mercredi 10 février

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Un observateur du vivant

INTERVIEW DE MICHEL BLAZY


L’artiste français, né en 1966, est à l’affiche de deux expositions à Versailles et au palais de Tokyo. Pour Evene, il revient sur la place privilégiée qu’il accorde à l’observation du vivant et du mort, et au passage entre ces deux états. Rencontre.


Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

J’ai toujours voulu faire de l’art, en fait, sans trop savoir au début ce que ça représentait réellement. Mon père peignait à ses heures perdues, et je sentais qu’il vivait, sans savoir pourquoi, quelque chose de fort. Une fois que l’on a cette idée dans la tête, on ne sait pas ce que c’est que l’art, ce que c’est qu’être artiste. On le découvre petit à petit… J’ai donc fait une école d’art à Nice, la Villa Arçon. Ensuite, j’ai fait un post-diplôme, à Marseille, en un an, puis je suis venu habiter Paris. Au début, j’ai pu bénéficier d’un atelier, puis quand cela ne fut plus le cas, je me suis installé sur l’Ile-Saint-Denis, dans le 93.


Pouvez-vous nous parler de l’exposition qui se déroule en ce moment à la Maréchalerie, à Versailles, pour laquelle vous avez installé des choco-poules ?

Ce que je pourrais dire là-dessus risque d’être désordonné. C’est une sculpture qui représente une scène de salon avec un canapé et une télévision, qui sont recouverts de draps blancs. Il y a des poules dessus qui sont faites en chocolat. Le grand drapé blanc est fait en col à papier peint et en nouilles. Ce qui m’intéressait, c’est l’image que cela provoque, un peu absurde. Par rapport à son sens, le fait d’avoir recouvré l’architecture, une télé et un canapé, évoque l’absence. On fait cela lorsque les gens sont morts, ou absents. C’est donc une espèce de paysage quotidien de salon, envahi par des poules qui sont faites en chocolat. La poule est à la fois dans une attitude vivante, et en même temps on dirait des poulets cuits, des canards laqués. Des êtres carbonisés, ou morts. Le chocolat est d’habitude lié au plaisir. Là, c’est une idée qui va dans le sens contraire. C’était important pour nous d’utiliser des poules, aussi, car c’est un animal que l’on a plus que domestiqué. C'est-à-dire que c’est un animal que l’on a transformé, modelé. C’est vraiment l’image de l’empreinte de l’homme sur la nature dans toute son horreur.


Les matières organiques occupent une place importante dans votre travail ?

Ces matières m’intéressent à plusieurs niveaux. Pour beaucoup, elles ont une lointaine origine naturelle, un peu comme le poulet qui, à l’origine, était un oiseau sauvage et qui est maintenant de la viande sur pattes. Les poulets se font crever les yeux, leur sens de l’odorat est annihilé au moyen de pointes rouges utilisées pour les empêcher de se battre entre eux. Côte à côte, ils sont ensuite placés sous des lampes artificielles, gavés, puis pendant six semaines, on les tue. C’est un rapport au vivant ultraviolent. Ce que l’on voit au supermarché, ce sont des poulets avec des plumes, élevés en plein air, qui ont l’air vivants. Même si il y a tout cela en arrière plan, ma démarche n’est pas militante, puisqu’il y a plein de choses qui contrebalancent ces aspects : peut-être un effet comique ou quelque chose d’à la fois tragique et comique.


L’humour est justement présent dans vos pièces ?

C’est un humour qui est tragique, je trouve, et absurde aussi. Par rapport aux matières, ce qui m’intéresse se situe du côté de l’être vivant, dans sa fragilité aussi.


Comment qualifier ces matières organiques à l’oeuvre dans votre travail ?

Ce ne sont pas les matières, justement, puisque les deux films présentés par exemple à Versailles Off (NDLR : les 7 et 8 octobre derniers) utilisaient des tomates et des poivrons. Ce sont des choses que l’on consomme, mais que l’on regarde, dans le circuit de la consommation, d’une certaine manière. Ce sont des produits qui peuvent apparaître comme naturels, mais qui ne le sont en fait pas du tout. Ce sont en fait des produits de notre culture. Par exemple, pour une tomate, il y a des designers qui étudient l’épaisseur de la peau, sa brillance, le fait qu’elle pourrisse de l’intérieur. On ne voit qu’une face des choses. Moi, je laisse simplement pourrir cette tomate, et je regarde de près ce qui se passe. C’est assez merveilleux ce qui se passe là dedans. Il n’y a rien de dégoûtant. C’est simplement la mort qui rencontre la vie, c’est à dire la tomate qui dépérit, les champignons qui la colonisent, les insectes qui sont attirés par tout cela et qui viennent y pondre…Je parlais d’être vivant, c’est cette grande chose dont on se coupe totalement, parce que l’on a ce statut particulier sur la Terre.


Vous dites vous placer en tant qu’observateur, mais l’on a aussi l’impression, dans vos films notamment, que vous parvenez à raconter une histoire, en partant simplement de la décomposition d’une tomate ?

Oui. Mes films sont très construits. La narration serait peut-être une mise en abyme de quelqu’un qui observe. C’est comme une espèce d’oeil étranger qui regarde un monde en train de se faire. Mais il est bien question d’observation. Je travaille sur l’idée de la vie, de la mort, et comment les deux sont liés.


Vous avez toujours eu cet intérêt pour l’observation des matières vivantes ?

Encore une fois, il s’agit plus de produits quotidiens que l’on va consommer. Lorsque je parle de consommation, c’est vraiment ce qui est en rapport avec notre corps le plus proche. C'est-à-dire ce que l’on touche. J’ai fait aussi des choses en aluminium, en papier hygiénique, en purée de brocolis, de carottes. La plupart des choses que je fais ne se conservent pas. Les poules, par exemple, je ne sais pas ce qu’elles vont devenir. Elles vont moisir, peut-être.


Pouvez-vous nous parler de votre oeuvre ‘Patman 2’, présente dans l’exposition ‘Cinq Milliards d’années’ au Palais de Tokyo ?

C’est une sculpture composée de nouilles de soja qui sont colorées avec du colorant alimentaire jaune. Cela évoque un espèce d’être vivant, un peu primitif, mais cela pourrait être aussi bien ressembler à une plante qu’à un animal ou un corps gazeux. Cela évoque aussi un champignon atomique. Il y a aussi l’idée de la disparition et du vivant là dedans qui m’intéresse. C’est une chose à la fois apaisante et menaçante.


Qui est drôle aussi ?...

Oui, c’est vrai.


Quels sont vos projets ?

Je suis en train de faire un ‘Kit de repérage des restes’ pour une commande publique. Les restes, c’est à la fois les restes des matières fécales que laissent les animaux, les restes de corps animal que l’on peut trouver en forêt, les débris des feuilles mortes, tout ce qui appartient au végétal. C’est enfin les restes manufacturés oubliés par l’homme, c'est-à-dire les déchets. C’est intéressant de voir comment une matière fécale ou un reste produit de l’énergie, et d’observer tous ses stades de transformation. Cette idée du déchet n’existe pas dans la nature puisqu’une matière fécale va servir de nourriture, se transformer. Le déchet des uns est la nourriture des autres, et tout cela fonctionne en circuit fermé.


Propos recueillis par Boris Daireaux pour Evene.fr - octobre 2006


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Michel Blazy

Michel Blazy

Artiste français
Né à Monaco en 1966

Sculpteur de matières insolites, Michel Blazy évolue dans l'art avec ses oeuvres de plumes ou de mousse. Il n'aurait peut-être pas fait ce métier s'il n'avait pas eu l'exemple d'un père fantaisiste, peintre à ses heures, et c'est tout naturellement qu'il étudie à la Villa d'Arçon, école d'art de Nice. Après un petit tour par Marseille pour achever ses études, il monte à Paris, capitale [...]

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