INTERVIEW D'ANNE NIVAT Eloge de la lenteur
Sophie Lebeuf pour Evene.fr - Février 2009 - Le 04/02/2009
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Grand reporter de guerre indépendante, Anne Nivat, prix Albert-Londres 2000 (1), refuse l'uniformité médiatique du traitement des conflits. S'immergeant totalement dans les pays concernés, elle rapporte d'autres histoires, celles des autochtones.
Lunettes de verres fumés, veste en fourrure, bottes à talons et pantalon gris ; de retour d'Irak, Anne Nivat a enfilé son costume de Parisienne. Avec une voix grave et une passion contagieuse, elle parle de l'étrange corps à corps de la guerre et des médias. Pour elle, l'empressement des rédactions est néfaste. Sous sa révolte contre la banalisation du traitement de l'information, Anne Nivat aime avant tout "raconter des histoires. Mais pour les raconter, il faut les vivre. Et les vivre, ça prend du temps." (2) Car même entre deux bombardements, quand les grands médias étouffent les conflits au profit de scoops plus vendeurs, il reste des choses à dire...
Comment appréhendez-vous le traitement des conflits dans les médias ?
Je le trouve abominable. On arrive parfois à une couverture de l'événement qui parvient presque à de la désinformation. On schématise trop, on va trop vite, on est obsédé par le "hot news", au détriment de tout ce qui est derrière la façade, dans la complexité. Je revendique le droit à la lenteur, à la complexité. Mais ça ne va pas avec la façon dont le système médiatique fonctionne. Le système, par définition, c'est quelque chose de très lourd, comme un tank, qui détruit tout sur son passage. Qui ne tient pas compte des particularités locales. Moi je crois qu'il faut y faire attention. J'essaye, en tout cas, tout simplement pour avoir un autre son de cloche. Le son de cloche dominant, ce n'est qu'une toute petite partie de l'histoire. Ce qui m'intéresse, c'est de dire le reste de l'histoire. Pas tout le reste, parce que je ne prétends pas à la vérité avec un grand "V" ou à l'objectivité. Je ne crois pas à l'objectivité dans le journalisme. Ce qui est intéressant, c'est de montrer la réalité telle que je la perçois, en allant sur place. Il y a différents types de journalisme, et tout se complète : on peut faire des éditoriaux depuis Paris pour analyser la situation en Irak, par exemple, mais ce n'est pas suffisant. Il faut également avoir des histoires à raconter. Et pour ça, il faut aller les chercher. Parce qu'à mon avis, rien ne remplace le terrain.
La presse écrite est une chose, mais quand la caméra apparaît, souvent tout est davantage théâtralisé. Comment apprivoiser l'image ?
Il existe de la bonne télévision : Arte en fait. Effectivement, après mes 10 années de reportages de guerre, je crois que la puissance de l'image est immense. Peut-être que si j'avais filmé tout ce que j'ai vu de mes propres yeux, dont j'ai gardé le souvenir et que j'ai essayé de décrire dans mes livres, je ne dis pas que ça aurait changé le cours des choses, mais l'opinion publique aurait eu sans doute une image différente de ces guerres. Donc oui, l'image est importante, quand on arrive, justement, à filmer de la façon la plus proche de la réalité possible, en évitant la mise en scène... Mais pour faire ce métier-là, il faut avoir d'autres méthodes de travail : travailler plus lentement, plus discrètement. Est-ce que les équipes de télévision sont prêtes à le faire ? Pour la plupart, non.
En dix ans de couverture de conflits, comment les choses ont-elles évolué ?
Si on peut retenir quelque chose, c'est la vitesse du partage de l'information. Cette vitesse est démultipliée. Et par conséquent, le reste aussi : les approximations, les erreurs, les schématismes, les idées reçues... En ce sens-là, je dirais que c'est pire. Maintenant c'est sans doute mieux dans le sens où plus de terrains sont couverts et où l'on peut instantanément savoir quand il se passe quelque chose, quel que soit l'endroit. Mais ce que je trouve attristant c'est que, même si on sait tout, tout de suite, on ne se comprend pas mieux les uns les autres. Là, il y a un autre travail nécessaire, un travail de décryptage, que l'on fait de moins en moins. Je le regrette.
(1) Anne Nivat obtient le prix Albert Londres en 2000 pour 'Chienne de Guerre'.
(2) Lors de ses voyages en Irak, Anne Nivat réalisait une chronique quotidienne, en direct sur RMC, dans l'émission Bourdin and Co.
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09/02/2009 12h00 Bonjour Le titre parfait m'a attiré et j'ai apprécié votre article sur Mme Niva, son courage, sa détermination à pratiquer son métier, quel qu'en soit le prix, mais je pense avec beaucoup de prudence... Ces gens sont les grands témoins des actes humains et leur témoignages sont, pour moi, le reflet d'une certaine liberté et l'espoir de la démocratie... Merci pour ces articles... Je connais mes prochaines lectures... Cordiales salutations. Henri BARBIER
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