mercredi 10 février

Sauver la grève, sauver la politique Faire découvrir cet article à un ami

Page 1/2

Sauver la grève, sauver la politique

VIOLENCE ET SEQUESTRATIONS

Elie Guedj pour Evene.fr - Avril 2009


Avec les séquestrations de patrons et les dernières violences, ont ressurgi les effluves du radicalisme des années 1970. Au lieu d'interroger la moralité de ces actions, peut-être serait-il préférable de les interpréter à l'aune du mode de revendication le plus institutionnel et, paradoxalement, actuellement le plus déprécié par les pouvoirs publics : la grève.


Si les condamnations ont été unanimes pour dénoncer les dérives nihilistes de Strasbourg, la nuance semblait plus appropriée - jusqu'à la destruction de la sous-préfecture de Compiègne - pour décrire les colères des salariés de Sony ou Continental. A droite comme à gauche, on explique les excès des seconds comme la conséquence du désespoir et de la situation économique. Certains y voient un désamour originel des Français envers la loi, une culture de l'insurrection. Dans cette société spectaculaire où le politique est sommé de défendre ou conspuer au lieu de penser, on passe aisément du drame social au scandale, voire à "l'inacceptable", en zappant de la rue de Solférino aux bancs de la majorité.
Il existe cependant une interprétation étrangement passée sous silence. Ne pas évoquer l'actuelle dévalorisation de la grève - comme mécanisme institutionnel à générer des droits, et à les préserver – corrompt la pertinence du diagnostic. La radicalité naît souvent du fatalisme, c'est-à-dire d'un flirt non consenti avec l'inéluctable. Et la perte d'impact et de considération de la grève par le pouvoir va de pair avec ce sentiment tragique d'impuissance, si justement évoqué par un salarié de Caterpillar : "Aujourd'hui, on a plus les moyens, les outils pour exiger. On n'est pas fort face à cette direction qui a le pouvoir et la justice de son coté. On a rien, nous." (1) L'illégal devient légitime quand le droit devient injuste ou déficient. L'idée n'est pas nouvelle. Les séquestrations ou les tribunaux populaires (Lens) des maos de Victor Serge opposaient déjà dans les années 1970 la raison contre la raison d'Etat, l'éthique contre la loi. A contrario, les syndicats refusaient ce genre de pratiques (au risque d'être traités de collabos), fidèles à une histoire, symboles d'une institutionnalisation progressive de la contestation.
Si la détresse exprime un renversement dû au sentiment général d'impotence de la chose politique face aux vanités économiques, à la déchéance des souverainetés nationales, elle est surtout attribuée au discrédit idéologique soigneusement porté contre ce droit social. Ainsi, se réjouir que "désormais, quand il y a une grève, personne ne s'en aperçoit" (2), serait plus qu'une boutade : une véritable faute d'homme d'Etat et de démocrate.


Le poids d'une responsabilité

Au même titre, le discours du 24 mars de Sarkozy, à Saint-Quentin, est révélateur de ce mépris disgracieux porté contre la grève : "Si j'ai le devoir d'entendre ceux qui manifestent, j'ai également la responsabilité de ceux qui ne défilent pas mais qui souffrent, et c'est d'abord pour eux que j'ai agi (...)" affirme le Président avec une légèreté déconcertante. Diviser la société entre travailleurs et assistés, usagers des services publics et fonctionnaires grévistes, public et privé, etc., est idéologique pour la majorité. Dorénavant, il faudrait ainsi distinguer ceux qui protestent de ceux qui souffrent, donnant volontairement l'impression que l'un s'oppose à l'autre. Pire, lui nuit. Entre 1,5 et 3 millions d'égoïstes, de privilégiés, auraient ainsi défilé le 19 mars. L'argument est réducteur mais son efficacité a fait ses preuves.
La pratique de la grève a beaucoup souffert de cette mythologie et de nombreuses autres caricatures, comme le nonisme syndical ou l'improductivité de la contestation. Les médias ne sont pas exempts de tout reproche par leur penchant à flatter la doxa, pourtant récalcitrante. (3) Le 10 avril, le 'Grand Direct' d'Europe 1 posait une question effarante à ses auditeurs : "Le fonctionnaire est-il un privilégié ?" Autant de mensonges démentis par l'Histoire, les statistiques et les cadres juridiques.


De la révolution à l'institutionnalisation

Contrairement aux idées reçues, la grève n'est pas issue d'un ressentiment contre les tenants illégitimes du capital, mais comme expression concrète de la solidarité. Le refus de la concurrence entre ouvriers qu'engendrait la précarité du travail a effectivement développé l'esprit de résistance et de révolte. Refusant le "darwinisme social", la solidarité prolétarienne voulait supplanter la sélection économique et la lutte pour l'emploi. Dans sa forme primitive et radicale, "la grève générale", a incarné ainsi plus qu'un soulèvement, un processus précepteur et émancipateur, "la forme sublimée de la coalition ouvrière" (4), a priori insoluble dans l'espace politique. La Charte d'Amiens, établie durant le congrès de la CGT de 1906, symbolise ce paradigme révolutionnaire refusant au syndicalisme toute représentation institutionnelle. (4) Les nécessités conjoncturelles et structurelles vont cependant avoir raison de ce radicalisme. Entre l'avènement tant attendu du "grand soir" et un souci d'actions concrètes et immédiates, le syndicalisme va progressivement bifurquer de la "grève rupture" à son institutionnalisation, du principe espérance au principe responsabilité, d'un messianisme de gauche à l'obtention effective de droits. Les grèves générales de 1936 et surtout de 1968 ont d'ailleurs paradoxalement participé à cette intégration dans l'espace public en obtenant, à l'issue de mouvements pacifiques mais défiant le droit de propriété, la reconnaissance, puis l'extension du droit syndical dans l'entreprise, l'élection des délégués ouvriers, la mise en place des conventions collectives, etc.   Lire la suite de Sauver la grève, sauver la politique »

(1) France Inter, journal de 13 heures du 20 avril 2009.
(2) Propos tenus au Conseil national de l'UMP, réuni le 5 juillet à la Mutualité de Paris.
(3) 75 % des Français comprennent la grève du 19 mars et selon le sondage IFOP Sud-Ouest, 75 % des Français considéraient que la grève du jeudi 29 janvier était justifiée contraignant d'ailleurs le Président Sarkozy à mesurer son discours – passant de
"j'écoute mais je ne tiens pas compte" à "j'écoute et je tiens compte".
(4)
'La Grève', Guy Groux et Jean-Marie Pernot, p. 20, éd. Sciences Po les presses.

Page 1/2
   [1] 2    Lire la suite de Sauver la grève, sauver la politique »

Sauver la grève, sauver la politique Faire découvrir cet article à un ami

L'avis [des membres]

Avis de Lola LBL  La note none : 5/5
AWSOME! rien d'autre à dire...

Avis de 0librius  La note none : 5/5
C'est un constat qui selon moi a le mérite d'être clair, pertinent et juste. "L'illégal devient légitime quand le droit devient injuste ou déficient." Tout simplement sublime...

Avis de   La note none : 5/5
Très bel article. Merci infiniment.


 Réagissez à l'article "Sauver la grève, sauver la politique"


 Tous les avis sur les articles et interviews

Voir aussi sur [evene]

Les articles & [interviews]

AU COEUR DE LA GREVE DES MUSEES

En immersion dans une assemblée générale du Louvre

Depuis le 23 novembre, le centre Pompidou est en grève. Le 26 novembre, l'intersyndicale a déposé le préavis de grève d'un grand nombre d'établissements publics comme le Louvre, Versailles ou encore Orsay, effectif à partir du 2 décembre. Evene a suivi l'assemblée générale des personnels du Louvre, le dimanche 6 décembre, afin de mesurer et comprendre une contestation qui, loin de perdre son souffle, aimerait s'étendre à toute la fonction publique.

 Lire "AU COEUR DE LA GREVE DES MUSEES"

DOSSIER 68

MAI 68

Quarante ans plus tard les effluves d'une révolte juvénile embaument encore les rues de Paris, les magazines, la presse, les médias, les débats, les conversations au comptoir, les conférences, la politique, etc. On commémore, enterre, exalte ; certains veulent en finir, liquider, d'autres suggèrent d'oublier ou de parachever, d'accomplir.

 Lire "DOSSIER 68"

1er MAI : LA FÊTE DU TRAVAIL

Une autre idée du travailleur

Le 1er mai est un jour férié et l’occasion pour les organisations syndicales et les partis politiques de gauche de battre le pavé parisien au rythme des revendications salariales et des acquis sociaux. Journée de mémoire et de protestation.

 Lire "1er MAI : LA FÊTE DU TRAVAIL"

LA SORBONNE EN GREVE

Des chercheurs hors les murs

Depuis que la ministre de l'Education Valérie Pécresse a entrepris de réformer le statut des enseignants-chercheurs, les universités de France et de Navarre ne cessent de manifester leur désapprobation. Le texte qui prévoit la modification des conditions de travail et de rémunération de ces derniers est source de bien des désaccords entre l'ancienne professeur en droit constitutionnel et les principaux concernés.

 Lire "LA SORBONNE EN GREVE"

À découvrir également...

» GREVE DE RADIO FRANCE INTERNATIONALE   

Les auteurs & [célébrités]

Nicolas Sarkozy

Nicolas Sarkozy

Président de la République française
Né à Paris le 28 Janvier 1955

Fils d'immigré hongrois, Nicolas Sarkozy a à son actif un parcours sans faille. En 1977, à peine âgé de 21 ans, il met déjà un pas dans le monde politique, devenant délégué national des jeunes du RPR. L'enfant prodigue du RPR révèle un potentiel certain ! Maîtrise de droit en 1978, certificat d'aptitude à la profession d'avocat, DEA en sciences politiques et formation à l'IEP de Paris. [...]

 Plus sur "Nicolas Sarkozy"

Xavier Bertrand

Xavier Bertrand

Homme politique français
Né à Châlons-sur-Marne le 21 Mars 1965

Quadra médiatique de la droite française, Xavier Bertrand fait partie de cette nouvelle génération politique qui tente de s'imposer. Diplômé en droit et agent d'assurance de profession, il s'engage très vite dans le monde politique en tant que militant au RPR. Le jeune homme ne tarde pas à gravir les échelons. En 1992, il défend la campagne du "non" face au traité de Maastricht dans le [...]

 Plus sur "Xavier Bertrand"

Jean-François Copé

Jean-François Copé

Homme politique français
Né le 5 Mai 1964

A seulement 44 ans, Jean-François Copé fait déjà figure d'homme politique d'expérience. Issu d'une famille aisée, ce fils de chirurgien intègre la prestigieuse Ecole nationale de l'administration (ENA) en 1987, après un passage par Sciences po Paris. Copé se lance ensuite dans le secteur bancaire, où il prend du galon et cultive ses réseaux. Ses compétences lui permettent de revenir à [...]

 Plus sur "Jean-François Copé"

Jean-Marc Morandini

Jean-Marc Morandini

Journaliste et animateur français

Il voulait devenir grand reporter. Jean-Marc Morandini restera finalement en France et consacrera la plus grande partie de sa carrière à relater la guerre des médias plutôt que les relations internationales. Depuis le début des années 1990 et l'émission 'Tout est possible', le personnage traîne une image sulfureuse. Considéré par beaucoup comme ce que la télé peut faire de pire, le programme [...]

 Plus sur "Jean-Marc Morandini"

Les livres

La note evene : 5/5La note evene : 5/5

Grèves

de Daniel Wolfromm et Michel Toulet

[Beaux-Arts]

À partir d'une collection de cartes postales, unique au monde, et d'images signées par les plus grands photographes, tels Willy Ronis, Robert Capa, David Seymour, cet ouvrage met en perspective un siècle de conflits sociaux en France. Au-delà [...]

 Plus sur "Grèves"

L’Effet Darwin

de Patrick Tort

[Sciences et Techniques]

Une interprétation expéditive du darwinisme a fait trop souvent de la "survie du plus apte" l'argument des manifestations ordinaires de la loi du plus fort : élitisme social, domination de race, de classe ou de sexe, esclavagisme, élimination [...]

 Plus sur "L’Effet Darwin"

Retour sur la condition ouvrière

de Stéphane Béaud et Michel Pialoux

[Histoire et Actualité]

Que sont devenus les ouvriers ? Objet de toutes les attentions depuis la Révolution industrielle jusqu'aux années 1980, les travailleurs d'usines n'intéressent plus grand monde après l'échec du projet communiste et l'effondrement de leurs [...]

 Plus sur "Retour sur la condition ouvrière"

La France en 1968

de Serge July et Jean-Louis Marzorati

[Histoire et Actualité]

Au premier jour de 1968, la France est à l'apogée des "Trente Glorieuses". Sa croissance spectaculaire et continue depuis 1959 la place parmi les grands pays industrialisés du monde. Pourtant, la société étouffe, la révolte gronde. 1968 [...]

 Plus sur "La France en 1968"

À découvrir également...

» Mythologies   

Widget : Sortir à Paris
Accueil - Livres - Cinéma - Musique - Arts - Theatre - Lieux - Citations - Célèbre - Quiz - Forum - Evene Cadeaux
Plan du site - Rencontres - Cadeaux - Création Graphique - Citation du jour - Lettre Culture - Flux RSS Culture - Contenus Webmaster - Widget
Liens utiles - A propos d'Evene - Evene Contenus - Evene Studio - Publicité - Contact - Membres - Conditions Générales - Mentions Légales - Fréquentation certifiée par l'OJD
© EVENE 1999-2010 / Droits de reproduction et de diffusion réservés / Usage strictement personnel
EVENE - Culture