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Jean-Pierre Darroussin : «Je ne remplis pas la case loisir et audimat»
Propos recueillis par Olivier De Bruyn - Le 15/11/2011
Il parle de son métier comme d’une mission, d’un engagement pour parler de notre époque. Acteur dans 'Les neiges du Kilimandjaro’, de Robert Guédiguian et 'Le Havre' d'Aki Kaurismaki, Jean-Pierre Darroussin a accepté d’interpréter un nouveau rôle : celui de rédacteur en chef exceptionnel d’Evene.
‘De bon matin’, de Jean-Marc Moutout, en octobre dernier. ‘Les neiges du Kilimandjaro’, de Robert Guédiguian, le 16 novembre. ‘Le Havre’, d’Aki Kaurismaki, en décembre… Difficile de faire sans Jean-Pierre Darroussin, au cœur de trois films parmi les plus stimulants de cette fin d’année. L’occupation des écrans par « Dada », son surnom pour les intimes, n’a rien de surprenante. Si le carriérisme ne fait (vraiment) pas partie de son vocabulaire, l’acteur, par contre, s’est imposé au fil des ans, comme l’une des personnalités les plus sollicitées par un cinéma, qui plébiscite sa discrétion (le star-system, très peu pour lui), son exigence et sa capacité à endosser les habits de personnages « ordinaires », aux prises avec leur époque. Jean-Pierre Darroussin, dans la vie, fait preuve d’une saine simplicité. Il reçoit chez-lui, au sixième étage (sans ascenseur) d’un immeuble d’un quartier populaire de Paris. Il prépare un café, répond longuement aux questions et, à l’heure de donner ses coups de cœur culturels, farfouille dans les piles de bouquins et de CD encombrant son appartement. Surtout, le comédien est intarissable sur sa collaboration et son amitié de (très) longue date avec Robert Guédiguian. De ‘Ki lo sa ?’, en 1985, aux ‘Neiges du Kilimandjaro’, aujourd’hui, en passant par ‘Marius et Jeannette’, ‘La ville est tranquille’, et autres pépites, Darroussin, 58 ans le 4 décembre, est, avec Ariane Ascaride, Gérard Meylan et quelques autres, l’un des piliers de la « bande à Robert ». Une collaboration unique dans le cinéma français, sur laquelle il revient longuement pour Evene. Entretien avec un homme libre.
Savez-vous combien de films vous avez tourné avec Guédiguian ?
Bien sûr : 14.
Un souvenir de votre première rencontre ?
Je m’en souviens parfaitement. C’était en 1976. J’étudiais au Conservatoire avec Ariane Ascaride. On montait une pièce de Brecht : ‘Homme pour homme’. Robert, à l’époque, faisait des études universitaires. Ariane lui avait demandé de venir assister à l’une de nos répétitions. C’est la première fois que je voyais Robert. On en rigole encore aujourd’hui, car il s’était lancé dans un grand discours sur Brecht que j’avais trouvé tellement chiant que je m’étais endormi. Littéralement endormi (rires).
La suite de votre collaboration donne pourtant raison à Ariane Ascaride. Elle avait eu une bonne idée en invitant Robert…
Bien entendu. On s’est retrouvés ensuite de plus en plus souvent pour boire des coups, discuter, rire. Et je ne me suis plus jamais endormi.
Comment définiriez-vous ce qui unit la « bande à Guédiguian » depuis tant d’années ?
Avant de faire des films, on vivait déjà un peu ensemble. Je passais plein de soirées chez Ariane et Robert. On discutait toute la nuit, on refaisait le monde jusqu’à 5 heures du matin. La première chose qui nous lie, avant le cinéma, c’est l’amitié. Ensuite est venu rapidement le désir de travailler ensemble. Sans en avoir pleinement conscience, l’idée s’est imposée peu à peu, autour de Robert, de créer notre propre outil de travail, de nous inventer un point de repère et d’ancrage, où l’on pourrait toujours revenir.
Cette stabilité vous semblait importante ?
Oui. À cette époque, la question de l’intermittence nous préoccupait beaucoup. Nous, nous avions envie de travailler tout le temps, dans des projets qui en valaient vraiment la peine. Avec Robert, nous avons pu trouver ce rythme et cette nécessité. On sait que, ensemble, on va se retrouver régulièrement pour aborder un certain type de personnages et de thèmes. Ce qui nous unit, c’est donc aussi cela : la réinvention permanente d’une vie professionnelle en commun.
Autre chose encore ?
Oui. Ce qui nous unit enfin, c’est que ça marche (rires). Même si le succès commercial n’était pas notre but premier, un minimum de réussite était nécessaire pour pouvoir continuer à évoluer dans ce « vivre ensemble ».
Ce dernier point semble essentiel chez Guédiguian. Dans tous ses films marseillais, la notion de communauté est soumise à la question. Dans ‘Les neiges du Kilimandjaro’, la tonalité est plutôt sombre puisque les affrontements se déroulent au sein d’une même classe sociale.
En effet. Dans ‘Les neiges…’, le « traître », est un « camarade », un ancien travailleur, qui vient de la même usine que les personnages principaux. C’est un choc pour ces derniers qui ont toujours pensé que souffrir et être exploités ensemble impliquait une compréhension, une entraide entre gens d’une même classe.
Le monde change…
Et nous, les personnages de Robert, devons à chaque film, trouver notre place dans ce paysage en mutation. En fait, Guédiguian revient régulièrement à Marseille, à l’Estaque, pour « tester » ses personnages avec de nouvelles histoires et de nouvelles situations. Et observer comment ils s’adaptent ou non à des transformations qui mettent à mal leurs convictions, leurs croyances, la fidélité en leurs idées.
‘Les neiges du Kilimandjaro’ est un film brutalement contemporain, comme l’était, il y a quelques semaines, ‘De bon matin’, de Jean-Marc Moutout. On a l’impression que vous choisissez ces films en priorité.
Absolument. Mes préoccupations se situent à cet endroit-là. Même au théâtre, je n’arrive pas à me dire que je vais incarner des classiques. J’estime que ma mission n’est pas là (silence). Oui, vous avez bien entendu, j’ai une mission.
À ce point ?
J’ai commencé ainsi dans ce métier et, aujourd’hui, je continue. J’incarne une certaine catégorie de personnages dont je suis le vecteur, le porte-parole, et j’ai une responsabilité vis-à-vis d’eux. J’ai la chance de pouvoir choisir mes rôles, de ne pas être contraint de remplir la case « loisir et audimat ». Ce qui m’intéresse avec mes personnages, c’est de parler de notre époque. C’est mon engagement.
Et l’engagement en dehors de votre métier d’acteur ?
Je n’en ai pas. En tout cas pas d’engagement affiché. Ce n’est pas mon métier. Mon métier, c’est d’incarner des gens, de décortiquer des attitudes, de comprendre ce qui se passe dans leur tête. De leur rendre hommage.
Sur ce point, vous êtes différent de Robert Guédiguian.
Chacun fait ce qu’il veut. Je ne suis jamais apparu sur un comité de soutien. Je suis trop touché par les individus. Je peux être sensible à quelqu’un dont je ne partage pas les idées. Et, inversement, j’ai beaucoup de difficultés à être 100 % derrière quelqu’un dont je suis proche idéologiquement mais auquel je trouve une tête de con. Alors, il vaut mieux que je m’abstienne.
Avec ceux de la bande à Guédiguian, on imagine que vos vies respectives, vos discussions en dehors des plateaux de tournage, alimentent les films.
Avec Robert et avec tous ceux - acteurs, scénaristes et techniciens - qui travaillent ensemble depuis tant d’années, on se parle sans arrêt. On s’interroge sur ce que l’on vit et cette parole retentit dans les films. Quand les personnages des ‘Neiges du Kilimandjaro’ se demandent : « Mais que penserions-nous de nous si nous étions plus jeunes ? », c’est typiquement une interrogation que nous avons dans la vraie vie. Et il y en a d’autres.
Lesquelles ?
Quelle est notre part de responsabilité dans ce qu’est devenu le monde ? Pourquoi n’avons-nous pas toujours su transmettre les valeurs transmises par nos parents ? Pourquoi n’est-on pas resté vigilant sur des tas de domaines : la compétition exacerbée, la spéculation ? Et pourtant, sur ce dernier point, les questionnements ne datent pas d’hier. Mon père me disait déjà, il y a très longtemps, qu’il fallait empêcher les gens de gagner de l’argent avec de l’argent. Môme, dans les années 60, je n’entendais que ça.
Robert Guédiguian dit : « Un film populaire, c’est un film qui révèle aux gens la grandeur qu’ils ont en eux. ». Vous êtes d’accord ?
Un film vraiment populaire se doit d’être accueillant et libre, ce qui n’est pas toujours évident au cinéma où le marché impose souvent ses lois. Il est bon que les films se préoccupent des gens et laissent éventuellement des traces chez les spectateurs.
Votre engagement d’acteur, tel que vous le définissiez tout à l’heure, est également à l’œuvre dans ‘Le Havre’, d’Aki Kaurismaki (sortie le 21 décembre, ndlr). Une fable sur la France d’aujourd’hui, les sans papiers et quelques hommes de bonne volonté.
Kaurismaki, à sa manière, interroge le monde. Il filme ce qu’il a aimé hier, et ce qu’il aime aujourd’hui. Finalement, il est incapable de filmer autre chose. Kaurismaki parle de notre époque avec des détours, des énergies venues de toutes les périodes qu’il a connues et qu’il continue de faire vivre dans ses films. Chez lui, ce n’est pas parce que l’on écoute des CD que l’on n’a pas le droit de déposer un vieux vinyle sur un phonographe. Ce n’est pas parce que l’on conduit des voitures modernes qu’on ne doit pas rouler en R 16. Idem pour les rapports entre les individus. Kaurismaki force le réel.
Et votre casquette de metteur en scène. Y aura-t-il prochainement un successeur au ‘Pressentiment’ (le premier film réalisé par Darroussin en 2006, ndlr) ?
J’espère et j’y travaille. Je suis actuellement dans l’écriture, sur deux sujets. C’est long et laborieux. Les versions avancent, lentement. J’ai du mal à être satisfait. Je ne suis pas encore au bout, mais peut-être pas si loin…
Vous pouvez nous parler des sujets ?
L’un évoque les maladies mentales. L’autre sera une sorte de polar politique, avec un personnage de conseiller en communication qui trempe dans des affaires de corruption.
Vous êtes aujourd’hui un acteur reconnu, populaire. A vos débuts, vous imaginiez-vous une telle carrière ?
Pas du tout. Dans ma génération, on raisonnait moins en terme de réussite et de gloire. Je ne me fantasmais pas en acteur connu. Mes envies profondes étaient les suivantes : jouer avec les potes, inventer des formes nouvelles, avoir une troupe… Il n’y avait aucun désir d’assise, bien au contraire. L’argent, n’en parlons même pas, c’était l’indifférence totale. Avec l’âge, je me suis un peu calmé, mais, j’ai été marqué par mon éducation où il y avait une méfiance, voire un mépris pour l’argent.
Finalement, avez-vous assouvis vos désirs ?
Oui. Mon parcours a parfois été chaotique, mais j’ai toujours pu travailler avec les gens que j’aimais, dans des projets qui en valaient vraiment la peine. Je mesure ma chance.
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07/05/2012 04h07 Me confirme dans l'idée de ne pas rater la sortie de ce film, à voir absolument pour les inconditionnels de Tim Burton
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