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EXPOSITION MEYEROWITZ AU JEU DE PAUME Le monde en Technicolor
Guillaume Benoit pour Evene.fr - Octobre 2006 - Le 23/10/2006
A l’instar de William Eggleston, Joel Meyerowitz est l’un des premiers à abandonner la photographie noir et blanc pour se lancer dans la couleur, utilisée alors principalement dans la publicité. La rétrospective organisée jusqu’au 14 janvier 2007 par le musée du Jeu de paume à l’occasion du Mois de la photo présente plus de 100 épreuves originales exclusivement en couleur et permet d’appréhender au plus près la richesse de sa démarche.
Si cette rétrospective a été baptisée ‘Out of the Ordinary’, c’est pourtant la réalité la plus commune qui est au centre de l’exposition. Ce décalage n’est qu’une voie détournée pour nous apprendre à voir au plus près de cet “ordinaire”, au plus près de cette banalité, la singularité qui caractérise chacun des “non-événements” qu’immortalise le photographe. Par la multiplication des directions suggérées dans ses photographies, on comprend que Meyerowitz brouille l’apparente platitude de l’ordinaire pour en faire un lieu de convergences complexes qui se télescopent au sein d’une même image. Or, c’est précisément parce qu’il utilise le film couleur que son oeuvre autorise une telle richesse.
Suivre les lignes
Parmi toutes les séries présentées, qu’il s’agisse de paysages urbains, ruraux ou côtiers, de personnages ou d’édifices quelconques, un même attachement aux lignes imprime le travail de Meyerowitz. En effet, chaque élément des images de l’artiste joue le rôle d’indicateur dans l’ensemble de la composition. Le regard est ainsi renvoyé, d’un lieu à l’autre, vers une succession de micro-événements qui constituent la photographie. Dès lors, Meyerowitz reproduit avec une finesse étonnante le mouvement des scènes photographiées, les rendant par là véritablement sensibles.
De même, les vues de grandes villes aux bâtiments imposants parviennent à sortir du statisme inhérent à de tels édifices. En choisissant de glisser en premier plan des personnages, Meyerowitz ne fait rien d’autre qu’attirer le regard vers l’arrière-plan, où l’essentiel se joue. Au-delà du point focal, l’humanité disparaît et devient spectrale, les personnages flous se détachent à peine des trottoirs clairs et des façades colorées. Seule la ville conserve alors sa matérialité originelle, découvrant un ciel vide, contrepartie silencieuse à la complexité de l’architecture. Les immeubles tendent une multitude de lignes verticales sans pour autant “faire bloc”. Encore une fois se découvrent des directions, des lignes de fuite organisées par des éléments immobiles, les bâtiments. Meyerowitz semble alors s’insérer lui-même dans ce mouvement à peine perceptible et s’y fondre pour mieux le capter, pour mieux rendre son instabilité.
Si le ciel américain est pour beaucoup dans cette impression d’avancée silencieuse, les couleurs de la ville et de leurs habitants constituent l’élément fondamental du regard auquel nous invite Meyerowitz.
La vie en couleur
Joel Meyerowitz abandonne donc le noir et blanc et, par là même, les stigmates de la photographie humaniste, ce décalage poétique avec la réalité, pour la retrouver dans toute sa complexité. Il s’agit ainsi de reconstruire une unité que le noir et blanc assurait de fait ; en ce sens, inutile de chercher une harmonie visuelle traditionnelle, celle-ci doit être définie à l’aune d’une exigence nouvelle.
Cette rupture formelle, qui taraudait Meyerowitz depuis ses premiers travaux, s’illustre de façon magistrale tout au long de l’exposition, et l’on voit à quel point trouver ses marques dans cette esthétique nouvelle du monde a été spontanée chez le photographe. Riche de possibilités techniques diverses, la rupture formelle prend de nombreuses directions, au fil de l’imagination de Meyerowitz.
Ainsi laisse-t-il entrevoir comme un chaos de couleurs apparemment désorganisé peut, en orientant le regard, éveiller une forme de rappel, une unité esthétique. Un renversement s’opère alors, au travers de ses photographies, cette unité qui se découvre n’est rien d’autre que celle de la société, tant dans ses constructions architecturales que dans sa mode vestimentaire. Réalisées dans les années 1990 ou 2000, ses captations offriraient une même qualité unifiante. C’est que l’oeil de Meyerowitz fait proprement émerger la réalité sous-jacente à cet apparent chaos. Loin donc de n’en constituer qu’un aperçu, les photographies de Meyerowitz redisent à leur manière le monde qui l’entoure ou bien plutôt, s’effacent pour le laisser mieux s’exprimer.
A l’encontre de cette réalisation, les séries de portraits présentent, elles, une mise en scène travaillée, où les sujets sont “placés” devant l’objectif. Meyerowitz y fait délibérément poser ses personnages et paraît organiser lui-même un hiatus de la réalité, mélangeant à un contexte connoté (salle de réunion, scène de spectacle) des personnages eux-mêmes profondément marqués dans leur identité. Par là, on retrouve cette surcharge de symboles qui fait sens et révèle le fantasme sous-jacent à ces lieux, l’autre part de réalité qu’ils contiennent. Encore une fois donc, les oeuvres de Meyerowitz, jouant avec les codes propres aux couleurs, offrent une expression forte du monde et lui garantissent une forme d’expression nouvelle.
De la couleur au motif
L’approche de Meyerowitz bouleverse l’ordre même de la composition photographique, créant une confusion singulière entre couleur et motif. Leur rencontre produit un glissement qui autorise une nouvelle compréhension du monde ; c’est l’agencement même des couleurs qui dessine les motifs.
En cela, on perd la réalité plastique de la chose pour ne laisser entrevoir que sa réalité visuelle. Meyerowitz rend en quelque sorte au monde son “identité photographique“. La matérialité des objets n’importe alors que peu, le monde est de toute façon aplati par le format de la photographie. En ce sens, l’artiste témoigne d’une véritable conscience de photographe, il lie le monde qu’il côtoie au médium qu’il emploie.
En d’autres termes, en faisant de la couleur une source de découpage, Joel Meyerowitz ouvre un champ d’exploration inédit qui donne à la photographie une identité nouvelle.
‘Out of the Ordinary’ n’est donc pas seulement un hors-champ, un décalage par rapport à la réalité, mais bien plutôt une transformation. Au fil de ces photographies s’opère l’avènement d’une pensée nouvelle : l’ordinaire n’existe pas, dès lors que l’on sait “voir” le déploiement de ses couleurs, on ne peut que s’en séparer, se tenir au dehors.
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