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23/04/2012 04h24 J'ai eu la chance de voir cette expo à Milan l'année dernière et elle m'a complètement conquise. En plus d'etre...
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INTERVIEW D’EMILIE RENARD La Baronne et le Renard
Propos recueillis par Boris Daireaux pour Evene.fr - Octobre 2006 - Le 12/10/2006
La jeune critique d’art revient sur les deux expositions dont elle est commissaire à Montreuil, ‘Madame la baronne était plutôt maniérée, assez rococo et totalement baroque. Volume 3’, pour laquelle elle a imaginé un personnage loufoque, et une seconde exposition, ‘Suites baroques’, pensée comme une expansion du territoire de la dame.
Comment êtes-vous devenue commissaire des deux expositions qui se déroulent en ce moment à Montreuil ?
J’ai d’abord fait des études de philosophie à Rennes, puis je suis passée par la fac d’histoire de l’art en deuxième année afin de rejoindre une formation plus spécifique, qui s’appelait Maîtrise et science et techniques dans les métiers de l’exposition, option "art contemporain". On y développait un rapport à l’art plus appliqué, puisque l’on a réalisé une exposition au bout des deux années d’études et publié un catalogue. Ensuite, j’ai travaillé pour divers lieux et personnes. J’ai entre autres été assistante de commissaires d’expositions ou d’artistes, j’ai travaillé à la création de la librairie en ligne Bookstorming, travaillé pour la galerie Chantal Crousel… J’ai pu ainsi traverser différents réseaux professionnels et types de relations à l’art. En 2001, j’ai repris Public, avec d’autres personnes. C’est un lieu associatif, dédié à la jeune création. En 2002-2003, j’ai fait ‘Le Pavillon’, au palais de Tokyo. Public et ‘Le Pavillon’ étaient deux expériences de travail collectif avec des artistes, avec un accent très fort porté sur l’idée de collaboration, de collectif. Cette année, j’ai été invitée à la Maison populaire de Montreuil. Il se trouve aussi que le conseil général de Seine-Saint-Denis faisait cette biennale, ‘Art grandeur nature’, qui s’inscrit cette année dans une relation au Patrimoine. Ils ont donc aussi fait appel à moi.
Pouvez-vous nous parler de ces deux expositions, de leurs enjeux, et des artistes qui y sont présentés ?
‘Madame la Baronne était plutôt maniérée, assez rococo et totalement baroque’ se situe dans un lieu de passage, un hall d’accueil. A l’origine, la Maison populaire est un lieu où les gens viennent prendre des cours, en amateur, des cours d’art, de musique, de chant, de danse, etc. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse une exposition qui accroche le regard de ses usagers. D’où sans doute, l’invention de ce personnage, qui agit un peu comme un teasing, comme une hypothèse à vérifier, à venir juger sur place. Aussi, cette exposition se devait pratiquement d’être en phase avec les activités manuelles du lieu. De plus, ce qui m’amusait dans ce lieu, c’est qu’il est tenu depuis des années par la même directrice, et qu’elle y a installé un système matriarcal : ce sont des femmes qui le dirigent, et l’ambiance qui y règne est plutôt familiale, même avec les adhérents. Enfin, comme Montreuil est une ville avec une très forte identité communiste, je me suis demandé ce que je pouvais faire dans ce lieu, et comment m’y confronter.
J’ai alors inventé ce personnage aristocrate de la baronne, qui débarquerait au milieu de ce contexte comme une étrangère invitée pour un an. Le rapport au baroque vient d’une phrase de Borges, dans ‘Histoire de l’infamie’ (1954) où il dit : "J’appellerai baroque le style qui épuise délibérément ou tente d’épuiser toutes ses possibilités et qui frôle sa propre caricature (…) l’étape finale de tout un art lorsqu’il exhibe et dilapide ses moyens." Pour moi, cette idée de stade final de l’art, c’est un moment où l’art peut dépasser les catégories en cours dans l’art tout en s’en inspirant. Il me semble que l’on est aujourd’hui dans du postmodernisme, ou, pour le dire plus simplement, en plagiant l’artiste John Armleder, présent dans le Volume 2, dans une "phase de l’après tout ça", c’est-à-dire une phase où l’on a des formes qui sont disponibles, parce qu’elles ont voyagé d’un domaine à un autre, d’un champ d’application à un autre et que, sans perdre leur sens originel, les artistes peuvent accumuler des couches de sens pour créer du nouveau, avec des raccourcis humoristiques. Le rapport au baroque, c’est aussi cette accumulation de sens jusqu’à une certaine perte.
Il y a beaucoup d’humour dans l’exposition…
Oui. J’avais envie d’une certaine légèreté par rapport à cela : à ce que peut produire une exposition. Le titre en fait un peu trop, c’est vrai. C’est cela, aussi, le sens de la caricature dont parle Borges. On peut même parler de mauvais goût dans cette exposition. Mais bien sûr, une exposition n’est pas faite pour être de mauvais ou de bon goût, ni pour flatter le regard. Le rapport à l’art peut être moche, drôle ou léger. Cette forme d’humour est présente, oui. Chez Soraya Rhofir, par exemple, il y a une mise en scène très précise d’une composition qui relève d’un non-sens, et aussi un rapport au moche et au "mal fait" qui semble cependant très précisément agencé. Ce qui était présent, dans cette exposition, c’était de jouer avec l’idée très banale et commune qu’une oeuvre d’art porte l’esprit ou l’âme d’un artiste, d’une époque et donc, qu’une exposition est le lieu de réunion de ces esprits. La baronne, c’est un peu une âme qui vient habiter les oeuvres aux discours divergents et qui chapote seule l’exposition par sa personnalité complexe. Et il y a aussi une majorité de femmes, dans l’exposition, ce qui correspond assez bien à l’esprit de la baronne, qui est un personnage féminin. Tout cela est une histoire de sensibilité partagée.
Comment se passe l’accueil du public ?
Les oeuvres sont accessibles à plein de niveaux différents. Par exemple, la sculpture ‘Leftovers, Louise I, LLI’, de Karina Bisch. Il s’agit d’une accumulation de petits morceaux de bois vissés les uns aux autres et grossièrement recouverts d’une peinture violette. Quand on voit l’oeuvre, on en perçoit la nature construite mais on ne saisit ni la source ni l'objectif de cette construction. Cependant, on peut presque intuitivement la relier à des formes en circulation issues du constructivisme ou encore de certaines peintures de Vassili Kandinsky ou de Miro… L’exposition dans son ensemble est lisible à plusieurs niveaux différents et si les oeuvres semblent d’un premier abord évident, des contradictions peuvent apparaître avec une certaine lenteur.
C’est votre premier commissariat ?
Pas tout a fait. J’ai fait pas mal d’expositions à Public, mais le plus souvent avec un ou deux artistes ou bien sous forme de festivals. Ma première exposition du genre s’appelait ‘Hyperstyle’, c’était à Berlin en 2004. Il y avait d’ailleurs quelques-uns des artistes présents dans les deux expositions à Montreuil, dont Alexander Wolff, Lili Reynaud Dewar et Daniel Dewar, Grégory Gicquel. L’exposition insistait sur le rapport au style, en jouant sur cette notion assez académique de l’art, mais cela m’intéressait de voir comment les artistes utilisent des styles immédiatement reconnaissables pour les faire dériver vers autre chose. ‘Madame la baronne’ est une manière d’insister plus sur un genre en particulier. ‘Suites baroques’ m’a permis de produire des oeuvres plus importantes, avec plus de moyens. La commande place l’exposition dans une relation au patrimoine. Je me suis alors demandé : "Quel est le rôle d’une oeuvre d’art en relation avec un patrimoine historique et social aussi fort que le patrimoine industriel de la ville de Montreuil ?" Je préférais agir en parallèle, avoir des oeuvres en rapport à la productivité, dans cet espace qui est une ancienne brasserie, plutôt que d’entrer dans une relation de commentaire ou de faire-valoir de l’oeuvre en relation aux lieux.
Quels sont les théoriciens qui vous inspirent ?
Je n’aime pas trop répondre à cela, de la même manière que je n’aime pas citer précisément les sources qui fondent les oeuvres de l’exposition, car cela risque toujours de devenir trop réducteur. Les auteurs et les pensées qui nous traversent sont toujours bons à prendre de biais. En fait, je puise à droite, à gauche, dans tous les domaines. Mais pour répondre quand même à cette question, j’aime beaucoup Borges, parce qu’il donne le pouvoir à ses écrits de déplacer et de transformer le statut du roman, ces histoires peuvent passer de la fiction à la réalité, les rapports entre le narrateur et la narration peuvent changer au cours d’un même roman. Ces jeux de glissements m’intéressent, et j’ai sans doute appliqué ce genre de manipulation à la baronne en tentant de lui donner une vie, même si c’est une vie de fantôme, le temps d’un an d’exposition.
La baronne est-elle un double de l’artiste ?
C’est plutôt un double de l’exposition. Je l’imagine comme une collectionneuse, un amateur d’objets. Je pense à ce livre de Huysmans, ‘A rebours’, où il décrit les états d’âme de son personnage, Des Esseintes, un homme mélancolique, à travers les objets dont il s’entoure, à travers sa folie de collectionneur de belles choses. Il n’arrête pas de repeindre son boudoir, d’acheter des tapis persans, et des objets plus exotiques encore, comme une carapace de tortue sertie de pierres précieuses… De la même manière, l’exposition reflète les états d’âme de la baronne, et plus l’exposition avance, moins on peut dire qui est à l’origine de quoi, les oeuvres dessinent les contours du personnage qui lui-même les a initiés… C’est aussi là une métaphore des relations de proximité qui peuvent exister entre un artiste et un commissaire.
Quelle suite comptez-vous donner à votre parcours ?
Je vais faire une exposition à l’atelier Cardenas Bellanger qui est une galerie rue Quincampoix. Je vais clore Public et ‘Madame la baronne’ par deux catalogues. Je vais continuer la revue Trouble, mais sous une autre forme…Et bien d’autres projets d’expositions sans doute dans des formats moins traditionnels que celui-là, en suivant l’ordre classique de la conception / production / exposition / fin.
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