samedi 21 novembre

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Musique suprême

PORTRAIT DE JOHN COLTRANE


Célébration d’une naissance ou anniversaire de la mort d’une légende, 2007 sera l’occasion de fêter la musique de John Coltrane. Comment des mélodies apolliniennes en quête d’absolu, des rythmes dionysiaques et extatiques ont-ils su générer une oeuvre aussi divine ? Rencontre avec un jazz suprême.


Comprendre Coltrane, c’est comme tenter de réduire l’insaisissable, de saisir l’irréductible. Un postulat : seuls les instruments du jazzman sont susceptibles d’interpréter les variations sonores, les oscillations mélodiques ou les envolées métaphysiques de John. Ils ont été traversés par le souffle “coltranien”, imprégnés à jamais dans leur corps de métal et de tampons. Après plusieurs semaines de recherches, nous les avons retrouvés, ces saxophones Ténor et Soprano, au 178 de la 17e avenue de New York, au fameux Village Vanguard, accoudés avec amertume, le bec sur le zinc et la hanche dans la bière. Ils ont malgré tout accepté de répondre aux questions d’Evene.


Merci d’accepter de répondre à nos questions mais ça n’a pas l’air d’être la grande forme ?

Ténor (voix grave et rauque) : Vous savez, depuis la mort du maître, on est un peu nostalgiques. Après une telle expérience, comment voulez-vous vibrer à nouveau avec autant d’exaltation ?


Une complicité partagée depuis l’enfance ?

Ténor : Non, non ! J’ai commencé à le fréquenter en 1948, quand il a été engagé par Eddie Vinson. Pour Soprano, c’est un peu plus tard. Autant dire que l’on ne connaît pas grand-chose de sa vie avant Philadelphie. Malgré tout, on a croisé la Clarinette et l’Alto de son adolescence qui nous ont fait quelques confidences. Selon eux, il est né le 23 septembre 1926 à Hamlet en Caroline du Nord, d’un père tailleur et violoniste et d’une mère pianiste. Très jeune, il fréquente l’église de l’African Methodist Episcopal Zion Church. C’est dans ce lieu de culte qu’il découvre la musique religieuse rythmée et le gospel. Il part pour Philadelphie et découvre le be-bop de Parker et Gillespie. Il joue beaucoup et rencontre Jimmy Heath, avec qui il peaufine ses gammes. Lorsqu’il m’adopte en 1948, il développe déjà une technique surprenante. Ses lèvres sont collées à mon bec du matin au soir.


Qu’est-ce qui va vraiment le révéler ?

Ténor : New York ! Le jour où Coltrane découvre cette ville, il réapprend le jazz. Pour être précis, c’est le contrat en 1949 avec Gillespie qui sera le véritable tremplin. Un sacré bonhomme ce Gillespie, révolté, charismatique, à l’imagination débordante et au style singulier. Le souffle du soliste s’est soudain transformé avec cet orchestre, et sa musique a gagné en modernité. Puis, il enchaîne des enregistrements sérieux.
Malheureusement, si Charlie Parker et les autres sont des virtuoses, ils sont aussi de grands consommateurs d’alcool et de drogues. Coltrane n’y échappe pas. J’ai un avis mitigé sur le début des années cinquante. Si son souffle dégage de plus en plus de puissance et d’esthétique, il sent aussi l’alcool et l’héroïne. Ca a tendance à en altérer la saveur.


Et, il y a le rock qui s’invite à New York dès 1955 ?

Ténor : God save the jazz ! C’est vrai que, depuis la mort de Parker (à 35 ans) et l’arrivée de Presley, le jazz n’est pas au mieux… N’empêche, c’est à cette époque que John épouse Naïma et intègre le groupe de Miles Davis, qui vient de se séparer de Sonny Rollins. Et je peux vous dire que, malgré l’imposant trompettiste, John, il assure comme une bête. Il va surtout apprendre beaucoup du génie avant-gardiste de Miles, de ces atmosphères inégalables. Il se découvre de nouveaux univers, de nombreuses nuances à la fois dans le style et le son. Les merveilles que sont les enregistrements de ‘Cookin’ ou ‘Round About Midnight’ génèrent, chez Coltrane, encore plus d’ardeur et de ténacité. Mais, surtout, j’ai senti dans sa musique un peu plus de singularité, la genèse d’une identité.


Pourtant, il y a une rupture avec Miles Davis ?

Ténor : Salvatrice, la rupture ! Toujours les mêmes problèmes de drogue et d’alcool. Sauf qu’un jour, Miles craque et décide de virer Coltrane. C’est paradoxalement la meilleure chose qui soit arrivée à John. Il retourne à Philadelphie et s’isole pendant deux semaines sous la protection de sa femme Naïma et de sa mère. Je sens alors un souffle nouveau me traverser, déterminé, désintoxiqué, serein. De retour à New York, il enregistre ses premiers albums chez Prestige, ‘Dakar’, ‘Coltrane’ et joue avec l’inimitable pianiste Theolonious Monk. Je me souviens de ces sets endiablés au Five Spot Café. Monk était un extraterrestre, frappant le clavier avec une espèce de naïveté créatrice et déconcertante.
Fin 1957, Coltrane enregistre les albums qui vont le révéler définitivement : ‘Blue Train’ et ‘Giant Steps’. Morceaux originaux de John qui annoncent une maîtrise technique incroyable au service d’une sensibilité hétéroclite et touchante. C’est à ce moment que commence sérieusement la torture de mon bec et de mes tampons.


Et le fameux ‘Kind of Blue’ avec Miles Davis ?

Ténor : Eh oui ! Même si Coltrane enregistre ses albums, il reste en contrat avec Columbia dans la formation de Miles. En 1959, il y a cet album somptueux, probablement l’un des plus beaux de toute l’histoire du jazz. La tiédeur de la trompette de Miles altérée, avec complicité, par les chorus fluides de Coltrane. ‘So What’ ou ‘All Blues’ restent des morceaux d’anthologie écoutés par toutes les générations. J’ai croisé un gosse d’environ 15 ans, l’autre jour, il écoutait ‘Kind of Blue’ avec le même sourire de satisfaction que les vieux briscards du jazz. Enfin, il y a la dernière tournée avec Miles qui précède la formation du quartette. Une grande démonstration dans toute l’Europe. Acclamé partout, Coltrane rencontre cependant un accueil mitigé en France. A Paris, en mars 1960, il se fait même siffler à l’Olympia par un public obtus, incapable d’appréhender la modernité et le sens de ses improvisations. Je me rappelle certaines critiques parues dans Jazz Magazine qui ont osé dire que Coltrane avait joué sans sentiment ou de manière laide.


C’est après cette tournée qu’il forme son quartette éternel ?

Ténor : En 1960, il prend avec lui Elvin Jones à la batterie et McCoy Tyner au piano, mais Jimmy Garrison n’est pas encore à la contrebasse. Commence une véritable révolution. Il enregistre toujours avec Atlantic quelques albums et c’est la consécration avec ‘My Favorite Things’. C’est là qu’il rencontre Soprano.

Soprano : Et, pour une première rencontre, on peut dire que j’ai été fixé. L’album est un vrai succès. ‘My Favorite Things’ est initialement un standard transformé à la sauce coltranienne. Mélodie ultime, symbiose avec les musiciens, sons aigus au style indianisant. Car, très rapidement, John avoue une certaine attirance pour les influences étrangères. Accompagné par l’incroyable Eric Dolphy, je savoure les langoureux solos de la flûte compagne de ma tonalité enivrante.


Revenons sur cette attirance pour la musique du monde...

Soprano : c’est une évidence chez Coltrane : après 1960, la musique indienne (‘India’), espagnole (‘Olé’, un bijou) et africaine (‘Kulu Se Mama’) vont énormément l’influencer. Moi, qui aime voyager, ça m’arrangeait. Sa musique va se modifier et son souffle va acquérir la saveur de l’altérité. En 1961, il signe avec Impulse et enregistre ‘Africa/Brass’ avec la volonté de renouer avec ses racines africaines. Il rencontre aussi Ravi Shankar, grand musicien indien rendant possible un morceau d’une force émotionnelle singulière : ‘India’.


C’est le temps des lives au Village Vanguard, en 1961 ?

Ténor : Juste avant, il rencontre, enfin, Jimmy Garrison, l’inébranlable contrebassiste. Son groupe est alors solide, créatif, à la recherche d’une insaisissable perfection qui le pousse souvent à l’euphorie. L’enregistrement de ces sessions est un monument. Chaque soir apparaît magique. Moment sublime, j’ai frisé l’absolu avec John au moment de ‘Chasin’ the Trane’ où, avec la complicité admirative de ses musiciens, il transcende les lieux de sa ferveur délirante. Ce soir-là, John et moi nous ne formions qu’une seule et même personne, mon beuglement voluptueux faisait écho à son être tout entier.




Les années soixante vont alors être l’occasion d’une révolution
coltranienne ?


Ténor : Reconnaissant au jazz traditionnel, il enregistre un album avec Duke Ellington, plein de tendresse et de volupté, et un autre aussi joli avec le chanteur Johnny Hartman.
Mais, les années soixante annoncent plutôt une révolte esthétique et politique. Coltrane a trouvé sa voie. Avec ‘A Love Supreme’, hymne sublime à Dieu et à la transcendance, il annonce une nouvelle démarche mystique et spirituelle. Avec le “free jazz”, il agrandit son espace de liberté et participe à l’élaboration d’une musique émancipée, libre et revendicatrice.
Le son devient alors vertigineux, céleste, introspectif. Il suffit d’écouter les albums aux titres évocateurs ‘Ascension’ ou ‘Stella Regions’. Il y aura aussi les lives au Japon, en Europe, au Birland ou son retour au Village Vanguard. Autant de sons participant à la consolidation d’un culte et à l’expression d’un destin musical singulier.
S’il continue son chemin avec sa nouvelle femme Alice, le groupe légendaire se sépare. Il tente d’achever alors sa quête avec l’aide de jeunes musiciens tels Pharoah Sanders ou Archie Shepp. Malheureusement, Coltrane est malade. Comme un héritage, il enregistre juste avant de mourir, le 17 juillet 1967, un album délicat, serein, plein : ‘Expression’.


Depuis, vous désespérez ! Pourtant, il y a une nouvelle génération talentueuse ?

Soprano : Coltrane était unique, il est peu probable que l’on rencontre de nouveau un tel musicien. Pourtant, avec Ténor, on va vous faire une confidence. Un jour qu’on prenait un verre dans un club de jazz, on a entendu un son qui venait de très loin et, malgré tout, familier. On a cru que c’était John. En fait, c’était un petit jeunot qui se fait appeler Joshua Redman. Il nous a redonné espoir…


Thomas Yadan pour Evene.fr - Décembre 2006


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