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Musique suprêmePORTRAIT DE JOHN COLTRANE
Merci d’accepter de répondre à nos questions mais ça n’a pas l’air d’être la grande forme ? Ténor (voix grave et rauque) : Vous savez, depuis la mort du maître, on est un peu nostalgiques. Après une telle expérience, comment voulez-vous vibrer à nouveau avec autant d’exaltation ? Une complicité partagée depuis l’enfance ?
Qu’est-ce qui va vraiment le révéler ?
Malheureusement, si Charlie Parker et les autres sont des virtuoses, ils sont aussi de grands consommateurs d’alcool et de drogues. Coltrane n’y échappe pas. J’ai un avis mitigé sur le début des années cinquante. Si son souffle dégage de plus en plus de puissance et d’esthétique, il sent aussi l’alcool et l’héroïne. Ca a tendance à en altérer la saveur. Et, il y a le rock qui s’invite à New York dès 1955 ? Ténor : God save the jazz ! C’est vrai que, depuis la mort de Parker (à 35 ans) et l’arrivée de Presley, le jazz n’est pas au mieux… N’empêche, c’est à cette époque que John épouse Naïma et intègre le groupe de Miles Davis, qui vient de se séparer de Sonny Rollins. Et je peux vous dire que, malgré l’imposant trompettiste, John, il assure comme une bête. Il va surtout apprendre beaucoup du génie avant-gardiste de Miles, de ces atmosphères inégalables. Il se découvre de nouveaux univers, de nombreuses nuances à la fois dans le style et le son. Les merveilles que sont les enregistrements de ‘Cookin’ ou ‘Round About Midnight’ génèrent, chez Coltrane, encore plus d’ardeur et de ténacité. Mais, surtout, j’ai senti dans sa musique un peu plus de singularité, la genèse d’une identité. Pourtant, il y a une rupture avec Miles Davis ?
Fin 1957, Coltrane enregistre les albums qui vont le révéler définitivement : ‘Blue Train’ et ‘Giant Steps’. Morceaux originaux de John qui annoncent une maîtrise technique incroyable au service d’une sensibilité hétéroclite et touchante. C’est à ce moment que commence sérieusement la torture de mon bec et de mes tampons. Et le fameux ‘Kind of Blue’ avec Miles Davis ? Ténor : Eh oui ! Même si Coltrane enregistre ses albums, il reste en contrat avec Columbia dans la formation de Miles. En 1959, il y a cet album somptueux, probablement l’un des plus beaux de toute l’histoire du jazz. La tiédeur de la trompette de Miles altérée, avec complicité, par les chorus fluides de Coltrane. ‘So What’ ou ‘All Blues’ restent des morceaux d’anthologie écoutés par toutes les générations. J’ai croisé un gosse d’environ 15 ans, l’autre jour, il écoutait ‘Kind of Blue’ avec le même sourire de satisfaction que les vieux briscards du jazz. Enfin, il y a la dernière tournée avec Miles qui précède la formation du quartette. Une grande démonstration dans toute l’Europe. Acclamé partout, Coltrane rencontre cependant un accueil mitigé en France. A Paris, en mars 1960, il se fait même siffler à l’Olympia par un public obtus, incapable d’appréhender la modernité et le sens de ses improvisations. Je me rappelle certaines critiques parues dans Jazz Magazine qui ont osé dire que Coltrane avait joué sans sentiment ou de manière laide. C’est après cette tournée qu’il forme son quartette éternel ?
Soprano : Et, pour une première rencontre, on peut dire que j’ai été fixé. L’album est un vrai succès. ‘My Favorite Things’ est initialement un standard transformé à la sauce coltranienne. Mélodie ultime, symbiose avec les musiciens, sons aigus au style indianisant. Car, très rapidement, John avoue une certaine attirance pour les influences étrangères. Accompagné par l’incroyable Eric Dolphy, je savoure les langoureux solos de la flûte compagne de ma tonalité enivrante. Revenons sur cette attirance pour la musique du monde... Soprano : c’est une évidence chez Coltrane : après 1960, la musique indienne (‘India’), espagnole (‘Olé’, un bijou) et africaine (‘Kulu Se Mama’) vont énormément l’influencer. Moi, qui aime voyager, ça m’arrangeait. Sa musique va se modifier et son souffle va acquérir la saveur de l’altérité. En 1961, il signe avec Impulse et enregistre ‘Africa/Brass’ avec la volonté de renouer avec ses racines africaines. Il rencontre aussi Ravi Shankar, grand musicien indien rendant possible un morceau d’une force émotionnelle singulière : ‘India’. C’est le temps des lives au Village Vanguard, en 1961 ?
Les années soixante vont alors être l’occasion d’une révolution coltranienne ? Ténor : Reconnaissant au jazz traditionnel, il enregistre un album avec Duke Ellington, plein de tendresse et de volupté, et un autre aussi joli avec le chanteur Johnny Hartman. Mais, les années soixante annoncent plutôt une révolte esthétique et politique. Coltrane a trouvé sa voie. Avec ‘A Love Supreme’, hymne sublime à Dieu et à la transcendance, il annonce une nouvelle démarche mystique et spirituelle. Avec le “free jazz”, il agrandit son espace de liberté et participe à l’élaboration d’une musique émancipée, libre et revendicatrice.
S’il continue son chemin avec sa nouvelle femme Alice, le groupe légendaire se sépare. Il tente d’achever alors sa quête avec l’aide de jeunes musiciens tels Pharoah Sanders ou Archie Shepp. Malheureusement, Coltrane est malade. Comme un héritage, il enregistre juste avant de mourir, le 17 juillet 1967, un album délicat, serein, plein : ‘Expression’. Depuis, vous désespérez ! Pourtant, il y a une nouvelle génération talentueuse ? Soprano : Coltrane était unique, il est peu probable que l’on rencontre de nouveau un tel musicien. Pourtant, avec Ténor, on va vous faire une confidence. Un jour qu’on prenait un verre dans un club de jazz, on a entendu un son qui venait de très loin et, malgré tout, familier. On a cru que c’était John. En fait, c’était un petit jeunot qui se fait appeler Joshua Redman. Il nous a redonné espoir… Thomas Yadan pour Evene.fr - Décembre 2006
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