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INTERVIEW DE GERARD-GEORGE LEMAIRE Lumière sur le Noir

Pauline Klaer pour Evene.fr - mai 2006 - Le 10/05/2006

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INTERVIEW DE GERARD-GEORGE LEMAIRE

Le livre 'Le Noir' a été sélectionné dans le cadre du Mai du livre d'art, l'occasion pour nous de nous interroger avec son auteur, l'écrivain, historien et critique d'art, Gérard-Georges Lemaire, sur la force du noir dans la peinture et la place qu'occupe aujourd'hui le livre d'art sur le marché de l'édition.

Comment vous est venue cette envie d'écrire sur le noir, est-ce quelque chose à laquelle vous pensez depuis longtemps ?

Non, pas du tout, pour être honnête c'est une idée qui est d'abord venue à l'éditeur. C'est souvent difficile de trouver un point de rencontre entre les projets des auteurs et ceux des éditeurs. Ce projet-ci s'accordait avec mes envies personnelles et je l'ai pris comme un défi, après la difficulté a été de savoir ce qu'on en faisait, le projet a beaucoup évolué au fil du temps.

Comment avez-vous élaboré votre travail ?

Moi j'étais parti d'une idée qui était fausse à savoir que dans la peinture ancienne il y a eu un vrai débat sur le noir, or c'est faux. Le point de départ c'est la mode, c'est par la mode que le noir est entré dans la peinture. La théologie catholique avait banni le noir de toute la liturgie et la représentation, mais le noir réapparaît à la Renaissance simplement parce que les gens s'habillent en noir et qu'il faut mettre en valeur la blancheur des figures. Le noir devient un élément décoratif. En découvrant cela mon livre a pris une autre orientation puisque j'ai compris que la donnée de base était une donnée liée à toute la société.

Votre livre marche plutôt bien, à votre avis d'où vient le succès pour ce type de sujet ?

Le livre sur le bleu de Pastoureau a très bien marché et je crois que ça a été le déclencheur.
Je pense que le noir a aussi répondu à une autre exigence, à savoir que le noir est à la mode. Il y a un engouement généralisé pour cette couleur qui ne se dément pas aussi bien dans la mode, l'ameublement, l'architecture. Partout le noir reste très présent.
*(ndlr, 'Bleu, histoire d'une couleur', Michel Pastoureau, ed. Le Seuil, 5 octobre 2000)

Aujourd'hui le noir est aussi devenu une couleur passe-partout, cela ne la rend-elle pas moins intéressante pour les artistes ?

C'est un héritage du XIXe siècle. C'est au XIXe siècle qu'on a démocratisé le noir qui était normalement réservé à la noblesse et à la grande bourgeoisie. Avec le temps, on en a fait la couleur de toutes les occasions. Pourtant çà n'empêche que cela reste toujours une couleur liée à une idée d'élite. Dans l'art contemporain, le noir reste très présent surtout car le noir permet d'arriver à des effets frappants, surprenants, avec cette couleur les artistes peuvent parler par antithèse. Le noir permet de mettre en avant un certain nombre d'idées fortes, par contraste.

Votre livre est visuellement très bien construit, comment avez-vous fait le choix des illustrations ?

Le problème d'un livre c'est qu'il faut donner au lecteur un certain nombre de signes de reconnaissance mais l'idée était de trouver un équilibre entre des choses très connues et des choses moins connues ou oubliées.

Dans la première partie de votre livre vous faites un vrai travail d'anthropologie, était-ce important pour vous de poser d'abord la place du noir dans nos sociétés avant de voir ce que les artistes en ont fait ?

Cette première partie permet de poser un certain nombre de problèmes et de voir que tout ça a joué dans l'histoire de l'art. On ne peut pas comprendre certaines périodes si, par exemple, on ne passe pas par les questions théologiques.

L'artiste est donc le reflet de la société ?

Ca va beaucoup plus loin que ça, l'artiste participe de l'élaboration d'une époque, non seulement en produisant des oeuvres qui vont devenir des images emblématiques, mais aussi parce qu'ils sont l'expression d'une vie intellectuelle bien spécifique. Les artistes ont toujours été liés à des courants de pensée, par exemple Caravage a pensé les contrastes, l'ombre et la lumière, etc., mais c'est aussi parce que la contre-réforme lui a demandé de recréer une émotion perdue par les fidèles. Sauf pour des cas très spécifiques, il n'y a jamais de hasard complet en art.

Votre livre fait partie de la sélection du Mai du livre d'art, que pensez-vous de cette sélection ? Ce type d'opération est-il important pour la promotion des livres d'art ?

Le problème des livres d'art c'est qu'il s'agit d'un genre qui est un peu méprisé, un peu mis à l'écart. Sorti des revues spécialisées, des revues d'art, il est souvent traité d'une manière très discrète. C'est donc bien qu'il y ait un événement de ce genre pour mettre l'accent sur ce qui se fait dans ce domaine en France. Mais globalement dans cet événement il y a des livres extrêmement différents, des livres qui s'adressent à un public relativement large et d'autres vraiment pointus réservés à des spécialistes.

Aujourd'hui beaucoup d'historiens d'art sont alors tentés par la rédaction de romans portant sur des artistes, que pensez-vous de ce phénomène ?

Qu'on fasse des romans pourquoi pas, mais je suis contre ces pseudo-romans où l'on utilise des personnages connus parce que ça fait vendre, je trouve ça fatiguant, surtout qu'il a rarement de bonnes biographies. Ca me choque qu'on interprète le peintre, le sculpteur ou autre, en donnant une idée complètement fausse, on crée des mythes. On peut faire une biographie de dix mille manières mais on extrapole en restant dans le stricte champ des connaissances. Sinon on peut fait du romanesque pur, ce qui n'est pas forcément plus mal. Ce qui me gène c'est le mélange des genres pour de faux prétextes.

Depuis des livres comme le 'Da Vinci Code', le public affiche un véritable engouement pour tous les livres sur l'art qui révèlent la symbolique des tableaux, comment situez-vous votre travail par rapport à cela ?

Lorsque j'ai commencé à travailler sur le noir je m'attendais à ce que le noir ait assumé des fonctions symboliques, un peu ésotériques mais je me suis aperçu que c'est en fait très rarement le cas. Il y en a un peu, mais ce n'est pas fréquent. Cet aspect est donc très peu présent dans mon livre.
Sinon, d'une façon générale, je trouve dommage d'encourager, par le biais de l'art, des aberrations, juste pour répondre à un public qui cherche du critique, de l'ésotérique, du caché, des révélations. La lecture d'un tableau ancien, par exemple fin Renaissance ou période maniériste, est tellement riche, tellement profonde, on apprend non seulement beaucoup sur la peinture elle-même mais aussi sur la vie des gens de cette époque, sur la culture, sur la philosophie, sur la religion, sur les sciences, l'architecture… Pourquoi s'embêter à chercher des trucs sur lesquels on ne sait rien seulement pour satisfaire un goût du mystère absurde. Un tableau reste toujours mystérieux en soi, on n'en voit jamais tout à fait le fond, on peut rentrer dans un nombre d'univers incroyables grâce à la peinture.

Pouvez-vous nous parler de vos prochains projets ?

J'envisage la rédaction d'un ouvrage court et personnel dédié aux peintures noires de Goya et je prépare également un nouveau livre sur le thème de l'orientalisme et l'empire Ottoman. J'ai plusieurs projets en préparation.

Merci, et bonne chance pour vos futurs projets.

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