Au pays de l'heure bleue
EXPOSITION JAN FABRE A LA GALERIE DANIEL TEMPLON
Alors que le centre Pompidou consacre une exposition à l'auteur de ‘Tintin au pays de l'or noir’, la galerie Daniel Templon propose une sélection d'oeuvres récentes de l'artiste flamand Jan Fabre : empreinte de mystères et de mystique, entre rêve et cauchemar, il est donné à voir un monde où habituellement pullulent les insectes et où grouille la vie. On est au pays de l'heure bleue.
Né à Anvers il est l'un des plus célèbres représentants de la scène artistique flamande. Qui désigne-t-on ici ? Pieter Bruegel ? Non, c’est bien de Jan Fabre qu’il s’agit. A vrai dire entre le peintre du XVIe et l'artiste né en 1958, le rapprochement n'est pas aussi étranger qu'il pourrait le paraître. Pourtant, Jan Fabre est un artiste véritablement contemporain (plasticien, scénographe, auteur, chorégraphe, metteur en scène, réalisateur) ! En effet, il expose aux biennales de Venise, Sao Paulo, et en ce moment au 30 rue Beaubourg, à la galerie Daniel Templon à Paris. Comme un revenant, 3 ans après sa dernière exposition, il présente 'Les Messagers de la mort décapités'. La sélection de pièces exposées résulte du projet 'Homo Faber' : un dialogue avec la collection d'art ancien du musée royal des Beaux-Arts d'Anvers, durant l'été 2006. On a d'ailleurs pu les voir par la suite à Genève. L'anagramme de Fabre, faber (fabricateur) évoque immédiatement l'opposition à sapiens (savant), et comme l'a indiqué le philosophe Henri Bergson, “l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d'en varier indéfiniment la fabrication.” (1) Cette intelligence fondatrice chez l'homo faber consiste en un saisissement de la matière, en sa manipulation, elle résulte de la capacité à fabriquer. Si Jan Fabre suscite la controverse dans ses réalisations artistiques c'est que son art, résultant de l'alliance de contraires, suscite des images surprenantes. En termes de figure de style on pourrait le qualifier d'art de l'oxymore.
Un guerrier de la beauté
Un de ses ouvrages, 'Le Guerrier de la beauté' (l'Arche, 1997) pourrait bien résumer un style qui n'est pas stricte opposition des contraires ou seul plaisir de la transgression. S'il y a affrontement ou transgression c'est dans l'optique de les dépasser, de les transcender. A partir d'un répertoire de formes et de symboles qu'il reprend, Jan Fabre propose une oeuvre en mouvement, il interroge la notion même d'art, et le statut d'artiste. Reste une figure de la controverse. On se rappelle qu'en mars 1984 Serge Gainsbourg avait brûlé un billet de 500 francs lors de l'émission télévisée ‘7 sur 7’. En France sont plus confidentielles, à la fin des années 70, les money performances au cours desquelles Jan Fabre créait des dessins a partir de la cendre des billets benoîtement confiés par le public... Peut-être sait-on mieux que Jan Fabre est depuis décembre 2005 ambassadeur culturel pour l'UNESCO-IHE (l'Institut pour l'éducation à l'eau). A l'idéal humaniste que revêt ce projet correspond une interrogation personnelle qui depuis le début des années quatre-vingt-dix concerne le corps. Un corps envisagé en tant qu'organe obstacle, en tant qu'enveloppe charnelle, résultant d'une fascination pour les insectes héritée de son père qui lui enseigna la science des plantes et des animaux. Fort de cette expérience, tel que pouvait le décrire un Marc Chagall pour qui la qualité à cultiver résidait chez l'enfant peignant avec une force ardente et déchaînée, Jan Fabre inaugure en octobre 2002 ‘Le Ciel des délices'. Dans la tradition de la peinture de plafond, sur commande de la reine Paola de Belgique, il réalise à partir de plus d'un million d'élytres de scarabées une mise en scène extraordinaire pour la salle des glaces du Palais royal de Bruxelles. Des reflets irisés se déploient sur une gamme chromatique allant du vert au bleu.
Le temps obscène, le temps obscur, le temps nocturne
Le célèbre entomologiste Jean-Henri Fabre avait décrit le sublime du caractère de l'heure bleue : moment d'indistinction entre la fin de la nuit et le début de l'aurore. Une couleur bleue qui donne à Jan Fabre ”le sentiment qu'elle vient de nulle part. Elle n'a pas d'origine. Ce bleu me fournit pourtant le temps obscène, le temps obscur, le temps nocturne... le plus important est que le bleu du bic a pour moi la signification d'un miroir vide.” L'encre bleue du stylo Bic si bien connu deviendra le médium pour l''Ilad of the Bic-Art, the Bic-Art Room' (1981) : dans un espace clos (une pièce) et pendant 72 heures il dessinera sur tout ce qui l'entoure. Un geste élémentaire, inlassablement répété qui sera plus tard repris sur des photographies, qui semble avoir pour origine le souvenir de traces laissées par les insectes qu'il observait enfant sur des feuilles de papier. Le dessin reste à la base de tous ses projets. On verra dans cette exposition du 30 rue Beaubourg deux autoportraits en apiculteur sur cibachrome (1991, 207 x 146 cm) entièrement biffés au Bic bleu. Leur représentation rappelle à l'évidence le dessin à la plume de Bruegel... 'Les Apiculteurs' (vers 1568). Dans les deux cas il y a dissimulation du visage des personnages (une constante dans les autoportraits de Fabre), dont on finit par ne plus trop savoir à quel monde ils appartiennent. Au centre de la même pièce, sur une table qu'une nappe en dentelle de Bruges habille, trônent cinq têtes de hiboux aux yeux humains, comme pour une scène de décollation cérémonielle, ou comme dans l'ambiance d'un cabinet de curiosité. La fixité de leur regard finit par ne plus évoquer que le silence, puisqu’ils sont 'Les Messagers de la mort décapités' (2006). Chaque hibou revêt une symbolique bien particulière, la mort (pour le premier en partant de la gauche), le froid (pour le blanc), etc. Plus loin, des mannequins féminins blancs poignardés par de lourds couteaux, supportent en équilibre des vases en verre transparent qui révèlent la dynamique de leur gestuelle. La forme de ces derniers peut rappeler dans le dessin de Bruegel, 'L'Eté' (1568), la jarre au moyen de laquelle s'abreuve un paysan. Avec plus d'évidence ces vases sont ceux utilisés dans les adaptations de 'L'Histoire des larmes' (édité chez l'Arche) présentée en 2005 au Festival d'Avignon. A bien les observer on verra que le mannequin de gauche, aux formes élancées, représente une beauté classique, tandis que l'autre, moins idéalisé, a un physique davantage contemporain. Il y interroge le corps ici considéré comme une poche d'eau d'où s'échappent sueur, urine et larmes. Situation paradoxale d'un corps dont on refuse la nature et qui se trouve menacé par la sécheresse alors même que les liquides lui sont fondamentaux.
Un conte de fées macabre ?
D'ailleurs Fabre consigne aussi ses propres pleurs. Dans une série de six dessins au crayon, une larme s'est trouvée retenue sur de petites feuilles de papier, étouffant l'écho de la joie ou de la douleur. Aux traces d'insectes évoquées précédemment succèdent ici des traces de soi, rappels d'un sanglot originel. Un moyen de dire comme dans la pièce de théâtre 'Je suis sang', qu'il y a une omniprésence du corps et de l'expression via le corps. Chef-d'oeuvre d'artisanat, une table en verre de 4 m x 1,5 m, offre huit places. Le plateau est ajouré par l'inscription 'VERZET' (résistance), comme l'est aussi l'assise des chaises par la marque d'une serre d'aigle. L'ensemble est couvert d'empreintes de mains (celle de Fabre et d'enfants), et dominé par l'encre Bic bleue cuite dans le verre. Tout un registre d'opposition à même de révéler la nature et l'exercice du pouvoir (transparence-opacité, éthique et technique de soi, etc.). Pour finir, une installation occupe une place centrale, elle est à la fois en début et fin de parcours de la galerie : c'est 'Le Carnaval des chiens errants morts' (2006). Y est exploitée de façon remarquable la notion de dimension carnavalesque. Visuelle : la présence de cotillons et confettis colorés n'a de cesse de rappeler la fête qui a présidé à la réalisation de ce tableau. Sonore : malgré un silence confiné, le titre de cette oeuvre en évoque une autre (musicale) qui est de circonstance : 'Le Carnaval des animaux' de Camille Saint-Saëns (1886). Religieuse : Fabre opère ici, comme dans la peinture flamande, un paroxysme entre jeûne et festivité, une temporalité acronyque (coïncidence pour les astres du déclin et du lever). Symbolique : la présence de plaquettes de beurre signifie le gras, et cette mise en scène évoque 'My Movements Are Alone' (2000) de Jan Fabre. Une danseuse y interprétait une femme agressée par des projectiles qui l'empêchaient de manger. Découvrant que certains d'entre eux, des plaquettes dorées, enveloppaient du beurre, elle en enduisait les chiens et finissait par l'écraser sous son propre corps. Les chiens de ce carnaval étaient des animaux errants. Abandonnés par des vacanciers peu scrupuleux ils ont été retrouvés morts par l'artiste sur une aire d'autoroute. Ils ont été empaillés, six d'entre eux font partie de cette installation. L’on découvre ainsi la véritable condition de l'artiste dont le monde est celui de l'obscurité et du silence.
A travers ces oeuvres on pourra retrouver les thèmes de sa dernière création théâtrale 'Requiem pour une métamorphose' (2006). Une oeuvre comme un requiem où la mort est à même, à travers le silence et ses secrets, les souvenirs et les larmes, de révéler une prise de conscience comme dans une ‘Danse macabre’, pour finir par dire l'irruption de la vie.
(1) Henri Bergson, L'Evolution créatrice, Paris, PUF, 1996, p.138-140
Jean-Baptiste Touja pour Evene.fr - Janvier 2007
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