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PROGRAMME M AU PALAIS DE TOKYO Chronique d'une terre postmondialisée

Guillaume Benoit pour Evene.fr - Février 2007 - Le 15/02/2007

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PROGRAMME M AU PALAIS DE TOKYO

Il souffle comme un vent nouveau sur le palais de Tokyo ; deuxième exposition autour d'un thème ambitieux, 'Programme M' propose, jusqu'au 6 mai 2007, de renverser le monde, alors que '5 milliards d'années' l'avait précisément fait éclore. Où nous mène alors cette entreprise et que nous dit-elle du monde qui nous entoure ?

Au travers de quatre chroniques, de quatre entrées dans un monde nouveau, l'exposition nous rappelle que renverser le monde, artistiquement parlant, contient une richesse sémantique infinie. Comment alors justifier, sous un accrochage commun, ce 'Programme M' qui découvre une telle émergence de différences, de créations ?

Tout un programme

Avec une telle dénomination, le palais de Tokyo fait miroiter un enjeu politique ; le "programme" comme notion vindicative d'un acte à venir. Or, confronter des visions d'un monde renversé ne peut que promettre l'aporie. Comment s'entendre alors sur un programme commun et, plus encore, qu'espérer d'un projet qui semble déjà réalisé, que reste-t-il à faire d'un monde renversé sinon observer, passifs et patients, ses nouvelles modalités ?
C'est que le renversement est ici appréhendé sous une acception particulière, qui laisse tout entière sa place à l'autre, comme si le monde n'était jamais plus possible que lorsqu'il est renversé de tant de manières.
On pénètre ainsi l'exposition comme on rentrerait dans une serre, en regardant à ses pieds naître une vie organique. Du sol au plafond se déploient les oeuvres de Michel Blazy qui rejouent cette force de gravité en rappelant à la terre les matières mortes. Du sol au plafond donc, ce monde en deux temps s'expose, faisant émerger la vie hors de lui pour renverser la tendance et rappeler à lui ce trop plein d'existence. Prisonnier de cette serre New Age, le visiteur découvre un monde de prolifération biologique où le mécanique semble céder la place au mouvement naturel du temps.
Plus conceptuel, le projet de Peter Coffin, en présentant ces micronations nées du désir mégalomaniaque d'un petit groupe d'hommes, joue avec un sens plus historique du terme "monde". Les micronations renversent en effet son organisation telle qu'on la conçoit. Nations dépouillées de toute civilisation, ces pays sont pourtant peuplés, fantasmes de mimétisme formidable, ils créent autant de mondes singuliers qui sont plus proches de l'espace mental singulièrement fou que de l'universalisme géographique du monde qui nous entoure. Renverser le monde s'apparente ici à sortir de sa perception telle qu'elle se donne de fait, autrement dit, sortir de sa complexité infinie pour en rejoindre une nouvelle. Du faire oeuvre dans le monde à l'oeuvre en elle-même, le saut est marqué avec talent et humour par Peter Coffin.
Versant quant à lui dans un classicisme formel, l'accrochage des tableaux de Joe Coleman mêle tout à la fois les icônes hollywoodiennes de l'horreur (morts-vivants, infection, diabolisme, vampires) avec les codes de composition classiques dans un style très proche du comic. Ce renversement donne à voir un monde fantasmé dans l'horreur de son parfait contraire, moralement parlant. On décèle çà et là un même goût morbide que dans les peintures du Moyen Age avec ce foisonnement d'horreurs en arrière-plan. La donne de ce monde a changé, ce n'est plus l'absence d'événements qui marque la surface du globe mais au contraire sa constante agitation morbide, sa lutte continuelle entre différentes forces, qui ne sont rien d'autres que la transposition à l'échelle un de la multitude des conflits qui émaillent aussi bien les civilisations que le corps biologique lui-même, où les cellules se débattent pour se maintenir en vie. Les formats religieux de reliques et autres peintures dévotes accentuent ce renversement, dévoilant un monde qui n'arrête jamais de proliférer, qui grouille proprement d'organismes menaçants.
Enfin, une trappe minuscule ouvre sur les structures tubulaires de Tatiana Trouvé, une juxtaposition de pièces, autant de mobiles qui, visuellement, se croisent, se jouxtent et construisent un réseau fascinant de relations se poursuivant dans le secret, derrière les murs, sous le sol et dans le plafond. On s'intègre ainsi dans ce maillage qui n'est pourtant pas engonçant, nous laissant au contraire évoluer avec plaisir entre les pièces, à la découverte d'un espace qui orchestre la rencontre à venir du sol et du plafond. Cette tendance à faire coïncider base et sommet est d'autant plus critique que la surface, elle, ne s'amenuise pas, comme si elle même s'étirait, développait ses réseaux au moyen de tubes à la faveur de cette rencontre. Encore une fois donc, s'attaquer au monde c'est forcer le regard de celui qui veut le pénétrer.
Or, on n'est jamais innocents dès lors que l'on renverse, que l'on s'empare des codes pour en créer d'autres. Renverser le monde c'est déjà être sous son emprise en en connaissant les secrets, les non-dit et les nécessités sous-jacentes, c'est par avance avoir un pouvoir sur lui et l'investir de sa subjectivité.

A l'envers, à l'endroit

Entre culture et prolifération naturelle, notre propre déplacement perturbe les oeuvres et les modifie. A l'image de l'espace dédié à Michel Blazy, les pièces se parent d'un mouvement naturel ; sensibles à notre passage, les matériaux se soulèvent et se meuvent. Ca prolifère, ça vit, ça moisit. Les matériaux friables se désagrègent et viennent peupler le monde qui, pour renversé qu'il soit, rejoue l'aléatoire, le mouvement du nôtre. De fait, un certain naturalisme digéré et corrigé ressort de cette salle, lequel a paradoxalement besoin d'un renversement du monde pour s'affirmer. Une nouvelle nature émerge ici, celle-là même qui s'apprête à peupler un champ nouveau. Délire positiviste et humaniste poussé à son extrémité, l'homme-artiste recrée la nature et en rejoue la partition à la mesure de ses moyens. Ce jeu de miroir qui reflète le monde dans l'agissement de la subjectivité est bien ici au coeur de la fête. En prolongeant cette (ré)création du monde, le recensement malade de Peter Coffin s'apparente au kitsch d'une réunion de doux dingues illuminés, d'inventeurs fous, rapprochés par leur souci existentiel de différenciation, chacun se mêlant à l'autre dans un même mouvement d'émancipation. Le décalage opéré par tous ces chefs en puissance avec leur réalité est proprement passionnant, ceux-ci détournant des signes et des codes qui n'ont finalement de sens que par leur histoire, leur continuité. Car créer un Etat, c'est prolonger son propre monde en renversant celui que l'on habite. Farces ou projets d'une vie, tous se retrouvent dans cet aspect procédurier, cérémonieux, officiel et absurde, qui dépeint proprement la rencontre entre le soi et ce monde qui continue de tourner sans nous. D'où la nécessité de s'approprier la manière dont il fait sens pour en proposer, comme Coleman, un détournement salvateur. Car si son oeuvre semble affaiblie par un appel par trop naïf à un simple détournement des codes populaires de la société, sa singularité graphique ne manque pas de la parer d'une force moins insignifiante qu'elle ne semble. Intégrées de fait à l'ensemble des salles qui composent l'exposition, les peintures de Coleman donnent cette impression d'étrangeté familière, d'une réalité si fantasmée qu'elle en devient presque palpable, à l'image de l'exposition dans son entier. Ainsi l'on se retrouve, telle Alice au pays des Merveilles, contraints de se plier aux règles d'un univers certes familier mais néanmoins distendu, étiré, où les repères, autant de centres de gravité nouveaux, se multiplient et créent une symphonie visuelle fantastique et déroutante. Ce à quoi Tatiana Trouvé donne véritablement corps en abaissant littéralement l'horizon à hauteur des hanches. Ce "micromonde" à l'échelle 1/2 est d'une poésie singulière, il s'intègre à la normalité (appareils de musculation et autres meubles décoratifs) en s'en distanciant et provoque une forme inédite d'accident, de rencontre. En effet, recouvertes, les bases de ses structures tubulaires laissent deviner une force vitale en dehors du visible ; confronté à ces mystérieuses présences, le visiteur ne sait qui d'elles ou de lui-même est ici l'étranger. A l'envers donc, du souci de connaissance, l'essentiel se joue ici en sous-sol, monde invisible en retrait, dont la tendance est, une fois encore, inversée.
Toutes ensembles donc, ces quatre propositions renversent les codes, renversent les modes pour les revisiter et donner lieu à une vision programmatique de la création à venir. A l'opposé de la globalisation unilatérale et normalisante, le "renversement" dévoile une posture qui imprime sur le monde la marque du singulier, comme une réappropriation subjective des données historiques universelles.

L'art se charge alors d'une mission salutaire, non pas changer la face du monde en lui appliquant autant de préceptes dogmatiques que pourrait laisser entrevoir une telle annonce (du renversement à la révolution, la frontière est ténue), mais bien au contraire s'agit-il ici d'en montrer toutes les faces, d'affirmer à nouveau sa complexité en l'abordant comme un polyèdre que le mouvement imprimé renverse en exhibant les faces masquées. Renverser n'est donc pas ici soumettre ni soustraire à un nouvel ordre mais bien plus donner à voir, exhiber les surfaces les plus absentes de notre vue sur le monde et diriger définitivement le regard aux limites de la vision.

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