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CE QUE LE VELIB' A CHANGE Paris perd les pédales

Julien Demets pour Evene.fr - Janvier 2008 - Le 04/02/2008

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CE QUE LE VELIB' A CHANGE

Depuis son lancement mi-juin, le Vélib’ a été utilisé environ 15 millions de fois par presque 3 millions de cyclistes ! L’expression "phénomène de société" n’a jamais été aussi adaptée : le Vélib’, loin d’être un simple loisir, répond aux préoccupations de son époque.

A trop bien marcher, le Vélib’ s’est attiré l’hostilité des marcheurs. Ses ennemis s’appellent Piélib’ ou Piélo’V à Lyon (en référence au Vélo’V, disponible dans les rues lyonnaises depuis mai 2005). Objectif de ces associations comico-militantes ? Rendre sa noblesse à la marche à pied, plus que jamais ringardisée par les rollers, vélos et autres scooters. Le comédien Sébastien Brochot, initiateur du Piélib’, pousse le délire jusqu’à proposer des chaussures aux passants ! Passons outre les incohérences qui fissurent déjà son mouvement (la boutique Piélib’ édite des t-shirts "Je hais les grévistes" ; absurde pour des amoureux de la marche) et amusons-nous à comparer les deux moyens de locomotion les plus en vogue du tout-Paris.

Vélib’ ou Piélib’ ?

Obèses, pauvres ou simples promeneurs, le Vélib’ est fait pour vous. Il redonnera le goût de l’effort à tous ceux qui se sentent obligés d’emprunter leur véhicule pour aller acheter du pain à cinq cents mètres de chez eux et séduira les sportifs confirmés, qui pourront s’amuser à monter les escaliers de Montmartre vélo en main (22 kilos, quand même !). Quelques restrictions quand même : il faut avoir au moins 14 ans et mesurer minimum 1,50 m pour avoir le droit d’utiliser l’un de ces vélos. Mais pour tous les autres, le Vélib’ représente également un investissement astucieux, son prix étant largement inférieur à celui dépensé par les automobilistes pour l’essence. Dernier point fort et non des moindres : compte tenu du nombre croissant de coureurs déclassés pour cause de dopage, il est fort à parier que le prochain maillot jaune du Tour de France sera attribué au premier type en vélo croisé fin juillet sur les Champs-Élysées. Et si c’était vous ?

La sport attitude n’a pas que des avantages : la marche à pied, elle, ne déclenche aucune transpiration, y compris dans les montées. Qui est arrivé au bureau après avoir fait du Vélib’ en K-Way sait de quoi il s’agit… Le Piélib’ permet également d’échapper à la fumée des pots d’échappement et aux dangers de la route. Selon un sondage réalisé fin 2007, 52% des cyclistes ne se sentent pas en sécurité à Paris. Et le Vélib’ a connu en octobre son premier mort, suite à une collision entre une de ses utilisatrices et un camion. Rappelons que, contrairement aux autres deux roues, il ne dispose pas de rétroviseurs… Revenons au Piélib’. Sous son aspect désuet, il masque une ambition révolutionnaire : alors que le Vélib’ reste soumis aux contraintes de la vie moderne (combien d’usagers l’utilisent pour échapper aux bouchons et se rendre plus vite à leur lieu de travail ?), la randonnée urbaine est une des dernières poches de résistance au diktat de l’horloge. Plus lente, elle offre au marcheur un moyen de reprendre le contrôle de son existence dans ce monde seulement mû par la crainte d’être en retard. Alors, Piélib’ ou Vélib’ ? En vérité, il est inutile de les opposer : ils participent au même renouveau des modes de vie citadins.

La ville sous un nouveau jour

La plupart du temps, se déplacer en ville est synonyme d’embouteillages, de pollution et de stationnement payant. Bref, quand on y est, c’est pour en sortir au plus vite. Ils sont loin de la réalité, ces touristes qui s’imaginent que chaque Parisien passe faire un tour au Louvre en rentrant du boulot ! Pour certains riverains, le charme de la capitale n’existe plus que sur cartes postales. Ils s’y déplacent en aveugle, par obligation et non par plaisir. Vélib’ et Piélib’, même s’ils prétendent être rivaux, partent d’un principe commun : redonner goût à Paris tout en évitant les circuits encadrés qui mènent les touristes d’un monument à l’autre. C’est d’abord aux Parisiens qui roulent tous les jours dans la capitale que s’adresse le Vélib’. Les routes empruntées en vélo ne sont pas balisées, chacun suit son propre parcours. Plus qu’un loisir, le pédalage est donc des moyens de se réapproprier son environnement, de le redécouvrir librement : "La ville est plus belle à vélo" clame le slogan du Vélib’. Une nouvelle façon de vivre en ville (ou de vivre la ville) que les randonnées en roller du vendredi soir ou la Nuit Blanche, dont le concept s’est étendu à toutes les capitales européennes, avaient inauguré dès le début des années 2000.

En guerre contre les voitures ?

Si le Vélib’ est "in", c’est parce que l’écologie l’est également. Le réchauffement de la planète a au moins deux avantages : il a condamné les moufles à l’inutilité et permis une prise de conscience générale des risques liés à la pollution. L’écologie n’appartient plus à un parti politique ou à quelques types poilus vivant en slip dans des champs de colza : elle est désormais l’affaire de tous, au point qu’on ne distingue plus grand-chose à cet élan de civisme désordonné qui mélange les accords de Kyoto, la préservation des ours polaires et l’alimentation bio. La vraie nouveauté dans tout ça, c’est que la protection de la nature ne concerne plus seulement les institutions politiques internationales. Tout le monde est coupable : le père de famille qui ne trie pas ses déchets ou qui roule en 4x4 sur du goudron et son fils qui laisse le robinet couler en se brossant les dents. Alors que, depuis des décennies, celle-ci n’était qu’un enjeu secondaire, voilà que notre société est devenue culturellement écolo.

Certains trouveront peut-être que cette mauvaise conscience infligée au citoyen ne sert qu’à le rendre plus malléable : tout ce qui est aujourd’hui entrepris au nom de la lutte contre la pollution est accepté sans discussion. En 2000, la ville de Londres a inauguré le BedZED, un quartier d’un peu moins de deux hectares entièrement écolo : transports "verts", matériaux récupérés sur des chantiers, végétation et panneaux solaires sur les toits, etc. Fribourg, Malmö, Hanovre ou Apeldoorn (aux Pays-Bas) ont à leur tour leur quartier écolo et il est question d’en bâtir un bien plus grand à Paris. Jusque-là, tout va bien… Mais en 2003, la capitale anglaise a également installé des péages pour filtrer les voitures dans son centre-ville (8 £ la journée). Et si l’arrivée des Vélib’, dont on évoque l’extension jusqu’à la proche banlieue, annonçait l’interdiction pure et simple des automobiles jusque Châteauroux ? Le conducteur de 4x4 en frémit déjà…

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