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EXPOSITION VIVA, UNE AGENCE PHOTOGRAPHIQUE AU JEU DE PAUME Ethique photographique
Mathieu Menossi pour Evene.fr - Février 2007 - Le 23/02/2007
Le Serment du Jeu de paume du 20 juin 1789 unissait les représentants du peuple autour du désir commun de se rendre acteurs de leur temps. Près de deux siècles plus tard, le musée du Jeu de paume - site Sully -, fidèle à son héritage, consacre, jusqu'au 8 avril 2007, une vibrante exposition à l'agence photographique Viva (1972-1982) qui, à l'esthétique de ses images, revendiquait une réflexion sur la société et son devenir.
Nouveau regard, nouvelle photographie
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la photographie humaniste est apparue comme le réceptacle idéal pour rassembler les espoirs de lendemains chantants. Elle est à son apogée pendant les années 1950. Mais des années 1960 va naître un autre regard. Plus dur, moins complaisant. La violence du contexte colonial éveille les consciences individuelles. Avec la guerre du Vietnam, l'approche de la photographie se retrouve profondément bousculée. La faune de photographes qui couvrent l'événement prend réellement conscience de sa responsabilité dans la transmission de l'information. Et un certain nombre d'entre eux vont se retrouver à faire le jeu, voire à s'inscrire ouvertement en faveur des mouvements de "contre-information" organisés par les "anti-guerre". Traditionnellement cantonnés dans un travail d'illustration, ils vont choisir de proposer une autre lecture des événements, en rupture avec les thèses relayées par les arcanes médiatiques officiels. Avec cette guerre, les photographes, comme l'opinion publique, réalisent les capacités du langage photographique à transmettre des réalités/vérités différentes.
Le groupe comme alternative
Le groupe devient la base d'action naturelle, à travers lequel on apprend à modifier son rapport à autrui. Au sein d'un foisonnement de groupements associatifs, les réflexions s'émancipent. Et les milieux artistiques vont servir de point d'ancrage à cette "contre-opinion" émergente. Le monde du théâtre se mobilise avec la création par Ariane Mnouchkine en 1964 du théâtre du Soleil. Le cinéma, quant à lui, est déjà à l'oeuvre depuis les années 1950. Dans l'"après 68", les réflexions se font plus introspectives. Le monde culturel s'interroge davantage sur son organisation profonde. Ses conditions de production, de distribution et de réception. Comment garantir l'autonomie des arts ? C'est dans cette perspective que l'agence photographique Viva va s'efforcer de faire sa place.
Créée en février 1972, ses géniteurs, huit photographes "génération 68" ont tous la trentaine passée et le regard affûté : Alain Dagbert, Martine Franck, Hervé Gloaguen, François Hers, Richard Kalvar, Jean Lattès, Guy Le Querrec et Claude Raymond-Dityvon. Plus coopérative d'auteurs-artistes qu'agence de presse, le groupe Viva cherche à prolonger les acquis hérités de son aînée, l'agence Magnum (1947), et à se démarquer des trois agences - Gamma (1967), Sipa (1969) et Sygma (1973) - qui dominent le monde de l'image de la presse illustrée à coups de cadences infernales et de clichés "chocs". Viva est un outil de travail qui appartient à part égale à chacun de ses membres. On y défend le respect de l'oeuvre et du droit d'auteur en assurant l'indépendance et la liberté du photographe vis-à-vis des exigences du marché.
La confrontation comme moteur de recherche esthétique
Le groupe Viva est animé avant toute chose par le souci de la confrontation permanente des initiatives, fondée sur l'émulation, "qui doit jouer un rôle important dans la qualité et la réflexion" (1). Chacun apporte son expérience du métier et ses convictions. Cette hétérogénéité des caractères, des méthodes, des esthétiques devient la force du groupe Viva. Un lieu privilégié pour le dialogue autour du fonctionnement de l'agence en tant que collectif, autour du photographe en tant qu'auteur. De ce brassage se dégage plus un esprit communautaire, en accord avec son époque, qu'un projet commercial. Des réunions hebdomadaires sont l'occasion de confronter ses réalisations, ses préoccupations ou ses projets mais toujours dans le respect de la différence, sinon de l'opposition, des regards.
Trop souvent corsetée dans la catégorie "art mineur", la photographie entrevoit enfin avec Viva une possibilité de se libérer des dogmes esthétiques que lui imposaient jusqu'à présent sa filiation avec la peinture en termes de discours, de cadrage ou de construction. A la fois réinventer une nouvelle façon de construire des images sans chercher à uniformiser les élans novateurs. Sur les traces des William Klein (qui soutiendra d'ailleurs l'agence Viva dans son entreprise en lui laissant ses archives en distribution) et Robert Frank qui, depuis quelques années, malmènent déjà les compositions classiques de la photographie, Viva s'aventure vers de nouvelles formes de langages.
L'image prend la parole…
Ce qui apparaît comme une évidence pour la plupart des milieux artistiques se révèle totalement incongru pour la photographie. Néanmoins, entre actualité immédiate et reportage de fond, les membres de Viva travaillent avec le souci permanent d'allier à leur attitude purement créative une réflexion sociale, morale et politique. "L'agence se trouve être le refuge de photographes qui savent la portée de l'image, connaissent son pouvoir d'information, refusent l'utilisation qui pourrait en être faite, et ne veulent pas s'échapper de leur réalité sociale. […] Viva permet un certain recul, une attitude plus calme et plus ferme à l'égard de l'exercice de la photographie. Les limites ne sont plus seulement celles du client ; elles sont d'abord celles de la réflexion personnelle et collective." (2) Viva se démarque ainsi de l'agence, à la ligne éditoriale rigidement imposée par la demande d'une presse illustrée avide d'émotions fortes et immédiates. La photographie se suffit à elle-même pour transmettre un message, une émotion. Elle porte en elle son commentaire et ne doit en aucun cas être réduite à la simple mise en image d'un texte. L'agence Viva va être la seule agence à faire de ce principe un de ses piliers fondateurs. C'est le mélange des langages, écrit et photographique, qui permet de restituer l'information la plus juste, le sentiment le plus réel. "Le reportage [photographique] est autonome. Il pourra être un complément d'information, mais devra toujours être une information." (3) Il s'agit là d'une remise en question fondamentale du métier de photographe, de ses liens avec les commanditaires et le public. Viva s'attache à réconcilier photographie d'auteur et photographie de presse.
"Familles en France"
Les membres de Viva défendent une certaine idée de la photographie, de son rôle dans la société. Engagés, marginaux et militants, leur démarche s'éloigne clairement de la photographie pour la photographie. Le projet 'Familles en France' conçu par François Hers en 1973 et auquel est consacré tout un volet à l'exposition du Jeu de paume, apparaît comme le manifeste autour duquel le groupe Viva s'est fédéré. A travers cette étude, les huit photographes de l'agence ont réuni autant de visions personnelles de la structure familiale, celle d'"après 68", en pleine mutation. Autant d'émotions et de sentiments différents suivant les âges, les professions, les catégories sociales. Une vision brute, simple et épurée. Intime, parfois impertinente. Ce projet est un échec commercial mais porte en lui toute la force éditoriale du groupe : "La photographie est un de ces moyens importants par lesquels notre société perçoit les autres et se conçoit elle-même, dès lors notre responsabilité et notre vigilance sont engagées. Reporters photographes, nous souhaitons que notre travail soit un point de départ précis à une réflexion qu'il appartient à chacun de faire." (4) 'Familles en France' est la réunion autour d'un même sujet de huit regards singuliers, souvent sans complaisance, prenant clairement ses distances avec l'image d'Epinal véhiculée par la photographie humaniste des Doisneau, Boubat et Ronis.
Les raisons d'un échec
Pendant dix ans, l'histoire de l'agence Viva va être marquée par les départs de certains de ses membres et l'arrivée de nouveaux. Les idées et les recherches se renouvellent au rythme de ces rotations. Mais cette instabilité révèle aussi un manque de cohésion autour d'une attitude de plus en plus dur à tenir. La reconnaissance tarde à venir et les débouchés restent trop restreints. La nécessité économique d'élargir le champ d'action de l'agence la pousse à se tourner vers l'international : Alain Garnier et Hervé Gloaguen sont notamment les auteurs d'un reportage sur le chute de Saigon en 1975. En outre, Viva fait quelques émules à l'étranger et accueille en son sein des correspondants étrangers, partageant les mêmes conceptions du métier. L'exposition inclut entre autres dans son parcours le travail du Suédois Anders Peterson, le 'Café Lehmitz', sur les déshérités de Hambourg ; ou celui de l'Anglais Homer Sykes, dans les quartiers underground londoniens. Mais les années 1980 en point de mire, l'initiative individuelle et la production intensive submergent inexorablement le collectif et la réalisation esthétique.
De 1980 à 1982, un ultime souffle d'espoir traverse l'agence Viva, avec l'accueil de "nouvelles écritures photographiques". Outil de recherche formelle, Viva adopte une approche purement artistique, à l'instar des tentatives de Yves Jeanmougin de croiser la photographie avec d'autres activités ou de varier les supports en s'appuyant sur l'outil audiovisuel. Mais en vain : Viva ne parviendra jamais à trouver le juste équilibre entre contraintes économiques et libertés de création. Portée par une époque, elle fut condamnée à mourir avec elle. Il n'en reste pas moins que l'agence Viva constitue un témoignage précieux sur les années 1970 et a nettement tracé les contours du paysage photographique actuel. Sans s'en réclamer ouvertement, nombreux sont les photographes qui portent en eux aujourd'hui l'héritage éthique et esthétique des photographes Viva.
(1) Alain Garnier, "Sept photographes pour une agence", in Le Nouveau Photocinéma, juin 1972, p.42
(2) Alain Garnier, op.cit
(3) Alain Garnier, op.cit
(4) Texte collectif de présentation de Familles en France, septembre 1973
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