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Avé CésarDE L’OEUVRE A L’ART : LES STATUETTES DE CESAR BALDACCINI
Terre de prédilection du 7e art, la France n'a de cesse de se démarquer dans l'industrie mondiale du cinéma, à l'image de cette soirée qui doit son nom à un artiste aussi loin du milieu qu'il en est aujourd'hui indissociable. Ainsi, la grand-messe des salles obscures peut bien avoir été imaginée en réponse aux Oscars, elle continue de porter en elle les marques exceptionnelles d'un artiste majeur qui a vu son oeuvre s'imposer comme une marque de fabrique de l'excellence. Une consécration en forme d'énigme pour un créateur insatiable qui brisait lui-même les cadres de l'art. Force de la matière
Et pourtant, à force de coups d'éclat aussi bien mondains qu'artistiques, César Baldaccini se forge une réputation solide dans les cercles intellectuels parisiens et fait figure d'artiste incontournable sur la scène française. C'est que cet autodidacte forcé de travailler des matériaux de récupération nourrit ainsi une véritable curiosité pour la forme, et le moyen d'y parvenir, la force. Premières oeuvres, premiers chocs. Des insectes faits de boulons, de ferrailles et autres tubulures. De cette "présence" qu'il ressentait dans les sculptures de Giacometti, qu'il épiait dans sa jeunesse, César retranscrit sa réalité à lui. Cet amour miroir pour les débris, les rebuts métalliques d'une société en pleine métamorphose consommatrice. Une façon comme une autre de rendre tangible la réalité en la détournant. De cette détermination à agglomérer, fondre et souder les métaux les moins flatteurs, César va se faire une nécessité vitale, partagé alors entre un amour de l'exubérance sociable et sa pratique artistique, près des ouvriers, dans son atelier de Villetaneuse. Une dualité à l'aune de laquelle s'éclaire aujourd'hui encore son oeuvre. Compression / Expression
Artiste majeur reconnu sur le tard, César Baldaccini n'est plus perçu, dans les années 1970, comme le simple "petit Marseillais" qui animait les soirées mondaines de Paris. Avec ses 'Compressions', le sculpteur s'impose comme un fin contempteur de sa société. Montré pour la première fois au Salon de mai en 1960, son procédé de compression, réalisé sur trois automobiles, fait sensation et se donne comme un geste fort de l'artiste. N'hésitant pas à le rapprocher lui-même du dadaïsme, c'est finalement dans le cadre du groupe ‘Nouveau réalisme’ qu'il intégrera en 1961, que son travail de compression trouve une résonance évidente. D'abord plastique, le charme de la compression est une évidence. Agencement improbable d'éléments familiers (carrosseries, métaux divers, objets de consommation courante), la réduction qu'impose César offre une harmonie visuelle sidérante en ce que l'objet final porte les stigmates de la force exercée sur elle. Comme autant de fruits que l'on écraserait entre ses paumes pour remodeler les formes du monde, César impose une nouvelle norme à ce qui ne fonctionne plus, dépossédé de sa raison première. Des milliers d'objets passés au compresseur semble ainsi couler le suc fondamental, résidu de sens liquoreux révélateur d'une réalité complexe. Car ce que met en évidence le geste de César, c'est cette possibilité de dépasser le principe éphémère des biens de consommation des années 1960. En proposant alors une compression en guise de trophée, c'est toute l'industrie du spectacle et partant, du cinéma, que revisite César. Une ironie qui n'est pas sans pimenter la cérémonie éponyme. Un, deux, trois, César
César n'est, au début des années 1970, aucunement lié au monde du cinéma. Et pourtant, lorsque George Cravenne décide de monter ses Oscars à lui, le sculpteur sonne comme une évidence. Affaire de matière, affaire de fétiche, Cravenne reconnaît son attirance pour ce personnage anonyme si célèbre qui campe la statue des Oscars. "J'ai toujours été obsédé par l'existence de ce personnage emblématique, non pas de chair et d'os, mais de bronze et de dorure, dont la réputation était planétaire." Une même évidence devant la statuette de son ami. César n'aura finalement présenté qu'un modèle de sa créature, aussi familière qu'intrigante, dont le coeur semble battre d'une force inouïe, forçant sa surface à s'écarter, s'ouvrir pour laisser voir ses entrailles de métal. Provocante, cette étonnante évocation s'inscrit, qui plus est, dans la synthèse de l'instrument phallique, d'un éclat rare qui plus est, au terme d'un travail de polissage exceptionnel. Or, c'est précisément cette idole qui, par un rapprochement langagier ("Oscar, César, cinq lettres qui rimaient à tel point que la naissance du second était devenue évidente"), accouche d'une variation très française de l'Oscar. Comment en effet percevoir cette mise en avant d'un sculpteur autrement que comme la marque fondamentale d'une perception de l'art au-delà de ses catégories ? En ce sens, les César essentiellement, ne consacrent pas une technique, un savoir-faire, mais se chargent au contraire de promouvoir tous les domaines de la création cinématographique au rang d'art à part entière. Sans hiérarchie, César vient dans la main du lauréat des acteurs comme des monteurs. Grand rêve fédéraliste, la Nuit des César, de par son rapprochement si intime avec le sculpteur, finit d'intégrer le cinéma et toutes ses composantes dans la grande famille de l'art. Vingt César (sans "s", donc) qui viennent couronner chacune des catégories de la compétition en préservant leur singularité. Passer le bébé
Ainsi, des cérémonies honteusement scriptées, reste cette image hautement symbolique de lauréats bien en peine de porter avec assurance la marque de leur distinction, César. Car le trophée n'est rien moins que l'antithèse de l'ergonomique Oscar. Avec César, impossible de trouver la moindre prise sans scruter attentivement les dénivelés aléatoires d'une compression fabuleuse. Et le présentateur de donner la statuette comme on confie un enfant, en prenant bien soin de le tenir des deux côtés. Car bien avant d'être un Graal pesant, le César est une oeuvre d'art. Auréolés d'une chape de plomb, les secrets de sa fabrication sont bien gardés. Tout au plus sait-on que chacun d'eux est fabriqué avec un souci d'orfèvre (une quinzaine d'heures pour une statuette) et, de fait, continue de jouir d'une valeur inestimable, à l'image du modèle original, inchangé depuis. Désacralisation constante de la remise des trophées, chacune des cérémonies est l'occasion de voir des vainqueurs arc-boutés, tenter de glisser subrepticement la non moins glissante statuette sous le bras pour finir, invariablement, par la fixer. Difficile dans ces conditions d'être parfaitement crédible dans son rôle d'acteur ému, la vraie star de la cérémonie, c'est d'abord César.
Guillaume Benoit pour Evene.fr - Février 2008
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