samedi 21 novembre

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Un rat dans mon assiette !

LE DEGOUT DANS LES ARTS PLASTIQUES


Si l'année du rat promet, en Orient, 365 jours placés sous le signe de l'intelligence et de la prospérité, l'imaginaire occidental peine à voir dans cet animal plus qu'un symbole de l'horreur et du dégoût. Pourtant, il est un domaine qui semble, comme le rat, attirer à lui toutes ces perspectives. En provoquant intelligemment le dégoût, l'art a tout comme lui réussi à imposer son succès et sa valeur, au détriment du bon goût.


L'assiette en question ici, c'est la somme muséale traditionnelle, d'aucuns diraient à bords creux, que l'on ne veut pas voir se permettre une intrusion étrangère. Et pourtant, les principaux représentants du classicisme, tels Charles Le Brun, Poussin ou Philippe de Champaigne, s'ils ont beaucoup à dire sur la modernité, ont aussi bien besoin d'en apprendre.


Le "mauvais" goût dans l'Histoire de l'art

Si elle est loin de s'y réduire, l'Histoire de l'art peut se lire au travers de la succession de ses chocs, de l'intrusion dans le champ de la représentation, d'une donnée étrangère aux manières de son époque, venue bousculer et prendre à bras-le-corps le goût établi en matière de création. Difficile en effet d'imaginer une quelconque importance de la pratique artistique si tous ses hérauts se bornaient à suivre attentivement les évolutions morales et esthétiques de leur culture, en imitant jusque dans leurs audaces les habitudes acquises d'un public qui n'en serait que témoin impassible.
Or, en matière d'arts plastiques, l'essentiel tient bien plus à la capacité de projeter son spectateur dans un vertige qui, violent ou non, redessine les perspectives qu'il peut avoir sur la représentation. Car s'il est possible de s'émouvoir indéfiniment d'une même oeuvre, il est autrement plus difficile de se mettre en jeu en répétant le même geste. Et, dans ce cas précis, la priorité de décision revient à l'artiste lui-même.

Condamné donc à renouveler son approche de la création, sa perception même de la pratique, l'artiste est bien obligé de s'aventurer, pour peu qu'il aime à créer, hors du cadre imposé par son époque, ses codes et son goût. Quoi de plus efficace alors que de plonger tête baissée et d'attaquer, directement, les craintes d'une société qui ne pourra que se trouver sidérée devant une telle affirmation de sa singularité ? Par définition donc, si le goût s'apparente à une attente, à ce qui est connu, toute intrusion d'un élément inédit pervertira ce plat que l'on a tous les jours, comme un rat dans son assiette.

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Et nombreux sont les artistes qui, pour sortir de ce cercle, se sont plu à renverser des valeurs établies pour alimenter leur désir d'inconnu, de nouveauté. Suivant l'adage de Baudelaire, pour qui "ce qu'il y a d'enivrant dans le mauvais goût, c'est le plaisir aristocratique de déplaire", nombre d'entre eux "imposent" leurs visions du monde.
Ainsi, un tableau comme 'Le Déjeuner sur l'herbe' d'Edouard Manet a-t-il joué les trouble-fêtes dans une multitude de traditions que le peintre se plaît à évoquer. "Indécente" pour les uns, "de mauvaise facture" pour les autres, cette pièce essentielle, plus encore qu'irrévérencieuse du fait de la nudité, trouble par sa singulière maîtrise des codes et, partant, de leur détournement. Evoquant les scènes de genre dont la forme est figée, Manet y introduit un nu et sabote les perspectives, détournant par là l'esprit attendu pour une telle composition.
Un brillant exemple de déplacement de paradigme dont la réception ne peut se faire que dans la lutte. Incompatible avec une multitude d'attentes, l'oeuvre choque d'autant plus qu'elle s'inscrit dans une histoire et s'impose comme son reflet sciemment déformé.


Le dégoût du contemporain

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C'est un même rapport irrévérencieux à l'histoire de leur pratique qui pousse une grande partie des artistes contemporains à déjouer les codes du bon goût, quitte à s'attirer les foudres, tout aussi virulentes, de leurs détracteurs.
Que "l'art contemporain" soit taxé de toutes les tares du monde, à commencer par la destruction systématique de la valeur du "beau", ce n'est pas nouveau. Et en aucun cas un tel discours n'est généralisable à toute la création contemporaine. Mais, que cette lutte soit savamment orchestrée et finalement moins épidermique qu'elle n'y paraît au premier abord, est un signe propre à notre temps.
Pour virulente et obtuse qu'elle puisse être, aucune critique sérieusement menée d'une oeuvre contemporaine n'obéit aux mêmes règles qu'au siècle dernier. On a beau être réfractaire aux pratiques contemporaines, il ne fait aucun doute que la richesse de l'Histoire de l'art n'ait enseigné à qui s'en insurge les bienfaits de la mise à l'écart des modalités traditionnelles de la représentation.

Ainsi, ce qui change aujourd'hui, c'est que les deux partis connaissent exactement les raisons de l'autre et, par là, s'ils ne s'entendent pas, se comprennent. Il s'agit ainsi d'un désaccord plus profond qu'un simple choc moral, qui fait s'affronter deux idées de l'art opposées, tant sur la forme que sur le fond. L'on se doute bien en effet qu'un monochrome de Steven Parrino n'a pas vocation à transporter les mêmes affections que 'L'Homme blessé' de Courbet ou même 'Guernica' de Picasso. Or, est-ce pour autant que ces oeuvres, sachant quel rapport intime elles entretiennent avec l'histoire de l'art, n'ont pas droit égal à figurer en musée ?


La crise du goût

Car il en va aujourd'hui, dans ces discussions conflictuelles, de condamner certaines oeuvres pour leur prétention même à une valeur artistique. Et c'est en effet une position bien connue que de considérer qu'une oeuvre n'a "rien à faire dans un musée". Si, quoi qu'il arrive, on aurait bien du mal à évoquer ce que "peut bien faire une oeuvre dans un musée”, la position est assez claire pour marquer les racines de la discorde. L'art a pour cette frange un but, que certaines oeuvres détournent (et donc menacent) en s'inscrivant à leur encontre.

Exemple frappant de cette discorde, la fameuse "crise de l'art contemporain" survenue en 1991 qui voit s'affronter, en France, deux pans de la critique d'art. En attaquant la machine "art contemporain" pour sa vacuité, sa perte de valeurs esthétiques et son absurdité, Jean-Philippe Domecq donnait le coup d'envoi à un débat qui allait agiter la critique pour de nombreuses années. Engouffrés dans la brèche, un lot de personnalités s'indignent à leur tour face à une multitude de créations contemporaines et dénoncent qui leur prétention, qui leur faiblesse esthétique.

Taxés aussi promptement de réactionnaires, voire de "fascistes", nos contempteurs de l'art contemporain se voient contraints de préciser leur pensée pour avouer, à demi-mot, une certaine attente de l'oeuvre d'art. C'est que, pour toute une génération d'artistes, le divorce avec la belle tradition artistique est consommé, du moins dans sa forme. Plus question de flatteries esthétiques, de langueur romantique et d'impressionnisme délicat ; l'art est passé par assez de stades pour s'autoriser à sortir de sa propre histoire, à se regarder lui-même pour constituer le sujet de sa production. Et de considérer l'oeuvre non plus en vertu de ses qualités intrinsèques mais au travers de son discours, de la rupture qu'elle impose avec la tradition.
De ce fait, un aveu comme celui de Claude Lévi-strauss apparaît symptomatique d'une certaine défiance à l'égard de l'inattendu lorsqu'il évoque son attachement à la peinture du XIIIe au XXe siècle : "Ce qui vient après appartient à un autre état. Je constate qu'il m'émeut rarement ou pas du tout, et j'essaie d'en comprendre les raisons". Ou comment reconnaître cette intrication essentielle du "goût" et de l'art.
Mauvaise pioche, tout un pan de la création contemporaine s'attache, par provocation ou non, à déconstruire cette belle harmonie et sert à qui croit encore attendre un plat, son dessert maison.


Le mauvais goût contemporain

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Car dans le petit musée des horreurs, l'art contemporain tient une place privilégiée. Aussi fantaisistes qu'indétachables de la tradition, nombre d'artistes contemporains s'attaquent à une somme d'éléments pour le moins peu ragoûtants, conscients d'y mettre là une forte dose d'humour autant que de provocation et même, d'intelligence.
Si l'art contemporain émeut à ce point sa société c'est qu'il a, pour une bonne part, intégré la provocation à l'essence de sa création. Or, l'acte canonique de ce décalage revient à Piero Manzoni, qui mettait en boîte ses propres déjections. La 'Merda d'artista', véritable symbole d'une scatologie naissante ne manque pourtant pas de résonance dans l'histoire de l'art. En effet, à une période où l'on questionne le statut d'artiste autant qu'on y voit le biais d'une glorification de sa personne, la déjection, production essentielle de l'homme, se lit à la lumière d'une idéalisation de l'artiste.
La fétichisation du Saint Suaire n'est pas loin quand, rétrospectivement, l'on se rend compte que le miracle s'est produit et qu'un simple mortel a su changer un excrément en or. Une broutille qui se négocie tout de même aujourd'hui à plus de 30.000 euros.

Variation d'un même thème, la spectaculaire 'Cloaca', machine de production fécale de Wim Delvoye, s'attache pour sa part à reproduire le schéma de la digestion d'un ruminant. Artiste aussi imprévisible que drôle, Delvoye propose avec sa création une attirance comparable pour le sacré. Ne produit pas l'instrument de la vie qui veut.
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Une tentative de domestication de la nature qui n'est pas sans évoquer, dans un registre moins répugnant mais tout aussi près du sentiment de dégoût, le fameux 'Flying Rats' de Kader Attia. Forte impression de la Biennale de Lyon en 2005, l'installation d'Attia, sous ses airs d'expérience témoin d'un microcosme symbolique, relançait les peurs viscérales d'une société victimaire. En enfermant 150 pigeons dans une reconstitution comestible de jardin d'enfants, difficile de ne pas voir dans cette installation la dérive symbolique à l'oeuvre dans tous les discours sécuritaires. Terreur fantasmée et paranoïa bien réelle, Kader Attia tisse ici le fil absurde d'une société encline à se représenter une vie scénarisée ; "si les pigeons, ces "rats volants", venaient à se retrouver affamés et, si par malheur, nos enfants se trouvaient être à leur goût, alors, sans aucun doute, ils les dévoreraient. Mon Dieu, mais c'est terrible !" Ou tout simplement vrai.


Voilà donc à quoi nous mène la queue du rat. Un essaim de propositions magiques et ironiques qui continue de nous en apprendre sur la modernité et sur la vie elle-même, qui nous force à la regarder autrement. Art / Rat, l'anagramme est certes facile, mais il comporte son lot de symboles finalement aussi évidents que leur révélation impose un profond doute sur la capacité d'une communauté à saisir l'intelligence autrement que par le choc.


Guillaume Benoit pour Evene.fr - Février 2008


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L'avis [des membres]

Avis de Corine Girieud  La note none : 3/5
La provocation "pipi-caca", ça me faisait rire quand il s'agissait des blagues grasses des Nuls ; ça me rend plus sceptique lorsqu'il s'agit d'art contemporain. On se souvient de l'exposition 'Le Fou dédoublé' au Château d'Oiron, franchement située en-dessous de la ceinture, qui ressemblait à une manifestation d'adolescents dont le but aurait été de faire pâlir leurs parents. L'art contemporain serait-il en pleine puberté ?


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