnante anticipation des techniques modernes, les statues étaient apparemment fabriquées à la “chaîne” par des unités d’artisans d’origines diverses, d’où la facture légèrement dissemblable des modelés. Elles étaient ensuite colorées en vue de leurs conférer un aspect réaliste. Lorsqu’une figurine était prête à grossir les rangs de l’armée, on l’estampillait du nom du groupe qui l’avait manufacturée. La traçabilité n’est en revanche pas l’apanage du sépulcre impérial : compte tenu des doses de mercure relevées aux abords du site, il apparaît que tout ait été fait pour rendre le complexe inhospitalier au possible.
Et d’une certaine manière l’entreprise a réussi puisque aujourd'hui encore, on estime à trente ans le délai nécessaire pour atteindre la chambre mortuaire dans des conditions optimales de conservation. Trente ans de sursis avant de revoir la lumière du jour, Qin Shihuangdi sera-t-il étonné par le pays qu’il a vu naître ? Il y a fort à parier qu’il retrouve dans la Chine d’aujourd’hui la même volonté de puissance qui animait autrefois ses projets. Le dragon reprend du poil de la bête, pressé d’atteindre l’horizon, au risque de balayer quelques Hutong au passage. Comme le fait remarquer Neil MacGregor : “Quand la Chine change, c’est le monde entier qui change.” Le dragon reprend du poil de la bête et balaye tout sur son passage, face aux Hutong les jeux - olympiques - sont faits. Qu’elle ait été embellie ou salie, la mémoire de Ying Zheng a au moins le mérite de rappeler à ceux qui oublient trop vite, comment l’Histoire se voit en grand et durablement.
Regarder derrière soi n’est pas nécessairement une affaire de nostalgie, la richesse de leur passé devrait facilement permettre aux Chinois d’envisager celui des autres. Preuve en est, ces deux dernières années le succès de deux expositions organisées par le British Museum à Shanghai (exposition sur la Mésopotamie) et dans la Cité interdite à Pékin (exposition sur le développement de la Grande-Bretagne aux XVIIIe et XIXe siècles), laisse présager qu’entre les cultures occidentales et européennes, les rendez-vous ont grande chance d’être de plus en plus intenses.
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