samedi 20 mars

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Quand l’humanitaire sauve le politique

PORTRAIT DE BERNARD KOUCHNER


Le désormais ministre Bernard Kouchner a la cote auprès des Français. Une popularité qui n’a rien de nouveau malgré un parcours peu consensuel. Retour sur un CV imparfait qui suscite une adhésion totale.


72 % des Français ont une bonne opinion de Bernard Kouchner. Plus que de Nicolas Sarkozy (61 %), François Fillon (58 %) ou Marie-George Buffet (48 %) (1). Généralement plus que n’importe quel autre homme politique français. Le French Doctor quitte rarement la première place du classement des politiciens les plus appréciés de l’Hexagone et seuls quelques irréductibles Gaulois se souviennent de la dernière fois que le fondateur de Médecins du monde (MDM) ne squattait pas le trio de tête.


Le “traître magnifique”

Au vu du CV du ministre, on s’attendrait à plus de controverse. En septembre 2003, il confie au Figaro magazine : “Je ne trahirai pas. Je n'irai jamais dans un gouvernement de droite." En avril dernier, le théoricien du devoir d’ingérence dénonce Nicolas Sarkozy qui selon lui “n'éprouve aucune honte à pêcher dans les eaux de l'extrême droite." Il juge le point de vue du futur président sur le caractère inné de la pédophilie “singulièrement dangereux, voire complètement irresponsable" et le considère “historiquement scandaleux” lorsqu’il est associé à la création d’un “ministère de l’Identité française”. Quelques mois plus tard, l’ancien militant de l’Union des étudiants communistes accepte un poste de ministre dans le gouvernement de celui qu’il méprisait tant. Dans le gouvernement d’un homme qui considère que “l'héritage de Mai 68 doit être liquidé une bonne fois pour toutes.” Drôle de nouvelle famille pour un Kouchner qui a dédié sa thèse de médecine à Guevara


Des choix contestables

Avec son accession au poste de diplomate des diplomates, le docteur Kouchner ne perd pas son comportement équivoque. Il accumule même les actions et déclarations sujettes à controverse. Grand absent des négociations avec la Libye pour la libération des infirmières bulgares, le ministre des Affaires étrangères a accueilli en France le peu démocrate colonel Kadhafi. Il a demandé la démission du Premier ministre irakien Nouri Al-Maliki pour s’en excuser par la suite. Le “traître magnifique”, comme le surnommait un journal belge au lendemain de sa nomination, a aussi évoqué l’éventualité d’une guerre contre l’Iran si la position de l’Etat ne changeait pas sur la question nucléaire (2). L’affirmation fait grincer des dents mais n’aurait pas dû surprendre. Kouchner avait déjà défendu une position belliciste lorsque les Américains souhaitaient intervenir en Irak puis, plus récemment, proposé le recours de l’armée au Darfour. Des points de vue peu consensuels qui n’engendrent aucune décote de popularité… Sauf du côté des organisations non gouvernementales (ONG) dont, comble du comble, celle qu’il fonda il y a trente ans : Médecins sans frontières (MSF) (3).


Total et Kouchner, même combat ?

Ce désaveu du monde humanitaire qui lui apporte pourtant toute sa crédibilité n’est pas une première. Déjà, en 2003, l’ancien député européen avait vu son image d’homme respectable sérieusement égratignée. Cette année-là, à la demande du groupe pétrolier Total, il rédige un rapport sur les activités du groupe en Birmanie. L’exposé de Bernard Kouchner se révèle élogieux quant aux activités de l’entreprise dans la zone (4). Il affirme que la plainte pour travail forcé dont Total fait l’objet est née d’une confusion avec d’autres chantiers ayant recours à cette “méthode”. Selon lui, la dimension des travaux s’avérait trop importante pour qu’un enfant puisse les effectuer et tous les employés bénéficiaient “d’un contrat écrit, de salaires réguliers, d’une protection sociale”. Il conclut : “Rien ne me laisse penser que le groupe ait pu prêter la main à des activités contraires aux droits de l’homme.” Un avis loin d’être partagé par la justice française qui garantit que “la réalité des faits dénoncés ne peut être mise en doute" (5). Pour la Fédération internationale des droits de l'homme, c’en est trop : Bernard Kouchner a “prêté son nom à une opération de relations publiques” au moment “où le groupe devait enfin rendre des comptes à la justice.”


“Un tiers-mondiste deux tiers mondain”

Beaucoup d’humanitaires ne considèrent plus Bernard Kouchner comme un des leurs depuis cet épisode. Le ministre des Affaires étrangères n’a pas dû s’en émouvoir. Au centre des polémiques, le French Doctor y est depuis le début de sa carrière. Il fait partie de la mouvance humanitaire la plus controversée : les “sans-frontiéristes”. En dénonçant les injustices dont ils sont témoins, ses défenseurs prennent le risque de ne pouvoir intervenir. Une position qui fait débat, tout comme la préférence de Kouchner pour les photos plutôt que les discours. On se rappelle du sac de riz et, plus tôt, du bateau Ile de lumière qui lui valut de quitter MSF. L’ancien administrateur du Kosovo pour l’ONU a aussi participé à la création de l’association La Chaîne de l’espoir. Une ONG dont la vocation première est de soigner en France des enfants qui ne peuvent l’être dans leur pays. Une initiative allant dans le sens d’un humanitaire télégénique (beau reportage en perspective) plutôt que responsable (avec les mêmes ressources, on aurait pu vacciner mille personnes sur place). La moindre compromission abîme généralement l’image d’un homme. Particulièrement en politique. Mais pas celle du fondateur de MSF et MDM qui caracole toujours à plus de 70 % d’opinions favorables.


Les humanitaires encore plus gentils que les bébés animaux

Cette étiquette MSF-MDM le sauve justement de la décote de popularité. Personne ne critique le mouvement humanitaire. Or, en France, quand on pense humanitaire, on pense Kouchner. C’est le visage de l’aide d’urgence. Dans la conscience collective, lui et ses semblables sont des sortes de super-héros. Ils bravent le danger pour aller porter secours à autrui. Ils défendent des valeurs irréprochables. Qui n'estime pas le travail accompli par Médecins sans frontières ? Personne ne se demande si les ONG commettent des erreurs. Pourtant, comme certaines actions du ministre des Affaires étrangères, le travail des humanitaires peut être discutable : inadéquation de l’aide apportée aux victimes, diplomatie pyromane, prédation, action déconnectée des réalités du terrain… Mais aucune remise en cause. Le travail d’assistance reste l’activité la plus admirée des 18-25 ans (6). Une enquête réalisée en France en 1997, après les catastrophes bosniaque et rwandaise, a montré que les humanitaires étaient considérés comme plus à même d’empêcher les conflits que l’OTAN, l’Union européenne, ou le gouvernement français (7). Cette opinion répandue prouve bien que lorsqu’il s’agit d’humanitaire, le chaland perd la raison. Bernard Kouchner le dit lui-même, l’ingérence humanitaire est “l'utopie de cette génération qui avait cru les enterrer toutes” (8).


Besoin d’humanitaire

Une utopie qui nous permet de gérer les visages d’enfants faméliques aperçus au journal de vingt heures. Penser que des hommes comme Bernard Kouchner aident ces enfants les rendent supportables. On leur donne un peu d’argent et notre conscience nous laisse tranquille. Mais pas question de se dire qu’ils peuvent faillir, ce qui signifierait que nous ne pouvons pas nous dédouaner complètement. Difficile d’accepter froidement que le monde est fait de guerres fratricides, magouilles économiques et crimes pédophiles. Si même les humanitaires, si même Kouchner n’est pas un homme bon, que reste-t-il ? L’être humain a besoin d’espoir, et sur la scène internationale, l’action humanitaire incarne cet espoir. L’opinion publique met tout son coeur à les soutenir parce qu’elle a besoin d’eux pour tenir debout : elle se laisse donc glisser dans l’utopie avec délectation, une utopie synonyme d’aveuglement. Ainsi des hommes comme Kouchner deviennent des demi-dieux.

Pour les Français, Bernard Kouchner est avant tout un humanitaire. Un de ces héros des temps modernes qui sauve de pauvres enfants de la méchante sorcière famine. Il bénéficie de l’aveuglement utopique. Lorsque cela changera, lorsque le ministre des Affaires étrangères commencera à être considéré comme tel, comme un homme politique, et seulement un homme politique, quelle que soit la qualité de son travail, alors sa cote de popularité chutera de manière vertigineuse.



(1) Sondage Ifop pour Paris Match, décembre 2007. Classement de 50 personnalités politiques obtenant de 19 à 72 % d’opinions favorables.
(2)
“Il faut se préparer au pire, et le pire, c'est la guerre”, Bernard Kouchner, le 17 septembre 2007 au ‘Grand Jury’ sur RTL.
(3) Jean-Hervé Bradol, actuel président de MSF, considère qu‘une intervention militaire au Soudan serait une grave erreur. Une opinion partagée par de nombreux humanitaires.
(4) Pour consulter le rapport : http://birmanie.total.com/fr/publications/rapport_bkconseil.pdf
(5) Néanmoins, le groupe Total n’a pas été condamné car le crime de “travail forcé” n’existe pas en droit français.
(6) In David Rieff,
‘L’Humanitaire en crise’, Paris, Le Serpent à plumes, 2004, 300 p.
(7) Ibid.
(8) In
Le Monde, 25-26 août 1996.


Aurélie Louchart pour Evene.fr - Janvier 2008


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L'avis [des membres]

Avis de Chris Tours  La note none : 3/5
Objectif or not objectif... ? Bien sûr, ce Monsieur, lui non plus, n'est pas parfait, mais s'il n'avait pas été là, certains scandales humanitaires n'auraient pas été dénoncés. Peu importe de quel parti est le gouvernement, puisque, malheureusement, l'homme continue, à travers le monde, à assassiner et affamer son prochain. Je suis moins choquée par un retournement de veste, dans le but d'agir pour l'humanité, que par des scandales financiers, où on prend dans la poche du Français moyen, pour investir à l'étranger... entre autres.


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