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INTERVIEW DE RONY BRAUMAN L'empêcheur de tourner en rond

Propos recueillis par Aurélie Louchart et Thomas YadanPhotos (c) Mathieu Menossi - Avril 2008 - Le 08/04/2008

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Essayiste, professeur à Sciences po Paris et ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman est un intellectuel engagé. Critique légitime de l'action humanitaire, il se démarque également par son militantisme opiniâtre en faveur de la Palestine. Rencontre avec un homme aux mots fermes mais adepte du dialogue et de la réflexion.

Humanitaire, il critique l'incontestabilité des ONG ; né à Jérusalem, il dénonce les exactions israéliennes. Chez Brauman, l'évidence est une contrariété, la liberté un sacerdoce. L'individu n'est pas figé dans ses déterminismes, ses idées. Irréductible, il refuse les dogmatismes et rit des nécessités idéologiques ou communautaires. Refusant le statut d'intellectuel, il n'en reste pas moins un homme à la culture foisonnante et aux jugements éclairés pour certains, contestables pour d'autres. Interview conviviale et passionnée autour des problématiques de l'action humanitaire, du confit israélo-palestinien et d'une possible légitimité d'un recours à la violence.

Estimez-vous que toute action humanitaire est, par essence, politique ?

Les humanitaires sont indiscutablement mêlés à des phénomènes politiques (conflits armés, recompositions de nouvelles sociétés…). Si on veut être un minimum réaliste, on est bien obligé de convenir qu'au niveau du réel, l'humanitaire vit avec le politique même si, par vocation, il est appelé à tenter de s'en affranchir. C'est une exigence fondamentale que de tenter d'échapper aux utilisations partisanes. Les humanitaires se situent certes dans un environnement politique très lourd mais ils doivent s'efforcer de guider en permanence leur action pour que les résultats ne soient pas eux-mêmes politiques, c'est-à-dire qu'ils ne favorisent pas un groupe, un clan… Les humanitaires doivent être capables de jouer le jeu social avec le politique pour éviter d'en devenir l'instrument passif. Ils doivent adopter une position d'acteur et non pas d'objet qui serait trimbalé d'un côté à l'autre de l'échiquier politique.

Que penser alors des humanitaires comme Claude Malhuret ou Bernard Kouchner qui acceptent des postes au gouvernement ?

Quand un magistrat passe en politique, l'important est qu'il distingue les rôles, les fonctions, dans une position et dans une autre. Il y a bien sûr des ambiguïtés, mais ça fait partie de la complexité de la vie. Ce que je reproche à Bernard Kouchner, même si pour lui c'est une ressource, c'est d'avoir confondu en permanence les rôles. Ce que je lui reconnais, c'est d'avoir à chaque fois annoncé que pour lui il n'y avait pas de différence. Kouchner ne cesse de le dire : "Je faisais de la politique quand je faisais de l'humanitaire, je fais de l'humanitaire quand je fais de la politique : ce ne sont qu'une seule et même chose." Il a le mérite d'être cohérent. Mais je trouve que c'est une cohérence "à côté de la plaque".

Vous considérez donc qu'il y a une incohérence à lier l'engagement humanitaire à la politique. Pourtant vous n'avez pas hésité à vous prononcer au sujet de la guerre en ex-Yougoslavie ou du conflit israélo-palestinien…

Pour la Bosnie, je crois qu'en tant que président de MSF j'ai eu tort de confondre les rôles en exprimant des opinions personnelles. Quant au conflit israélo-palestinien, j'ai commencé à prendre position des années après avoir quitté MSF. Je me suis vu propulsé au premier rang de ce débat à cause de mon film sur Eichmann qui est sorti en 1999 juste avant la deuxième Intifada. J'ai signé un texte - ce que je ne regrette pas - qui signifiait le refus d'être instrumentalisé en tant que juif en ce qui concerne le secours inconditionnel à Israël. Moi, lorsque je m'exprime au sujet de ce conflit, je le fais à titre personnel. Pourtant, je sais qu'il y a une confusion. Quand je parle d'humanitaire en tant qu'analyste je suis dans mon rôle d'acteur d'une organisation. MSF n'était pas très content que je m'exprime au sujet de l'Arche de Zoé. Mais j'ai vite précisé que c'était Brauman, pas l'ex-président de MSF, qui s'exprimait. Pour le conflit au Proche-Orient, c'est "Brauman intervenant public" qui s'exprime à titre personnel. Je revendique cette liberté de ne pas être totalement capté par mon mi-temps à MSF. Je suis aujourd'hui à la fondation de MSF et, parmi mes différentes occupations, je fais un peu de militantisme. Je suis donc d'accord sur le fait de l'incohérence mais je cherche à la dépasser par le constat et en tâchant de séparer les deux discours.

Mais à l'inverse, n'avez-vous pas peur d'être devenu la caution juive du soutien aux Palestiniens et d'être rivé à ce statut ?

Si, bien sûr ! Je l'ai déjà dit et écrit. J'ai horreur de mettre en avant une donnée biographique qui est une composante de mon identité parmi tant d'autres. Mais ce qui m'horripile, c'est la fausseté de cette détermination biographique. Non pas que je ne sois pas juif, évidemment, mais je reste le résultat de plein de choses différentes. On fige mon identité pour m'inviter à m'en débarrasser. Il y a quelque chose d'erroné, de trompeur, dans cette présentation. En même temps, je suis content de montrer qu'être juif n'implique pas nécessairement d'avoir une carte d'identité politique. Bien que cela m'ennuie, je trouve qu'il y a des retombées positives, aux dépens par exemple de toutes les formes d'essentialisme - figeant l'Africain, le juif, etc., dans des catégories idéologisées - qui circulent et se renforcent depuis quelques années. Rappeler que le juif n'est pas obligatoirement un territorialiste, le soutien d'un Etat, me paraît salutaire. On peut penser en dehors de ses racines.

On vous a souvent reproché de ne pas prendre en compte la réalité de l'antisémitisme dans les pays arabes...

Je conteste le bien-fondé de ce reproche. Je ne crois pas méconnaître la profondeur du rejet des juifs et du sionisme dans le monde arabe. Mais je ne crois pas que la défense de l'Etat d'Israël soit la bonne réponse. Je ne suis évidemment pas pour la destruction d'Israël mais je ne crois pas que la réponse à ces problèmes se trouve dans une crispation symétrique. La première réponse est la compréhension de la crise politique et morale dans laquelle se trouve l'ensemble du monde arabe avec comme causes : l'échec des nationalismes et l'instauration des dictatures qui ont créé une sorte d'équivalent entre modernité et répression. Se mettre inconditionnellement derrière Israël, et je dis inconditionnellement car la plupart des intellectuels français soutenant Israël - Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy, etc. - avancent toujours la légitimité de la critique de la politique de l'Etat hébreu sans jamais affirmer la teneur de leurs propres critiques, à part quelques digressions sur la colonisation. Comment peut-on parler d'un problème que l'on n'a pas touché avec son doigt, que l'on n'a pas côtoyé avec ses yeux ? Finkielkraut n'a jamais mis les pieds en Palestine et BHL le fait dans les voitures de l'armée israélienne !

Justifiez-vous l'idée de violence légitime ? Jusqu'au terrorisme kamikaze, par exemple ?

Je crois à la légitimité de la violence mais toutes les violences ne sont pas légitimes. La violence kamikaze, par exemple, n'est évidemment pas légitime pour deux raisons. Elle frappe aveuglément n'importe qui et abaisse profondément les sociétés dont ses actes sont issus. Je ne désapprouve pas seulement par sentiment de compassion pour les victimes mais également parce que cette violence est abaissante pour la cause qu'elle revendique. Je la condamne donc radicalement, sans complaisance. N'empêche ! Au moment de ma discussion avec Finkielkraut, une colonne de militaires israéliens a été attaquée en Cisjordanie par un commando palestinien. Il y a huit morts israéliens durant cette embuscade, transformée en un véritable combat. Evidemment, le gouvernement israélien a condamné "l'action terroriste". Ici, en France, sur les radios ou dans la presse communautaire juive, le terme de terroriste était constamment employé. Jamais on ne parlait de "combattant". Or, on parle de soldats en patrouille, en territoire cisjordanien. Dans ces conditions, je ne peux pas condamner une réponse armée de la part des Palestiniens. J'approuve même - ne voyez pas là d'encouragements. Je n'ai jamais appelé aux armes - mais je trouverais cela élégant intellectuellement et politiquement par conséquent de faire la distinction entre un acte terroriste et ce genre de violence. Cette confusion de la part des avocats inconditionnels d'Israël est une erreur politique et une faute morale. Le droit à l'insurrection est un droit légitime inscrit dans la déclaration de 1789. Renoncer à cela, c'est accepter l'idée de la servitude. En définitive, on peut s'attaquer à la problématique de la violence légitime à partir du moment où l'on ne disqualifie pas, a priori, tout usage de la violence.

La volonté de boycotter le Salon du livre est une autre forme de violence. La légitimez-vous ?

De manière générale, je suis contre le boycott, parce que ça me semble une mauvaise forme d'action, ou plutôt d'inaction. Mais il ne me choque pas. Je comprends très bien la colère que suscite Israël, particulièrement ces temps-ci, et je trouve qu'inviter ce pays l'année de son 60e anniversaire était, de plus, une grande maladresse.

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