samedi 20 mars

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Femme engagée

INTERVIEW DE SYLVIE BLOCHER


L’artiste vidéaste française, née en 1953, poursuit une oeuvre exigeante sur l’altérité, la part du féminin dans l’homme, et mène, en parallèle de ce travail, un projet social, politique et artistique inscrit dans la ville de Sevran (93). A l’affiche de trois expositions à Paris, elle a accepté de revenir sur son parcours et les choix qui l’ont amenée à participer à l’exposition 'L’Amour, comment ça va ?' à la Villette.


Sylvie Blocher, comment êtes-vous devenue artiste ?

Je pense que j’ai toujours voulu être artiste, et que je ne me voyais pas faire autre chose. J’ai fait des études universitaires, puis passé une maîtrise et un CAPES d’arts plastiques pour me rendre compte que finalement, je n’avais pas envie d’entrer à l’Education nationale. Il faut dire que je n’avais pas d’argent du tout. J’étais assez angoissée de mon quotidien et voulais être libre. En même temps, j’aime beaucoup l’idée de la transmission. J’ai donc fait quatre années à l’Education nationale, puis démissionné. J’ai enseigné au Théâtre national de Strasbourg et dans une école des beaux-arts. Ce n’était pas facile dans les années 1980-1990, parce qu’il était très mal vu d’être en même temps artiste et enseignant. En même temps, je n’avais pas envie d’être à la merci d’une galerie. En plus, le fait que j’étais une femme, et que les choses que j’abordais dans mon travail n’étaient pas forcément bien accueillies, je voulais mon autonomie. C’est ce que j’ai eu.


Et vous êtes partie à l’étranger ?

Non, j’ai commencé à mettre en place ce que j’ai appelé "les pratiques quotidiennes pour rendre la vie présentable", qui mélangeaient tous les médiums, aussi bien avec des acteurs - qui n’étaient pas considérés comme des acteurs mais comme des porteurs de voix - qu’avec des gens très connus ou d’autres qui n’avaient jamais fait quoi que ce soit dans le domaine du jeu. C’étaient toujours des spectacles réalisés dans des lieux non théâtraux, hors théâtre. En même temps, je fabriquais des espaces inhabitables pour provoquer quelque chose entre les porteurs de voix et le spectateur. Je ne demandais jamais aux spectateurs de participer, mais en revanche, ils étaient toujours compris dans le lieu. J’ai fait des choses que personne ne savait classer, ni du côté des arts plastiques, ni du côté du théâtre, ni du côté de la performance, parce que tout cela était transversal. A l’époque, en France, c’était extrêmement dur de pratiquer ce genre de choses. Il y avait des choses qui se faisaient en Allemagne, donc j’allais beaucoup voir à Berlin, à Karlsruhe, à Cologne, à Düsseldorf. J’allais voir des choses en Belgique, en Hollande. Je travaillais, à la fin des années 1980, avec un jeune écrivain. Le dernier spectacle "pour rendre la vie présentable", je l’ai présenté à Avignon en 1987. C’est toujours assez "limite" ces spectacles, au bord de la folie. En tout cas, mon travail était déjà complètement obsédé par la question de l’altérité, du rapport à l’autre. Gérard Haller (écrivain) et moi, on était nés au bord de la frontière. Nos familles avaient énormément souffert de la guerre, et l’on voulait comprendre ce que c’était que l’extermination. C’est pour cela que l’on a fait 'Figuren', à Avignon, qui a été très difficile à porter parce que la France n’avait pas très envie de faire son devoir de mémoire. On a eu très peu de presse en France, contrairement à l’étranger, et c’est là que la cassure avec la France a commencé. Silence violent.


Que s’est-il passé alors ?

En 1988, avec Gérard, on est sorti un peu broyés de cette expérience. Gérard a continué à écrire puis j’ai décidé de m’isoler dans mon atelier. En 1988, je suis invitée à la Biennale de Venise et mon travail commence de plus en plus à être reconnu à l’étranger. Et puis, parallèlement aux textes des déportés que j’avais lus, je me suis intéressée aux textes de Goebbels, en me demandant comment on avait pu en arriver à cette solution finale. Je me suis rendu compte qu’au-delà de sa haine des juifs, il avait une haine encore plus grande du féminin dans le corps des hommes. Il en parlait comme d’une maladie qui empêchait les hommes de diriger les Etats, de devenir des Héros, etc. Mais il ne parlait pas de l’homosexualité. C’est à partir de là que je me suis intéressée au féminin dans le corps des hommes et au masculin dans le corps des femmes. Je me suis rendu compte que cette haine du féminin était avant tout une haine de l’autre, de ce corps étranger que nous avons en nous. En 1991, à Toronto, je m’engueule avec Daniel Buren, à cause du texte qu’il écrit dans le catalogue où il dit que tous les artistes français sont nuls sans les citer. Cela m’a valu de me faire expulser de France.


Lorsque vous parlez du féminin, c’est un concept à détacher du féminisme ?

Oui.


Pouvez-vous nous parler du projet de 'Campement urbain' qui figure dans l’exposition 'L’Amour, comment ça va ?' à la Villette ?

C’est un groupe à géométrie variable que j’ai créé en 1997 avec l’architecte-urbaniste François Daune. C’est un dispositif, un projet mis en place entre des artistes et les habitants d’une ville. On a fait un projet qui s’appelle 'Je et nous', situé à Sevran, dans le quartier des Beaudottes. C’est une ville qui représente ce que l’on appelle une "nouvelle urbanité", c’est à dire une ville-monde, où il y a beaucoup de mixité et qui en même temps reste la ville la plus pauvre de France. Le projet était d’imaginer, de construire, dans un quartier où les replis communautaires sont très forts, un lieu qui appartiendrait à tout le monde, qui serait protégé par tout le monde, mais où l’on ne viendrait que tout seul. Ce lieu, à l’inverse d’un lieu religieux, est un nouvel espace publique, où les personnes pourront se retrouver en tant que sujets et non plus en tant que membres d’une communauté. Pour l’instant, la ville nous a octroyé un site et nous allons pouvoir construire ce lieu utopique.


Quels sont vos projets à venir ?

Je souhaite dans l’immédiat terminer 'Campement urbain'. Je suis aussi invitée pour les trente ans de Beaubourg, en avril 2007. J’ai en fait quatre projets en cours et qui sont très différents. Je suis invitée par le musée d’Art contemporain de Sydney, par celui de San Francisco. Je veux également tourner depuis trois ans avec l’Armée de combat au Canada. Enfin, je suis invitée à Bamako pour y tourner une vidéo.


Propos recueillis par Boris Daireaux pour Evene.fr - Juin 2006


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