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EXPOSITION PASCIN AU MUSEE MAILLOL Le proxénète de la peinture

Mikaël Demets pour Evene.fr - Mai 2007 - Le 28/04/2007

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EXPOSITION PASCIN AU MUSEE MAILLOL

Le musée Maillol a réuni plus de 180 oeuvres de Pascin (1885-1930), véritable roi du Paris des Années folles depuis tombé dans l'oubli. Une magnifique exposition qui arrive à temps pour nous permettre de redécouvrir cet artiste outrancier et foisonnant, à la fougue contagieuse.

L'impitoyable caricaturiste

Lorsque Julius Pincas fuit le carcan familial bulgare, il atterrit à Munich. Au début du XXe siècle, la Bavière est le point de ralliement des artistes : c'est là-bas que se fonde "Le cavalier bleu" ("Der Blaue Reiter"), collectif d'expressionnistes sous la houlette de Klee ou Kandinsky. Pascin, lui, absorbe de l'expressionnisme cette vision subjective de la réalité qui restera une constante dans toute son oeuvre. Rapidement, ses talents le font entrer au journal Simplicissimus, dans lequel ses croquis satiriques lui font gagner sa vie. Pascin s'y fait vite remarquer par son humour noir et son impitoyable cruauté. Le dessin de presse est un débouché provisoire mais commun, on sait par exemple qu'un Duchamp travailla pour le journal anarchiste L'Assiette au beurre .

Femme allongée avec oiseau, 1905 © DR La 'Femme allongée avec oiseau' (ci-contre) dénote une violence à la fois sémantique et visuelle. La femme lascive mais peu attirante subit le regard torve d'une bestiole vicieuse (qui n'a pas grand-chose d'un oiseau) dont l'aspect général inquiète. Ajouté au décalage créé avec le titre, qui laisse supposer un sujet naïf et romantique, l'effet est saisissant. A vingt ans, la finesse de sa technique et la violence de sa caricature permettent déjà de comparer Pascin au Goya des 'Caprices'. Signalons au passage la fourberie de Pascin, qui signe par une anagramme : Scapin.

Pascin pas sain ?

Arrivé à Paris à la Noël 1905, Pascin se fond parfaitement dans le décor sans pour autant perdre de sa fougue. Au contraire : l'artiste se complaît dans l'outrance et multiplie les dessins où s'entassent vieillards libidineux, prostituées et monstres débauchés. Un monde en corrélation avec le sien : jouisseur, érotomane, Pascin reste le symbole de l'indescriptible bouillonnement de l'entre-deux-guerres. Et lorsque Hemingway raconte ce Paris, il choisit de parler de sa rencontre avec le "Prince de Montparnasse", ivre, et deux de ses modèles dans un café. (1)

Tentation de deux religieuses, 1912 © DR / photo Boris Veignant L'aquarelle 'Tentation de deux religieuses' (ci-contre), réunit toute son exagération et son outrance sans limites. Deux religieuses qui se caressent en excitant leur public : un homme bedonnant qui se masturbe ouvertement, sur son dos une femme extrêmement jeune, deux couples en plein coït, dont un homosexuel noir ! Le tout dans une atmosphère rendue frénétique par l'énergie et l'urgence du trait de Pascin. Difficile de faire plus provocant. Ne sous-estimons pas l'insoumission d'un tel comportement : en 1917, Modigliani verra la galerie qui l'expose fermée par la police, simplement parce qu'il aura peint des poils pubiens. L'érotisme insidieux qui parcourt l'oeuvre de Pascin contourne la vulgarité grâce au regard bienveillant de l'artiste ; la sincérité, l'authenticité et l'audace transpirent de ses travaux, comme cette indicible et inconsolable mélancolie. Quant à la transgression, elle se met au service de l'originalité et de l'imagination.

Entre dessin et peinture

Le Harem, 1914 © DR / photo Patrick Goetelen L'autre enseignement de la 'Tentation de deux religieuses' réside dans la spécificité de sa technique picturale. On le voit, les couleurs sont plus légères, plus libres que sur ses premiers dessins où l'artiste privilégiait la précision. Mais même dans ses aquarelles, ce qui compte avant tout, c'est le dessin. La peinture, c'est ce qui le rend riche : c'est ce que les Américains achètent, ce que les galeries exposent. Il a trouvé sa marque de fabrique : des couleurs légères et douces, estompées presque, dans un éventail de rose, gris, bleu, violet ou d'ocre délicats. Des teintes nacrées qui lui rapportent de quoi organiser de grandes fêtes pour, vite, tout dépenser. Toutefois, malgré le succès de ses couleurs, Pascin insiste sur le trait, ce trait précis et agressif. 'Le Harem' (ci-contre) laisse admirer la force de ce trait noir qui semble sortir les personnages d'un décor humain, dont les murs se confondent avec la chair et l'entrée s'apparente à une bouche goulue aux dents blanches - nouvelle preuve d'une influence expressionniste. Les corps dansent, s'agitent au rythme d'un tambour qui résonne dans ce harem dionysiaque, et ce trait noir souligne ici des fesses, là une hanche, ensuite mis en relief par des reflets perlés.

Le dessin comme dessein

Cendrillon, 1930 © DR / photo Boris Veignant Jamais, malgré le succès de ses peintures, Pascin ne s'éloigne du dessin, qui reste à la base de toute sa production. "Je suis bien dans mon coin avec mon carnet. J'ai ma plume, mon encre, j'ai quelques couleurs, ça me suffit." La phrase n'est pas de Pascin, mais est prononcée par le Pascin fantasmé par Sfar dans sa biographie imaginaire de l'artiste. (2) Elle n'en reste pas moins l'interprétation parfaite de ce jeune homme que l'on voit griffonner dans un coin de café sur les quelques photographies qui nous sont restées, et qui a laissé derrière lui quantités de croquis, carnets de voyages ou illustrations pour ses amis écrivains. Au fil des années, sa vision se fait de plus en plus intérieure, ses dessins perdent en construction et en description pour gagner en mouvement. 'Cendrillon' (ci-contre) illustre cette évolution : le trait s'accélère, devient presque tremblant, se rapprochant de l'écriture automatique. Pascin fonce, accentuant la vivacité de l'expression par la vitesse d'exécution. Cendrillon tourbillonne, sa jupe se soulève, son monde tourne comme une toupie, le décor devient flou. Les codes de la bande dessinée moderne sont déjà intégrés par la plume de Pascin. On le remarque dans les coups de crayon au sol et au plafond, qui nous donnent le tournis, mais aussi avec certains personnages, comme ce militaire au nez rouge à droite. L'aplat de couleur, allusif, renforce la fluidité de l'ensemble.

L'art du mouvement

Au bar du bal Tabarin, 1913 © DR "La splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse." Le manifeste du futurisme de Marinetti a sans doute laissé Pascin indifférent, mais son constant souci de mouvement s'approche de l'ambition des Italiens. Dans 'Au bar du bal Tabarin' (ci-contre), le peintre saisit sur le vif la vie d'un café ; tout en ce tableau respire le mouvement. Egalement remarquable sur 'Le Harem' ou sur 'Cendrillon', le cadrage oblique rend le réel subjectif, le spectateur devenant presque témoin de la scène. Le bar trace une diagonale, les perspectives sont distordues pour donner l'impression d'animation : les convives se rapprochent, se saluent, le garçon tente de servir tout le monde. La rapidité du trait et les couleurs délicates font le reste. Pascin opte pour des angles de vue improbables, comme dans ce 'Nu assis au chien' (1913), dans lequel il peint une jeune femme assise en se plaçant comme debout au-dessus de son épaule, créant par l'oblique une plongée subjective, très intime.

Un reflet de son époque

Homme et femme, 1915 © DR / photo Boris Veignant De 1900 à 1930, les courants se multiplient, se subdivisent, s'opposent. Pascin, lui, reste inclassable, sans être pourtant hors de son époque. L'affiche de l'exposition, 'La Toilette', est un tableau impressionniste, sans doute sélectionné comme vitrine pour séduire des Français friands du genre. Mais elle n'est pas représentative du travail de ce Parisien d'adoption. 'Homme et femme' (ci-contre) s'inscrit quant à elle clairement dans la mouvance cubiste. Le découpage des plans ou la restitution des personnages dans un prisme à multiples facettes sont caractéristiques. Or Pascin détruisit presque toutes ses toiles cubistes, par crainte de s'affilier à une étiquette précise. Perméable aux nouveautés, attentif à ses contemporains, il sut utiliser son époque pour alimenter son propre art. La facilité avec laquelle il réalise ponctuellement une toile cubiste révèle non seulement son talent, mais surtout sa compréhension aisée des problématiques de son temps. En plus de l'expressionnisme, le fauvisme l'a visiblement touché, comme le cubisme ou le futurisme : Pascin reprend les préoccupations picturales de son siècle en gardant néanmoins assez de distance pour préserver sa spontanéité et son audace.

Le proxénète de la peinture

Toujours fidèle à ses envies, Pascin a toutefois fini par "faire du Pascin", prisonnier de son succès. Ce n'est pas un hasard s'il met fin à ses jours à la veille d'une exposition qui lui était consacrée. "J'en ai marre d'être un proxénète de la peinture. Je n'ai plus aucune ambition, aucun orgueil d'artiste", explique-t-il dans la lettre qu'il laisse à sa mort. L'éternel provocateur avait perdu sa liberté. Paul Morand, qui connaissait le dandy polyglotte et cultivé comme l'ami triste et alcoolique, avait saisi la dualité de l'artiste : "Son talent participe de cette double nature : le dessin chez Pascin est nerveux, violent, actif, la peinture est floue, passive, irréelle." (3) Et souvent, les deux s'entremêlent pour nous offrir des oeuvres d'une intimité et d'une spontanéité fascinantes.

(1) Dans 'Paris est une fête', Ernest Hemingway raconte : "Avec son chapeau sur la nuque, il ressemblait à un personnage de Broadway, vers la fin du siècle, bien plus qu'à un peintre charmant qu'il était, et plus tard, quand il se fut pendu, j'aimais me le rappeler tel qu'il était ce soir-là, au Dôme."
(2) Sfar a réalisé deux albums sur Pascin (éd. L'Association) : 'Pascin', roman graphique en noir et blanc, est une biographie imaginaire qui a su saisir l'essence de l'art du dessinateur avec une profondeur formidable. La suite, 'La Java bleue', est entièrement réalisée à l'aquarelle.
(3) In 'Pascin', éditions de Chroniques du jour, Paris 1931.

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