RSS

50E ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE BRANCUSI L’esthétique de la simplicité

Thomas Yadan pour Evene.fr - Juin 2007 - Le 25/06/2007

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
50E ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE BRANCUSI

Brancusi nous a quittés il y a 50 ans dans l’atmosphère survoltée de son atelier parisien. Atypique, son oeuvre a révolutionné le monde de l’art et plus particulièrement celui de la sculpture. Regards sur quelques productions symboliques.

“La simplicité n’est pas un but dans l’art, mais on arrive à la simplicité malgré soi en s’approchant du sens réel des choses”, notait Constantin Brancusi entre de multiples aphorismes. Celui-ci reflète à merveille l’ensemble des productions du sculpteur. La simplicité chez l’artiste peut être considérée comme un mouvement direct, esthétique et inconscient vers l’essentiel. Ainsi, son travail, progressivement, s’émancipera des formes traditionnelles pour devenir autonome, subjectif et novateur. L’objectif de Brancusi a été de relier les antagonismes, de dépasser les contradictions afin d’élaborer une oeuvre gracieuse, raffinée et significative.
Ainsi, plusieurs thématiques ressortent avec évidence de l’ensemble de son travail : la modernité, l’influence des cultures étrangères ou lointaines et les variations sur le thème de la féminité. Face à une production considérable, le choix des sculptures restera arbitraire mais exprimera, malgré tout, la singularité de l’artiste : la modernité.

Contre le “bifteck”, la pureté des lignes et la liberté de représentation : ‘La Muse endormie’

La Muse endormie (c) Hirshom - Artists Rights Society, New York / ADAGP, Paris “A quoi bon la pratique du modèle ? Elle n’aboutit qu’à sculpter des cadavres”, écrivait sévèrement Brancusi. Et paradoxalement, son oeuvre la plus célébrée reste vraisemblablement un portrait, celui de la baronne Renée Frachon, intitulé ‘La Muse endormie’. Mais à défaut d’une reproduction réaliste ou mimétique, le sculpteur roumain va inscrire son style et renouveler le genre. En effet, apprécié des spécialistes comme des profanes, probablement grâce à une esthétique simple qui jaillit instantanément, ‘La Muse endormie’ est l’expression même du génie artistique de Brancusi. Fidèle à un art du fragment et de l’inachèvement révélé par Auguste Rodin, la muse puise son originalité dans la suppression totale du corps et la disparition de l’identité du modèle. Subsiste une tête ovale, posée horizontalement et légèrement inclinée. De l’original en marbre aux tirages en bronze va s’insinuer tout le raffinement, la pureté des lignes et le refus absolu de ce que Brancusi détestait dans la tradition : l’apparence du “bifteck”, c’est-à-dire la reproduction objective, caricaturale et naturaliste des sentiments dans la contorsion des corps ou l’étirement excessif du visage. Ainsi, Brancusi pousse-t-il cette défragmentation à son paroxysme afin d’exalter la saveur de l’implicite et la quête de l’essentiel. Modernité dans la pratique et dépouillement de la reproduction, commence également une tentative de définition de la féminité.
L’hommage de Man Ray, avec ces deux têtes figées l’une à côté de l’autre l’instant d’une photographie exalte à merveille le style épuré et la précision de la démarche de Brancusi.

L’oeuvre intempestive : ‘La Princesse X’

Cette quête d’une réduction de la féminité sera constante. Quand Brancusi, en janvier 1920, présente au Salon des indépendants sa ‘Princesse X’, il pense avoir touché l’essence même de la femme en la transformant en sexe masculin afin de rappeler l’unité de l’être inscrit dans la symbolique androgyne. A l’imitation et au dénoté se substitue un art de l’abstraction et de l’essentiel. Malheureusement, intempestive et ambiguë, cette oeuvre subtile et exigeante va déclencher les hostilités du conformisme et de la bienséance au sein du salon, après que Matisse ou Picasso se sont écriés “Voilà un phallus”, créant le trouble et la gêne chez le président du jury Paul Signac. Privant l’oeuvre de sa symbolique et de ses signifiés artistiques, ce jugement sera suivi d’une mise à l’écart puis d’un retrait du salon sous l’ordre du préfet de police. Véritable scandale, cette décision va déclencher une contestation objectivée sous la forme d’une lettre publiée dans Le Journal du peuple et intitulée ‘Pour l’indépendance de l’art’. Signée par des personnalités telles que Cocteau, Picasso, Blaise Cendrars ou Marie Curie, ce scandale représentera avec évidence le statut particulier et la portée subversive et complexe de l’art face aux structures figées et aux moeurs réactionnaires de la société. Ce que Brancusi ne cessera jamais de représenter dans sa manière très personnelle de rendre le réel.

Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art : ‘Les Oiseaux dans l’espace’

Autre exemple de divergences entre Brancusi et les canons artistiques des institutions, la fameuse controverse entre la douane américaine et l’oeuvre intitulée ‘Les Oiseaux dans l’espace’ (1931-1936). Symbolique d’une légèreté verticale et subtilement élancée, cet objet va être réduit à un simple morceau de métal qui ne pourra, selon les douanes profiter de l’exonération de taxes réservées aux oeuvres d’art. L’événement, loin d’être anecdotique, aboutira à un procès dont le sculpteur sortira vainqueur deux ans plus tard. Surtout, il pose la question inaltérable du statut de l’oeuvre d’art. Qu’est-ce qu’une oeuvre d’art ? Le figuratif est-il indispensable ? Comment juger la modernité ?
Poussant l’abstraction et la connotation à son paroxysme, ‘Les Oiseaux dans l’espace’ signifie, en effet, plus qu’il représente. Symbolique de cet imaginaire humain, de cette vexation ontologique de ne pouvoir voler, la série des oiseaux est la conséquence d’une insatiable phénoménologie artistique et d’une digression esthétique sur un sujet précis : le vol et les oiseaux (première version intitulée ‘La Maïastra’, réalisée en 1910-1912). “Mes oiseaux sont une série d’objets différents sur une recherche centrale qui reste la même”, revendiquait Brancusi. Il n’est dès lors pas étonnant que cette démarche personnelle et profonde aboutisse à une abstraction sublime et conceptuelle étrangère à l’ordre rigide de l’administration.

L’influence de l’art premier : ‘Le Baiser’

Brancusi s’est rapidement intéressé aux cultures étrangères (indiennes, bouddhistes) et lointaines (égyptiennes, grecques), aux variations esthétiques et aux nuances artistiques infinies du monde. De l’art asiatique aux arts premiers africains, toutes les productions avaient à ses yeux une valeur inestimable, sources intarissables de créations et de réflexions. Avec ‘Le Baiser’ (1907-1908), il exploitera au maximum les qualités spécifiques de cette forme d’expression. Rendre tout d’abord hommage au matériau aux dépens des formes. L’oeuvre se construira à partir des exigences et des prédispositions du matériau employé et non plus en fonction d’une idée antérieure consumant égoïstement la matière. Ainsi, d’un bloc de pierre sortira un couple en pleine effusion, renvoyant à la version platonicienne de l’amour fondée encore une fois sur l’unité androgyne du couple. Exploiter aussi la vivacité et l’intensité instinctive de ses oeuvres douées d’une représentation particulière du monde et d’une puissance créatrice inaltérée par l’artificiel pour tendre vers l’essentiel. Plusieurs tirages vont être effectués, mais celui posé au cimetière de Montparnasse profitera de sa symbolique puisqu’il sera dédié à la mémoire de l’histoire d’une jeune femme russe qui se donna la mort après un amour déchu avec un ami roumain de Brancusi. La force de l’artiste réside précisément dans cette capacité à relier la puissance de l’instinct, du sacré et de la vie avec une conception très occidentale, plus pathologique et psychologique de l’amour. La modernité artistique devient authentiquement universelle.
Une promenade dans la salle de sessions du musée du Louvre permettra un rapprochement explicite avec une sculpture nommée ‘Matowa’, esprit malveillant et androgyne à l’allure d’homme ou de femme, en fonction des circonstances, afin de séduire une victime isolée qui ne tardera pas à mourir d’une fièvre après l’acte d’amour. Une autre manière esthétique d’exorciser les vacillements conjugaux.

L’infinité des perspectives ou l’altérité en art : la ‘Léda’ en bronze

Brancusi aimait saisir l’essence des choses et cela paradoxalement dans la multitude des sensibles. Il s’amusait alors à provoquer les nuances et les perspectives aux yeux de l’observateur circonspect pour le pousser à déborder les évidences. L’influence dadaïste repoussant les limites de l’abstraction, la proximité avec Tristan Tzara, Erik Satie ou Francis Picabia l’aideront probablement à concrétiser cette démarche. Avec ‘Les Oiseaux dans l’espace’, le sculpteur réalisera une variation esthétique à partir d’un thème unique. Avec ‘Léda’ (1926), il atteint spontanément le paroxysme de cette vision quasi épistémologique provenant du mythologique. ‘Léda’ transcende le réel tout en le glorifiant. Jeu subtil de perspectives, cette représentation subjective de la féminité réincarnée en cygne, polie au maximum au point de se confondre avec un miroir, est posée sur un socle réalisant un mouvement circulaire. L’objet existant par lui-même finit également par refléter le monde et les personnes qui l’entourent. “Ce sont les regardeurs qui font le tableau”, pouvait alors déclarer son ami Marcel Duchamp. Ainsi, les nuances et les variations du réel s’objectivent dans l’instant. Le spectateur vivant en direct la facticité et la contingence du sensible découvrait progressivement les mensonges de la certitude sensible.

Cette réappropriation du multiple, ce renoncement à l’évidence du réalisme, cette quête insatiable vers l’essentiel, vers une forme absolument juste ont été les enjeux de Brancusi. Bercé par les courants artistiques des plus rationnels aux plus novateurs, il restera le symbole, non pas d’une synthèse ou d’un “entre”, mais d’un bond prodigieux vers une modernité totalement novatrice. Quand une main caressa avec autant de volupté la matière, quand un esprit exalta avec autant de grâce l’obscurité des essences, quand un geste exprima avec autant de pureté la présence des lignes et les absences de superflu, il devint dès lors possible d’exprimer la modernité comme une esthétique de la simplicité.

vos commentaires

 
votre avis sur cet article : (Jusqu'à 1500 caractères)

Pour aller plus loin

Les livres associés

Brancusi

Beaux Arts

Brancusi

Editeur : Skira | Parution : 10 Avril 2006

Les photographies de Brancusi ne sont pas que l'enregistrement de sa sculpture, d'effets...

Plus sur Brancusi Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  
L’Atelier Brancusi

Tourisme et patrimoine

L’Atelier Brancusi

de Sous la direction de Marielle Tabart

Editeur : Du Centre Pompidou | Parution : 1 Octobre 1997

Cet ouvrage comporte 451 illustrations en noir et blanc et 107 illustrations en couleurs. On y...

Plus sur L’Atelier Brancusi Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  
Brancusi et la photographie

Beaux Arts

Brancusi et la photographie

de Pierre Schneider

Editeur : Hazan | Parution : 7 Septembre 2007

Le sculpteur Constantin Brancusi (1876-1957) a lui-même beaucoup photographié son oeuvre. L'auteur...

Plus sur Brancusi et la photographie Commandez avec 5% de remise sur Fnac.com - livraison gratuite

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Membres (0)  

Les événements associés

Constantin Brancusi et Richard Serra

Sculpture

Constantin Brancusi et Richard Serra

Demain: Fondation Beyeler (4125) Dates : du 22 Mai 2011 au 21 Août 2011 TERMINÉ

Les œuvres de Brancusi et de Serra nouent un dialogue ouvert, tout en constituant, en soi, une rétrospective concentrée de la création de chacun de ces deux artistes. Un choix d’une...

Plus sur Constantin Brancusi et Richard Serra Réservez vos places sur fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  

Les lieux associés

Centre Pompidou

Centre culturel & Institut

Centre Pompidou

Paris

Construit sur le plateau de Beaubourg, l'architecture du centre Pompidou n'a pas manqué de susciter de vives polémiques. Cet immeuble tout de verre et de métal, toutes tripes dehors,...

« Centre Pompidou »

2 personnes ont déjà commenté cet article

Voir les commentaires

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
2
  • Membres (1)  

Les stars & célébrités associées

  • François-Xavier Lalanne

    François-Xavier Lalanne

    Sculpteur français

    C’est juste après la guerre, en 1945 que François-Xavier Lalanne s’inscrit à l’Académie Julian pour y étudier la peinture. Sa rencontre sur place avec les sculpteurs Constantin Brancusi et...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  
  • Constantin Brancusi

    Constantin Brancusi

    Sculpteur roumain
    Né à Hobitza Né le 21 Février 1876

    Constantin Brancusi est né au pied des Carpates, avant de fréquenter l'Ecole de Paris et de se lier avec Marcel Duchamp. L'exposition de l''Armory show' le révèle en Amérique en 1913,...

    « Constantin Brancusi »

    1 personne a déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    1
    • Membres (1)  
  • Matisse

    Matisse

    Peintre, graveur et sculpteur français
    Né à Le Cateau-Cambrésis Né le 31 Décembre 1869

    Décidé dès 1891 à se consacrer à la peinture, Henri Matisse se rend aux Beaux-Arts de Paris. C'est le portrait de la 'Femme au chapeau' en 1905 qui lui vaut de s'imposer comme le chef de...

    « Matisse »

    2 personnes ont déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    2
    • Membres (2)  
  • Man Ray

    Man Ray

    Peintre, photographe et réalisateur américain
    Né à Philadelphie, Pennsylvanie Né le 27 Août 1890

    Après ses études secondaires, Emmanuel Rudnitsky suit des cours de dessin industriel. Il refuse une bourse de l'école d'architecture pour se consacrer au dessin et à la peinture. Il...

    « Man Ray »

    1 personne a déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    1
    • Membres (1)  
  • André Kertész

    André Kertész

    Photographe hongrois
    Né à Budapest Né le 2 Juillet 1894

    Pionnier dans son domaine, André Kertész est notamment connu pour avoir été l'un des premiers à utiliser l'appareil portatif Leica 35 mm. Avant de devenir un maître de la photographie, c'...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  
  • Auguste Rodin

    Auguste Rodin

    Sculpteur français
    Né à Paris Né le 12 Novembre 1840

    Rodin découvre la sculpture à quinze ans et, malgré la confiance de ses professeurs, échoue à trois reprises à l'entrée des Beaux-Arts. Il est alors engagé comme artisan-praticien dans des...

    « Auguste Rodin »

    1 personne a déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    1
    • Membres (1)  

fil culture

Doucerain et Margerin en signature

LivresDoucerain et Margerin en signature

Plus sur Doucerain et Margerin en signature
 

les Avis des membres

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour
Plus

citation du jour

« Cannes c'est un endroit bizarre où l'on montre des films qui ne sont pas sûrs de sortir à des gens qui ne sont pas sûrs d'y aller.  »

de Gilles Jacob

Extrait du Interview à la Tribune En savoir plus sur cette citation

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (6)
     

privilèges

Plus

vidéos

  • Exposition Néon à la Maison Rouge La Maison rouge honore l'art du néon, discipline méconnue

  • Maya

Plus

photos

  • Histoires de voir - Histoires de voir, Show and Tell

    Histoires de voir Virgil Ortiz, Animal Trainer Trio, 2011 Céramique peinte Collection Virgil Ortiz

  • Histoires de voir - À la Fondation Cartier pour l'art contemporain, l'art tire au brut

    Histoires de voir Mamadou Cissé, 2005 Crayons et feutres sur papier, 41,7 x 29,4 cm Courtesy Galerie Bernard Jordan, Paris - Zurich

agenda

toutes les expositions

Découvrez toutes les expositions dans l'une de ces catégories :