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PORTRAIT DE SORAYA RHOFIR La part laissée au spectateur

Boris Daireaux pour Evene.fr - Novembre 2006 - Le 05/12/2006

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PORTRAIT DE SORAYA RHOFIR

Née en 1981, Soraya Rhofir a obtenu son diplôme des Beaux-Arts de Cergy en 2005, avant d’exposer en août dernier à la Vitrine, à Paris. Jusqu’au 16 décembre, elle est à l’affiche d’une exposition, ‘Madame la baronne volume 3’, à la Maison populaire de Montreuil. Portrait d’une artiste sur qui compter.

‘La Boule violette’

Chez Soraya Rhofir, le rapport à l’image est, comme elle le définit elle-même, "peu évident". Si son travail suscite plusieurs niveaux de lecture, il est avant tout un univers fragile, bancal, dont les contours ne sont jamais "réellement définis". Univers flou, en perpétuelle (dé)construction, constitué paradoxalement d’"images en état de destruction", ou "mises à mal" par leur créatrice elle-même, les oeuvres de la jeune artiste sont des compositions abstraites aux influences complexes : de l’art cinétique à l’Op art, de Mike Kelley à la musique électro ou au grind, de Paul McCarthy à l’art abstrait, du constructivisme russe à Claude Closky. L’artiste compose ses images en glanant et en sélectionnant au préalable, sur Internet, une banque d’images "en libre service" et qui va lui servir par la suite d’outil, de matériau pour retravailler, retransformer, mettre en valeur le grain ou l’aspect “moche, désuet, ou sale” de telle photographie. Puisant dans des fichiers numériques de basse qualité (low tech), des jpg ou des "pict" sur Google, Soraya Rhofir se réapproprie des images qu’elle classe minutieusement avant de piquer les éléments et les figures (personnages) qui vont présider à ses futures compositions. Avec la technique de l’impression couleur et de l’agrandissement, elle matérialise des compositions imaginées. Univers drôle, étrange, mélange d’influences hétéroclites, le travail de l’artiste évoque l’univers d’un Stéphane Bérard, ou l’humour absurde, "nonsense", d’un Glenn Baxter. Mais son travail a aussi sa propre identité, et les installations "moches, mal faites" qu’elle nous propose constituent un univers très personnel.

Pour ‘La Boule violette’, qu’elle présente à la Maison populaire, l’artiste a conçu une installation "mix médias de collages", constituée d’impressions collées au mur (voir photo ci-contre). En août dernier, Soraya Rhofir avait déjà proposé à la Vitrine, à Paris, une installation du même acabit, intitulée ‘Qui es-tu, Giant ?’. L’exposition reprenait, sur trois panneaux un peu branlants, les figures d’une pizza, d’un homme affublé en chien et d’un personnage déguisé en enfant. Posée dans l’espace, de manière "assez précaire", l’oeuvre avait déjà suscité un grand intérêt.
Mais si l’humour est bien présent chez Soraya Rhofir, il n’est pas la seule chose à retenir. Car l’oeuvre qui se dessine chez cette jeune artiste est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, et l’humour ironique qui en émane semble n’être parfois qu’un dérivatif, une manière de mieux détourner l’attention des véritables enjeux que soulèvent ses oeuvres. Car la vraie question posée par son travail, outre celle de nous faire rire, c’est : 1. Quel est le véritable statut de ces images, faites de bric et de broc, dans une esthétique empruntant à la fois au kitsch, à la télévision, aux visuels des prospectus où à l’esthétique publicitaire ? 2. Quel pouvoir (politique) ont ces images si elles ne sont ni des images de communication, ni une campagne de marketing pour un produit ?

A partir du moment où elles rentrent dans le champ de l’art, on a paradoxalement du mal à saisir le statut que ces images ont, et par là même le pouvoir (politique) qu’elles représentent. Qu’est-ce qu’une image ? Leur capacité à échapper à tout rangement, à toute classification est sans doute l’aspect le plus déroutant de ces images, le plus intrigant. Parce que les oeuvres de l’artiste, synthèse d’une richesse et d’une culture visuelle incommensurables, parviennent toujours à nous échapper, parce qu’il est difficile de savoir ce qu’elles sous-tendent, ce qu’il y a derrière. On peut toujours y aller de sa petite remarque ou de son hypothèse. Est-ce, par exemple, du cynisme ? Probablement que non. Le sens paraît toujours glisser, échapper au regard, et néanmoins séduits, on est face à une oeuvre extrêmement présente physiquement. En reprenant des représentations "très caricaturales" de la communication publicitaire ou d’entreprise, Soraya pose la question du statut de l’image et la pousse dans ses limites, ses derniers retranchements. La saturation du grain, le côté "crade" de ces images participent à l’humour absurde de sa dernière installation à la Maison populaire, où des rondelles de saucisson découpées entourent une boule violette qui semble passer sur un mur de brique, à proximité d’un autre panneau où l’on voit un loup noir tenter de s’extraire de ses chaînes.

Des films en écho à ces installations

On lui a souvent parlé de Claude Closky, de son rapport à l’image, de l’utilisation qu’il faisait des icônes publicitaires ou de mode. Comme lui, Soraya a, à un moment donné, réexploité ces images stéréotypées pour en faire des scénarios qui se donnaient à voir comme des commentaires distanciés sur l’histoire de l’art ou comme des romans-photos. Mais si la jeune femme se souvient de l’exposition du prix Duchamp 2005 à Beaubourg, elle confie aussi, à la différence de cet artiste, tenir plus que tout à la matérialisation de ses images.
Pourtant, la jeune artiste a déjà réalisé trois films qui constituent une sorte de "trilogie urbaine de films d’anticipation". Dans ces films aux titres évocateurs (‘Pillage cosmique’, 2003, ‘Ce quinzième système solaire’, 2005, et ‘1995 : Cyborg’, 2006), on retrouve la même pauvreté de moyens, la même "précarité" que dans ses installations.

Empruntant autant au "folklore extraterrestre" des films de science-fiction russes qu’aux comédies polissonnes françaises des années 1980, avec Jean Lefebvre ou Sim, Soraya dit vouloir fabriquer des "récits alarmants sur une société actuelle", dont l’intrigue se passerait dans des pavillons de banlieue, des espaces publics ou des rues du 93, d’où la jeune femme est originaire. Parce que c’est dans cet "espace réel", cette "réalité sociale", qu’elle trouve la matière de ses films, parce que la Seine-Saint-Denis constitue pour elle un ensemble de territoires "pas très définis", mais "capables de catalyser une énergie formidable". Autre particularité dans ses films, c’est qu’ils sont toujours joués par des personnes de sa famille. "Le rapport de confiance avec ses acteurs" est, selon la jeune réalisatrice, plus évident." Elle a ainsi pu déguiser sa mère en schtroumpf pour les besoins de ‘Pillage cosmique’, et des personnages en bouteilles de ketchup Heinz, en boules géantes ou en racailles pour ‘1995 : Cyborg’.

Si la qualité des images et le jeu des comédiens laissent parfois à désirer, voire "dubitative" la jeune artiste, elle pense paradoxalement que cette médiocrité des images et du jeu des acteurs lui permet de tendre vers la même abstraction et le même flou que dans ses installations. Ses films, assez courts, durent entre 10 et 20 minutes. L’artiste dit avoir fait ce choix après avoir remarqué que dans tous les films de science-fiction qu’elle avait vus, "seules les vingt premières minutes étaient intéressantes".
Ambitieuse, Soraya Rhofir aimerait maintenant pouvoir trouver des fonds pour réaliser ses prochains films, et finir ‘1995 : Cyborg’, qui nécessite des moyens trop gros pour envisager de le terminer seule.
En décembre prochain sortira un catalogue un peu spécial de l’exposition ‘Madame la baronne volume 3’, dans lequel chaque artiste a prévu une intervention originale. Celle de Soraya Rhofir le sera forcément.

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