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INTERVIEW DE JEAN-BAPTISTE HUYNH Au fond des images

Propos recueillis par Jean-Baptiste Touja pour Evene.fr - Octobre 2006 - Le 19/10/2006

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INTERVIEW DE JEAN-BAPTISTE HUYNH

L’oeuvre de Jean-Baptiste Huynh est celle d’une exigence simple : au fil des images, au fil des pages, il s’agit de révéler l’intimité du sujet dans la tradition du portrait. Alors le regard s’ouvre sur l’intime et le sensible, alors on ouvre aussi livres et récits de ses propres parcours. Chaque visage est le lieu du sujet, chaque paysage est le lieu d’un pays, le photographe écrit ces lieux de l’identité, pour devenir topographe de l’altérité.

Huynh entretient un certain rapport au toucher, d’ailleurs pour évoquer le sens plein de ce mot il faudrait faire appel au haptein grec, qui signifie à la fois “toucher” et “retenir”. En effet, ses photographies parviennent dans l’instant de leur réalisation à retenir l’identité du sujet photographié, et elles parviennent ensuite, dans l’instant de leur contemplation, à toucher la personne qui les regarde.

Votre exposition a pour titre ‘Le Regard à l’oeuvre’, justement, qu’est-ce qui est à l’oeuvre dans ce regard ?

L’exposition est centrée sur trois thèmes spécifique à mon travail : le visage, le voyage, et l’ouvrage. Etant portraitiste, le visage est au coeur de mon travail depuis vingt ans. Depuis plusieurs années, je choisis un pays et conçois un livre qui s’articule autour du visage de l’enfance à l’homme âgé, constituant ainsi un portrait emblématique du pays à travers le visage de ses habitants.

En dehors de toute référence anecdotique on parvient à saisir dans votre travail l’identité même du sujet.

Je photographie une personne dans un espace à part et elle n’est jamais prise sur le vif. Elle est dans l’acceptation de cette prise de vue, dans un rapport à la confiance afin qu’elle se livre. La personne est consciente et active dans l’élaboration du portrait.

Comment se déroulent ces séances de photographies ?

Le lieu de prédilection de rencontre est le marché. C’est là où je rencontre la plupart des personnes que je souhaite photographier. Je les choisis “à vue” - je n’organise pas de casting. Je construis un petit atelier à côté du marché. Une toile est tendue, mon appareil est sur trépied, cela rappelle les portraitistes d’il y a un siècle. Ce processus, du début de la prise de vue jusqu’au tirage, est ancien. L’appareil est un Hasselblad 6 x 6 cm, je mesure la lumière à la main, développe les films manuellement dans une eau à pH neutre et les tirages sont des tirages collection traditionnels. A tout niveau c’est une technique artisanale réalisée avec un très haut degré d’exigence.

Il y a ce rapport à l’artisanat mais aussi (ainsi) un rapport à la tradition : celle du portrait qui renvoie à la peinture, et celle liée à votre technique même. Une tradition clairement revendiquée donc.

Dans le rapport à la tradition j’aime profondément les portraitistes du XVe en peinture, Memling, Jan van Eyck.

Vous parvenez à toucher la profondeur du modèle à travers vos photographies, c’est comme si son identité intime affleurait à la surface de celles-ci.

Tout le processus, au-delà de l’aspect artisanal dont j’ai parlé, y participe : la pose en buste, le choix de l’orientation et du port de tête, la direction de l’éclairage. Après tout se joue dans le regard.

Voulez-vous bien réagir à cette phrase de Alain Fleischer : “si la véritable oeuvre d’art fonctionne comme une apparition la vocation de l’artiste est de disparaître”, on pense ici aux portraits que vous réalisez mais surtout au hors-cadre de ces photographies, comme la scène du marché dont vous parlez où l’on imagine, avec fascination, tout ce qui peut se jouer en dehors de l’objectif.

Les séances de portrait durent de 10 à 15 minutes, séances assez épuisantes psychiquement tant pour le modèle que pour moi due à la tension. Tout ce qui se passe avant : comment convaincre la personne, comment la mettre en confiance pour qu’elle m’accompagne et accepte de poser n’apparaît jamais dans l’image. Les circonstances ont disparues d’où cette sensation de suspension, de calme et d’intemporalité que l’on ressent dans mes images.

A présent dans cette exposition personnelle à l’ENSBA, la 2e dans une institution française après celle de la Mep (2001), qu’est-ce qui vous apparaît ici important ?

Ce qui me semble important c’est la synthèse de tout mon travail depuis une vingtaine d’années : j’ai regardé toutes mes images, tous mes portraits depuis que j’ai commencé la photographie. J’ai tout revisité, ce qui a été passionnant et parfois violent, les planches contacts, revoir à nouveau ces regards, refaire une sélection… Avec cette exposition c’est une mise à plat, une mise au mur et une mise en page de toute cette synthèse.

Plus particulièrement qu’est-ce qui vous a saisi dans ce regard rétrospectif ?

Pour tout le monde, quand on commence à regarder ses propres photographies ou ses photos de famille on est tout de suite rattrapé par l’émotion, par la vie au moment où l’on a fait ces images. Avec les portraits tout cela est décuplé, puisque tout ce qui est autour resurgit de façon très claire : la rencontre, les échanges, l’intensité des prises de vues, les choix que j’ai fait pour que certaines soient exposées et d’autres pas. Le livre et l’exposition sont un regard transversal sur tous mes voyages et tous les pays.

Le thème de ce Mois de la photo est la page imprimé : vous présentez un livre imprimé et un non-livre puisqu’il s’agit d’une vidéo.

Il y a un livre standard, que l’on trouve en librairie ainsi qu’une édition limitée accompagnée d’un tirage de collection, du DVD du livre virtuel sans page reprenant la projection d’un livre qui se feuillette tout seul mais qui n’existe pas.

Quelle est l’origine de ce projet ?

L’idée est née dans mon esprit à la suite d’entretiens menés cette année avec Gabriel Bauret, le délégué artistique du Mois de la photo. Il m’a posé une série de questions sur l’importance du livre dans mon travail, comment je le construisais (puisque je le réalise au fur et à mesure de mon voyage), et sur l’importance de la page également. A la différence d’une exposition où les images sont au mur et exposées, le livre lui est ordonné, il y a un chemin de fer. Libre au lecteur de s‘approprier mon travail à sa manière, de prendre le livre, de s’arrêter sur une image plutôt qu’une autre, de revenir en arrière sur les images… De plus, le fait de tenir le livre crée une intimité et il y a un rapport entre l’oeil et la main de très personnel. On ne regarde pas de la même manière quelque chose que l’on tient. C’est ce rapport particulier à la mise en séquence des images que j’ai souhaité montrer avec cette projection.

Le lecteur retiendra la poétique de vos titres également comme dans ‘Intime infini’.

Il s’agit de mon livre sur le Vietnam qui faisait un parallèle entre l’homme et le cosmos, entre l’enveloppe intime : la peau, et l’enveloppe infini, le ciel. Pour moitié je suis d’origine vietnamienne et cet ouvrage témoignait de ma rencontre avec le Vietnam. Le voyage était dans le cadre d’une Villa Médicis hors les murs, et c’est là pour la première fois que j’ai réalisé cette série de portraits de l’enfant à l’homme âgé.

Si l’on considère la poésie, comme l’accès au sens (telle que la définit le philosophe Jean-Luc Nancy), que serait votre rapport à la poésie, à la poétique de l’image ?

Elle passe essentiellement par le visage et par cet instant unique de la première rencontre avec l’autre où l’on passe du degré zéro de connaissance à celui où on le découvre. C’est un moment que je trouve très pur et absolu, moment où des dizaines d’informations arrivent en même temps. Il est une sorte de fil conducteur pendant toute la prise de vue. La révélation de l’autre dans tout son mystère, son humanité et aussi sa poésie, est essentielle dans mes portraits.

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