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23/04/2012 04h24 J'ai eu la chance de voir cette expo à Milan l'année dernière et elle m'a complètement conquise. En plus d'etre...
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EXPOSITION SAMUEL BECKETT AU CENTRE POMPIDOU Images de Beckett
Jean-Baptiste Touja pour Evene.fr - Avril 2007 - Le 02/04/2007
Du 14 mars au 25 juin 2007 le centre Pompidou propose de découvrir plus avant et tente d'éclairer l'oeuvre du romancier et dramaturge irlandais Samuel Beckett (1906-1989).
Le livre est un foyer ; en cela il offre la possibilité du retour : ce retour étant celui de la communauté des lecteurs vers l'oeuvre. Comment ce retour est-il possible en dehors du livre ? C'est par exemple ce que proposent avec plus ou moins de succès les expositions consacrées aux écrivains. Quels changements cela implique-t-il ? D'abord le passage du statut de lecteur à celui de visiteur, ainsi que la mise en correspondance du texte avec d'autres documents (voix, peinture, photographie...). Comment pénétrer alors dans l'oeuvre ? C'est précisément l'enjeu de ces expositions dont le propos est de parvenir à exposer l'écriture, mais plus encore de l'explorer, jusqu'à la dissémination (révélation de ses différents sens possibles) proposant ainsi au-delà de l'interprétation d'autres contextes possibles, d'autres glissements à la faveur du sens.
Epuiser le possible
L'exposition du centre Pompidou consacrée à Samuel Beckett est révélatrice de cette nécessité d'exposer ce que l'on pourrait nommer les polyphonies de son oeuvre, ses divers aspects, sa richesse. Si l'on pouvait dégager une constante de cet univers, ce serait très certainement le rapport qu'il entretient au possible, avec pour constat élémentaire que "les personnages de Beckett jouent du possible sans le réaliser." (1) Qu'importe alors la réalisation de l'action puisqu'il s'agit d'épuiser le possible. Cet épuisement n'est pas celui de la fatigue, mais celui du défaut de la possibilité même de la réalisation qui est à l'oeuvre dans cette écriture. Reste pour le lecteur l'expérience toute particulière de l'exploration d'une langue difficile et éprouvante dont la poésie parvient à susciter des images sans pareilles. Il s'agissait pour lui, à travers ce traitement du langage, de révéler "ce qui est tapi derrière" (2) et, pour l'éclairer, il fallait y "forer des trous"... D'où l'injonction de 'En attendant Godot' exhortant à s'intéresser davantage aux soubassements qu'à la périphérie des mots : "Fous-moi la paix avec tes paysages ! Parle-moi du sous-sol !"
Forer des trous
Percer, faire un trou, forer, d'où cette ouverture ou cette béance, comme on voudra, qui accueille le visiteur de l'exposition. Projetée, cette bouche ouverte apparaît d'abord silencieuse et c'est en s'en approchant que l'on percevra la percée effective qu'elle opère à travers la langue et sa répétition. Métaphoriquement la bouche de la comédienne Margo Lee Sherman pourrait évoquer un foret qui s'immisce dans le "texte" de 'Not I'. Grâce au théâtre radiophonique, Beckett a pu s'intéresser à un genre qui n'était que parole, comme dans 'Souffle' (1970) par exemple. Souffle évidemment nécessaire à la parole mais surtout indispensable à la pensée comme l'indiquera Beckett dans 'Textes pour rien' : "C'est avec mon souffle que je pense..." Ce souffle impressionne la voix, il en donne l'empreinte. C'est notamment pourquoi, en écho à cela on trouve au seuil de l'exposition l'oeuvre de Claudio Parmiggiani, 'Polvere' (1998). 'Poussière' est l'empreinte d'une bibliothèque dont l'artiste a pris la trace par le feu et rendu visible la présence d'une absence au moyen de la suie sur acrylique. Eloquence d'un silence provoquant la révélation de ce qui est derrière la surface des choses, comme Beckett s’y employait avec la langue. Plus loin, à partir d'un portrait photographique par Gisèle Freund, Jean-Olivier Hucleux opère un travail minutieux sur les apparences. Son oeuvre à la mine de plomb (1987) est réécriture du sujet, présence de la vie, comme le rappelle cette didascalie de Beckett où est indiqué : "Seul signe de vie : une silhouette assise".
Parcours
Le parcours scénographique proposé au visiteur est des plus clairs, ses parties aux titres lapidaires sont des entrées (lexicales) empruntées à l'univers de Beckett : Voix, Restes, Truc, Scènes, Oeil, Cube, Bram, Noir. Successivement elles permettent d'envisager la langue, le dialogue avec des oeuvres d'artistes contemporains, le théâtre, la biographie, le cinéma, l'espace et sa géométrisation, la peinture de Bram van Velde, l'ombre (en théorie). Soit plus qu'une bonne entrée (en matière) pour percevoir Beckett. A quoi on peut renvoyer à un certain George Berkeley, philosophe irlandais du XVIIe ayant formulé que "être c'est être perçu" et dont 'Film' (1966), l'unique réalisation de Beckett pour le cinéma, est l'illustration du principe cognitif. A ce moment-là le visiteur aborde les quatre dernières parties de cette présentation qui prend alors toute son ampleur. Pertinente et originale, son approche touche au plus près l'essence de l'oeuvre de Beckett, parvenant à la rendre intelligible sans jamais sombrer dans le risque de l'univoque ou d'une trop grande simplification. Car Beckett c'est une certaine appréhension de l'espace et de sa géométrisation, notamment dans ses pièces écrites pour la télévision où l'écriture flirte avec le théorème. C'est ce que permettra d'éclairer le dialogue entre cette approche et les oeuvres de Sean Scully ou de Bruce Nauman, pour ensuite pouvoir comprendre la correspondance (formelle, théorique) entre Beckett et Bram van Velde. Début et fin de parcours : les lectures de Michael Lonsdale sont une invitation à la lecture des romans, pièces de théâtre, et "dramaticules" (pièces courtes).
Fin de partie ?
Par la liberté des renvois thématiques, et la fluidité du parcours, le visiteur pourrait bien avoir l'impression de ne jamais avoir été aussi proche de Beckett, ayant pu envisager par cette approche intuitive de nombreux éclairages de l'oeuvre. Même si elle ne le prétend pas l'expérience qu'aura constitué la visite ne saurait se suppléer à celle irremplaçable de la lecture ou du spectacle. Elle aura été, pour reprendre le terme employé par Bruno Racine dans l'avant-propos du catalogue, propédeutique, soit un enseignement préparatoire pertinent. Par les contributions (Alain Fleischer, Clément Rosset, Jean-Loup Rivière, Georges Didi-Huberman...) et les entretiens (Stan Douglas, Sean Scully) que le catalogue contient, le plaisir de sa lecture est d'autant plus remarqué que cet 'Objet' (c'est son titre) est des plus réussis. En quoi la voix de Beckett par les images qu'elle crée et les voix qu'elle fait entendre reste irremplaçable, innommable, (titre de l'un de ses ouvrages) dans la mesure où elle parvient précisément à faire entendre celle des autres ?
C'est sans doute là l'apport majeur de Beckett qui, tout en ayant mis à mal les mots, sera parvenu plus que nul autre écrivain à un tel niveau d'accès au sens, de poésie. 'Lessness' (Sans), autre néologisme au terme de l'exposition, dont la lecture par l'auteur rappelle le caractère inépuisable et toujours fuyant de l'oeuvre, autre façon de donner le dernier mot à Beckett.
(1) Gilles Deleuze, L’Epuisé, in Quad, p.60, Ed. de Minuit, Paris, 1992.
(2) Idem, p.103
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