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LA CREATION ARTISTIQUE FACE A LA POLITIQUE Ar(gen)t d’Etat

Guillaume Benoit pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 20/03/2007

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LA CREATION ARTISTIQUE FACE A LA POLITIQUE

Portraits de prince, artistes d’Etat, art engagé, les rapprochements entre les nations et leurs artistes émaillent l’histoire et continuent d’entretenir l’ambiguïté inhérente à ce couple. Si de telles confusions n’ont plus cours en France, il n’empêche que la politique gouvernementale joue encore un rôle prépondérant dans la vie artistique nationale.

Comment accompagner une création artistique qui, depuis plus de deux siècles, s'est libérée de la bienséance à l'égard des codes sociaux, faisant de la subversion un élément essentiel de son discours et entretenant une méfiance grandissante à l'égard des entreprises de récupération ? Cette question, à l'origine de nombreux débats en cours tant dans les sphères politiques qu'artistiques a beau laisser planer sur le débat un doute inextricable, des mesures concrètes sont en place et imposent un cadre bien défini à la place de l'art dans la société française. Si les menaces d'une création artistique institutionnelle au service du gouvernement semblent révolues, les rapports entre art et Etat, en dégageant des perspectives propres à l'évolution économique du XXe, ne manquent pas pour autant de prolonger une certaine ambiguïté.

L’art rayonnant

En pleine crise existentielle, la scène artistique française a fait face, ces dernières années, à un défaut de représentation de ses créateurs à l'échelle internationale. Alors que les nouvelles générations allemandes et anglaises se partageaient la vedette en matière d'originalité et d'audace, les plasticiens français se sont vus écartés du devant de la scène et ont payé au prix fort la précarité de leur statut. Engoncée dans son exception culturelle, la France n'a, semble-t-il, pas su accompagner ses artistes dans la nouvelle donne du marché de l'art. Face aux modèles économiques étrangers, la prépondérance de l'Etat dans la vie artistique française aurait presque sclérosé l'essor de la création et freiné l'intérêt des acheteurs pour la France. Ce constat, très partisan, a entraîné une véritable prise de conscience des pouvoirs publics, comme si l'exception culturelle française, garantie par une multitude d'aides financières, enfermait les artistes dans un système autonome en butte avec le marché désormais mondial de l'art.
On se souvient ainsi de 'La Force de l'art', première édition d'une triennale visant à mettre en valeur, au long d'une exposition chorale, une sélection d'artistes français ou travaillant en France. Comme par un sursaut d'orgueil national, l'Etat s'est proposé d'offrir un écrin de choix, la nef du Grand Palais, à ses "citoyens artistes". Le but avoué, faire retrouver à la France son statut de place incontournable de la création artistique. Par là donc, l'Etat français s'est imposé comme l'entremetteur d'artistes et d'observateurs étrangers, forcés d'y voir, sinon un intérêt impérieux, tout au moins une volonté affichée de défendre l'art "français". Une même inspiration a conduit, en mai 2006, le ministère des Affaires étrangères à consolider l'association française d'action artistique (AFAA) en la fusionnant avec l'association pour la diffusion de la pensée française (ADPF) au sein de l'agence Culturesfrance, chargée de diffuser la création française à l'étranger. Laquelle n'a pas hésité à organiser, durant l'été le parcours 'Art France Berlin', véritable investissement des lieux d'exposition de la capitale allemande par les plasticiens français.
Une telle convergence d'élans pour garantir à l'art français un véritable rayonnement trouve son écho dans la politique culturelle intérieure car cet engagement, qui confine à l'obsession, passe par un effort national de la représentation artistique.

La marque de l'Etat

Si les initiatives privées se multiplient en matière d'art, à l'image de fondations, galeries et autres musées privés, les établissements publiques maintiennent leur prépondérance tant en matière de budget que d'impact médiatique ; deux faces d'un même masque que revêt l'homme d'Etat à l'initiative de tout chantier artistique, inséparable de la responsabilité qui, dès lors, lui incombe.
Depuis Georges Pompidou pour le musée national d'Art moderne jusqu'à l'attachement partisan du président Jacques Chirac dans la création du musée du Quai Branly, se mêlent, en matière d'institution muséale, affects et décision politique. Car, il est difficile de soutenir ces projets colossaux sans éprouver le moindre intérêt pour leurs collections. Par là, de tels investissements, liés à ces personnalités, ne manquent pas de créer la polémique et chaque nouvel effort institutionnel en matière d'art s'accompagne nécessairement d'un débat virulent autour de la condition même de son existence. En ce sens, 2006 fut riche en colères de tous bords, non seulement autour du Quai Branly mais aussi au travers de 'La Force de l'Art' évoquée auparavant. Dans ces deux cas précis, l'origine des discordes tient plus à la manière dont ils ont été conduits qu'à la raison première de ces événements qui, finalement, restaient très consensuels. Bien plus que sur ses choix donc, c'est la façon dont l'Etat mène ses projets en matière d'art qui provoque l'incompréhension et la stupeur. Le gouvernement marque ainsi les esprits par sa détermination et sa mainmise sur les projets d'institutions publiques, quitte à mettre en jeu son image au service d'une telle entreprise.
La confusion des deux entités art et Etat paraît donc, dans ce genre de situations, parfaitement assumée, le gouvernement prenant le pas sur les responsables à la tête des établissements concernés. Cette ambiguïté, loin d'être anodine, révèle en réalité le véritable pouvoir d'attraction qu'exerce la chose artistique et sa capacité, en dépassant les frontières nationales, à représenter une source d'attraction formidable pour le pays.

Encourager l’investissement

Et, de fait, s'il est loin de prescrire sa forme à la création artistique, si même nul ne doute, à la suite de Gustave Courbet, que l'"Etat est incompétent en matière d'art", il est cependant tout à fait à son aise en matière d'enrichissement. Or, sur le plan économique, l'oeuvre d'art constitue un objet de spéculation privilégié et la multitude de "bons coups" joués en salles de vente aux enchères ne fait que confirmer cette tendance à l'investissement. Dans les couloirs des grandes maisons telles Christie ou Sotheby's, il n'est pas rare de voir des pièces doubler leur valeur au cours d'une simple vente. Mais l'oeuvre, même dans une perspective purement spéculative, ne se limite pas à une devise, elle est aussi une vitrine, une valeur ajoutée à l'image de marque des plus grands groupes.
Car financer la création plastique et ainsi apposer son nom auprès des plus prestigieux événements artistiques internationaux assoit la réputation des industriels en garantissant leur présence au sein d'un domaine prestigieux. On assiste donc à une multiplication des fondations d'entreprises pourtant peu en phase, dans leur champ d'activité traditionnel, avec le milieu artistique. De même, le sponsoring se développe, allant jusqu'à financer la totalité de l'exposition en échange de leur présence visible dans sa communication.
Le gouvernement, enclin à profiter de cette manne financière sans équivalent, s'est proposé de faciliter cette bourse d'échange qui attire à elle des fonds d'investissement colossaux et dynamise le paysage culturel. Ainsi, en 2006 ont été lancées des mesures fiscales visant à favoriser le mécénat et la donation ; il est désormais possible de s'acquitter des droits de donation et de succession aussi bien que de l'impôt sur la Fortune grâce à des oeuvres d'artistes vivants. Par là, les collections nationales se voient confiées des lots nouveaux qui assurent la diffusion de la scène artistique actuelle en plein essor.
Si une telle perspective laisse augurer d'un certain désinvestissement de l'Etat dans la création, confiant aux fonds privés le soin d'organiser le patrimoine artistique national, celui-ci maintient son rôle de passeur, par la mise en place de mesures encourageant non seulement la création mais, plus encore, la présence de l'art dans la société.

Art, société civile et Etat

Si la création est par essence, autonome, si l'artiste est bien seul dans le processus créatif, son oeuvre est traditionnellement vouée à la monstration. Or, au-delà de l'exposition traditionnelle, l'art trouve, avec le “1% artistique”, une intégration dans l'espace public. Crée en 1951, cette loi qui consiste à engager, pour chaque chantier public, un montant équivalent à 1% de la facture globale dans un projet artistique a participé à la sortie d'une oeuvre uniquement vouée à l'exposition muséale pour toucher plus directement la population. Réaffirmée en 2005 avec l'application d'un décret visant à faciliter sa mise en place en allégeant les démarches d'attribution, le “1% artistique” maintient l'Etat dans son rôle de passeur de la création artistique, encourageant sa diffusion et sa participation à la vie de chacun. En ce sens, s'il n'est pas à l'origine de la commande, s'il ne précise pas la nature de l'oeuvre commandée, l'Etat se porte garant de l'existence même de l'oeuvre et semble ainsi constituer un médiateur entre l'art et la société.
Dans une même perspective, d'autres organismes d'Etat s'attachent à replacer la création artistique au coeur de la vie sociale. Le musée d'Art contemporain de Vitry, à ce titre, participe d'une véritable politique de la ville. En encourageant le recrutement au sein de la communauté de Vitry, il a littéralement mêlé son identité à celle de ses habitants, promouvant l'art contemporain au sein d'une agglomération périphérique et sensibilisant sa population à un art pourtant peu enclin à drainer les couches populaires. Dans une même perspective, l'implication de la Mairie de Paris dans la création d'activités pédagogiques autour de ses musées est exemplaire, encourageant les jeunes publics à découvrir, au travers d'ateliers de création thématiques, les oeuvres de grands artistes.

Au final, si l'Etat reste le poumon de la diffusion de l'art, ces dernières années ont vu s'opérer chez lui un glissement de statut, comme si le gouvernement en place aménageait un espace à de nouvelles formes de promotion de la création. Si la mainmise de l'Etat semble assurer la pérennité de nombre d'institutions, ses trop nombreuses contradictions, sujettes aux changements successifs de gouvernement, peinent à clarifier la situation et l'empêchent de se défaire de la méfiance qu'il inspire.

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