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RETROSPECTIVE EUGENE ATGET A LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE RICHELIEU La modernité dans l’archaïsme
Mathieu Menossi pour Evene.fr - Avril 2007 - Le 02/05/2007
Né il y a 150 ans, mort il y a 80 ans, le photographe Eugène Atget, éternel flâneur du Paris post-haussmannien, reçoit les honneurs de la Bibliothèque nationale de France et ce jusqu’au 1er juillet 2007, en lui consacrant une rétrospective, la première en France. Un témoignage historique et artistique inestimable sur le vieux Paris de la fin du XIXe siècle.
Une exposition ambitieuse
Inédite et ambitieuse, cette exposition couvre près de trente années de photographie, dont l’objectif annoncé par les commissaires de l’exposition Sylvie Aubenas et Guillaume Le Gall est de "montrer Atget tel qu’en lui-même il fut […], rendre possible l’appréhension de l’oeuvre dans sa totalité, des premières aux dernières images, à travers l’ensemble des thématiques qui la structurent si fortement." Avec près de 350 clichés que viennent compléter les sept albums constitués par Atget ainsi que les premiers livres et revues ayant publié ses photographies, cette rétrospective est une occasion exceptionnelle d’appréhender dans sa globalité toute la diversité et la complexité d’une oeuvre jusqu’ici éparpillée parmi de nombreuses collections privées et publiques, françaises et étrangères. L’occasion de comprendre la démarche de cet insatiable flâneur venu à la photographie par le hasard de la nécessité et dont l’objectif quasi absolu fut la représentation du vieux Paris et de ses environs.
Une exposition tout en profondeur, où des panneaux percés en leur milieu, tels des fenêtres, et placés en enfilade participent pleinement à cette mise en perspective. Divisé en sept sections, le parcours mêle chronologie et thématique. La première, ‘Petits métiers et scènes animées’, et la dernière, ‘Paris pittoresque et moderne’, correspondent à ses premiers et ses ultimes travaux. Telles des bornes, elles encadrent les sections intermédiaires où sont davantage exposés les différents sujets développés par le photographe dans sa difficile entreprise de "posséder tout Paris" : ‘Le Vieux Paris’, ‘Ornements’, ‘Les Sept Albums’, ‘Environs de Paris’, ‘Parcs et jardins’.
La ville dans la ville
Lorsque Atget entreprend de faire du "Vieux Paris" son objet d’étude, la capitale vit aux rythmes des métamorphoses et des inventions. Des premières excavations du Métropolitain aux travaux de l’Exposition universelle, Atget contemple un Paris éventré. Mais cette marche vers le progrès entamée par Haussmann se fait au détriment du vieux tissu urbain, dont historiens et romantiques déplorent la disparition. Et c’est contre cette course effrénée à la modernité qu’Atget inscrit toute son étude photographique. Au "culte de l’axe" du baron et à ses fleuves de bitumes, il préfère les tracés sinueux de leurs affluents. Armé de sa chambre noire en bois d’un autre temps, pauvrement vêtu, Atget se fond dans le pittoresque de la ville et en sillonne les petites rues, les impasses et les cours. Les marques du temps sur les façades des hôtels particuliers, les enseignes, ou les vieilles maisons lugubres et délabrées sont autant de cicatrices d’un passé balayé. Atget s’intéresse également à tous ceux qui animent et façonnent l’espace de la vieille ville. Il photographie des scènes de la vie quotidienne qui offrent une véritable alternative aux conceptions haussmanniennes du renouveau urbain : des ouvriers au travail, un marché place Saint-Médard, un loueur de bateaux au jardin du Luxembourg. Puis peu à peu, Atget se rapproche, resserre le cadre. Et dans la plus grande tradition de la représentation gravée des "cris de Paris", il photographie marchands d’abat-jour, vanniers, mouleurs et autres chiffonniers. Autant de petits métiers pour lesquels on s’apprête à sonner le glas, écrasés chaque jour un peu plus par une nouvelle forme de commerce qui fait le bonheur de ces dames, les grands magasins.
Renseigner l’art
Une série consacrée aux arts décoratifs nous rappelle qu’Atget perçoit avant tout la photographie comme un utilitaire. A ses débuts, il photographie paysages et végétaux dans le but de fournir à une clientèle de peintres et de graveurs des études préparatoires pour des oeuvres plus élaborées. Atget a voulu poursuivre cette collection d’ornementation en s’intéressant cette fois-ci aux détails architecturaux du vieux Paris. Portes, heurtoirs, fontaines, mascarons, lambris, ferronneries, rampes d’escaliers et enseignes. Autant d’images qui, réunies pour l’exposition, témoignent d’un mode opératoire d’une rigueur absolue.
"Photographe archéologue"
Se révèle en effet un photographe obstiné et méthodique. Véritable "photographe archéologue", son regard s’aiguise au fil de ses pérégrinations. Le moment est venu de donner un sens à son travail. Alors il organise, structure, annote chacune de ses épreuves, numérote chacun de ses négatifs. Il divise son travail en séries et sous-séries qu’il alimente en permanence. A partir de 1910, Atget produit sept albums thématiques compilés, reliés et légendés de ses propres mains. ‘L’Art dans le vieux Paris’, ‘Intérieurs parisiens’, ‘La Voiture à Paris’, ‘Métiers, boutiques et étalages de Paris’, ‘Enseignes et vieilles boutiques de Paris’, ‘Zoniers’ et ‘Fortifications’. La BnF en détient seule la collection complète. Ces albums, dans leur diversité, ont le point commun de représenter des objets ou des architectures de grande valeur historique en voie de disparition : véhicules à traction animale, étalages hétéroclites de vieilles boutiques empiétant sur la rue, fortifications abandonnées à une nature sauvage, autour desquelles viennent s’installer une population marginale, les zoniers, symbole malheureux des transformations haussmanniennes et de ses conséquences.
Promenades romantiques
Toujours à contresens des velléités modernistes de son époque, Atget s’intéresse également aux parcs et jardins. Des Tuileries à Versailles, en passant par le parc Delessert à Passy, Sceaux et Saint-Cloud. Et s’il continue de répertorier consciencieusement l’art et l’architecture de ces lieux (bosquets, vases et statues), il se laisse aller à d’étonnants cadrages au travers desquels transparaît son amour pour l’art de la première moitié du XIXe. Si Atget s’émerveille des perspectives de monsieur Le Nôtre au château de Versailles, c’est à Sceaux et à Saint-Cloud que sa photographie documentaire s’égare dans de surprenantes recherches formelles. Avec une mélancolie toute romantique, il capte les lumières miroitant dans des feuillages, met en scène des escaliers fissurés et tapissés de mousse, des statues pensives sur des socles drapés de lierre. Attentif, il capte ces images du temps qui passe. A Saint-Cloud, à l’écart des allées et des bassins entretenus, Atget photographie en plan rapproché des arbres et leurs racines, motifs récurrents dans l’histoire de l’art. Par ce thème une nouvelle fois résolument archaïque, Atget objective l’urbanisme haussmannien développé au détriment d’une marge laissée en friche : ces photographies des parcs et jardins montrent une végétation indomptée reprenant ses droits sur une architecture délaissée.
Du document à l’oeuvre
La valeur documentaire inestimable du corpus constitué par Atget, qui compte plus de 8.000 épreuves, a suscité un intérêt évident du vivant même du photographe. Notamment auprès des institutions publiques (Bibliothèque nationale, musée Carnavalet, Bibliothèque historique de la Ville de Paris, etc). Pourtant c’est peu de temps après sa mort que son oeuvre prit une dimension tout à fait inattendue, lorsque le peintre et photographe Man Ray contribua à la faire connaître auprès des surréalistes du quartier Montparnasse. Mais c’est surtout grâce à son assistante, Berenice Abbott, auteur du portrait d’Atget placé en ouverture de cette exposition, que celui-ci deviendra une grande figure de l’avant-garde photographique et littéraire des années 1920. Emerveillée tant par le personnage que par son travail, Berenice Abbott achètera près de 1.500 négatifs et 10.000 tirages et consacrera 40 ans de sa vie à diffuser aux Etats-Unis ce regard exceptionnel, dont se réclameront des photographes tels que Walker Evans. "Ce qui le distingue est une intelligence lyrique de la rue, qu’il s’est entraîné à observer […], un oeil qui s’attache au détail, et surtout une poésie qui n’est pas une "poésie de la rue" ou "une poésie de Paris", mais qui émane de l’homme lui-même" - Walker Evans en 1931.
Et de cet amas de réel naquit le surréel…
Ce qui, pour Atget, ne se voulait qu’une démarche commerciale, documentaire et scientifique s’est révélé, pour d’autres une oeuvre à l’esthétique moderne, libérée de tous les courants artistiques de son temps. Alors que les pictorialistes comme Alfred Stieglitz revendiquaient la capacité de la photographie à représenter le réel de façon déformée, Atget préféra demeurer rigoureusement objectif. Et c’est paradoxalement en s’obstinant dans sa démarche exclusivement documentaire, dans un archaïsme tant technique qu’esthétique, qu’Atget fut perçu comme un formidable annonciateur de toute la photographie moderne, du surréalisme à la Nouvelle Objectivité en passant par la photographie humaniste.
En France, les surréalistes comme Robert Desnos ou Pierre Mac Orlan reconnaîtront la dimension prophétique de son oeuvre. Notamment à travers la série ‘Paris pittoresque’ qu’Atget a nourri tout au long de sa carrière. S’y côtoient mannequins et poupées, fêtes foraines, prostituées et maisons closes, vitrines de grands magasins aux reflets étonnants. Tout un univers qui aurait préfiguré le mouvement surréaliste. Dans son article ‘Les Spectacles de la rue’ publié dans Le Soir du 11 septembre 1928, Robert Desnos écrit : "Atget a fixé la vie […], il a tout vu avec un oeil qui mérite les épithètes de sensible et de moderne. Son esprit était de la même race que celui de Rousseau-le-Douanier." Par cette association Atget / Douanier-Rousseau, Robert Desnos crée le lien Atget / surréalisme et fait du photographe l’artiste "naïf" par excellence, pur de tout a priori, libre de regard et de pensée.
Trait d’union entre XIXe et XXe siècle, entre historien et artiste, document et oeuvre, archaïsme et modernité : c’est de cette dualité singulière dont il est question dans cette rétrospective de très grande qualité.
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