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Entretien Bertrand Bonello
Propos recueillis par N. T. Binh - Le 08/02/2012
Au crépuscule du XIXème siècle, le réalisateur du 'Pornographe' et de 'De la Guerre' nous fait pénétrer dans une maison close. Dans ce lieu de fantasmes masculins, Bertrand Bonello s'intéresse aux lois qui régissent cette communauté entre "la chronique, le romanesque et le rêve".
Dans quelle mesure vous êtes-vous inspiré du livre de Laure Adler 'Les Maisons closes 1830-1930' (Hachette, 1990) ?
C'est le premier livre sur lequel je suis tombé quand j'ai voulu faire un film sur le sujet. Puis j'en ai lu beaucoup d'autres et, en rencontrant Laure Adler, je me suis aperçu que nous avions consulté les mêmes sources.
Quels étaient les pièges à éviter en traitant ce thème ?
Les pièges de la représentation : d'abord de l'époque (je voulais absolument éviter la « reconstitution historique »), puis de ce lieu qui a alimenté tellement de fantasmes.
Comment avez-vous procédé pour écrire le scénario ?
Comme je le fais souvent : je pars d'un vague sujet, et je laisse venir des « flashes » que je note aussitôt. Par exemple, ici, 'L'homme qui rit' (de Victor Hugo, porté à l'écran par Paul Leni en 1928) m'a inspiré « la femme qui rit », et j'ai vite pensé aux « larmes de sperme » pour la première scène. J'accumule des tonnes de notes au crayon, sans aucune contrainte, puis l'histoire commence à s'organiser. Le style du film apparaît : ici, entre la chronique, le romanesque et le rêve. C'est ensuite un travail à la fois de titan et de fourmi pour aboutir à une première version du scénario. En fait, je reste assez fidèle à cette version, j'affine surtout les articulations entre les scènes.
Avez-vous été guidé par un « principe », lors de l'écriture, puis du tournage ?
L'Apollonide, © Carole BethuelOui, je voulais éviter le film « choral ». Ici, je voulais que ce soit la mise en scène qui fasse avancer le scénario, et pas les destins des personnages. Par exemple, je ne voulais pas que l'on oublie un personnage secondaire, sous prétexte qu'il ne fait pas progresser l'histoire. Ma méthode de travail, pour cela, c'est de mettre des post-it partout ! Et j'ai fait une chose pour moi inhabituelle : le scénario donnait déjà des indications de mise en scène très précises. Par exemple, dans telle scène, qui devait être en avant-plan, et qui en arrière-plan.
Vous arrivez donc sur le tournage avec des idées très précises sur le découpage.
Oui, plus on prépare en amont, plus on est libre au tournage. Mais le plus dur, c'est qu'il faut attendre le montage pour réaliser que tout cela fonctionne ! Nous avons donc monté pendant très, très longtemps, en cassant ce que l'on avait fait, en remontant… pour aboutir, finalement, à un résultat très proche du scénario. Avec le monteur, nous nous sommes aperçus que ce film échappait à toute règle de montage classique : cela nous autorisait à « tout essayer » avant de constater que « ça marchait ».
Votre distribution féminine est d'une impressionnante homogénéité… Comment avez-vous dirigé toutes ces actrices ensemble ?
L'Apollonide, © Carole BethuelLes scènes à un ou deux personnages ne posaient pas de problème particulier. Mais dès qu'il y en avait six ou sept… Je les ai dirigées « musicalement », comme une partition pour treize instruments. D'ailleurs, j'ai commencé par leur demander d'écouter, plusieurs fois par jour, des musiques que je leur donnais ; cela pouvait aller de Vivaldi à Velvet Underground. Sur le tournage, en fait, tout ce qui était visuel avait été bien anticipé et préparé ; donc la mise en scène se réglait essentiellement à l'oreille, avec le casque. C'est là que je me rends compte de ce qu'on entend dans la scène, si un dialogue passe au-dessus ou au-dessous, quel est le tempo.
Donniez-vous des recommandations générales à votre équipe ou vos acteurs ?
Oui, une seule : « Évitons le folklore ». C'était ma hantise ! Pour cela, je me repassais le 'Van Gogh' de Pialat.
Vous êtes-vous inspiré de tableaux et de littérature d'époque ?
Pour les tableaux, oui. Il y en a énormément, car les bordels ont beaucoup inspiré les peintres qui les fréquentaient ! J'avais un conseiller, un expert de la peinture de cette période. Cela m'a surtout permis de reprendre certains détails, des accessoires de toilette par exemple. J'en ai puisé aussi beaucoup dans les livres, mais très peu dans la fiction : lire tous les romans sur le sujet m'aurait pris cinq ans ! Je me suis donc laissé guider par l'imaginaire et par la documentation.
Comment avez-vous conçu le décor de ce huis clos ?
L'Apollonide, © Carole BethuelNous avons tourné dans les vrais murs d'un château de la région parisienne. Nous y avons entièrement aménagé le décor, avec l'idée que ce serait un endroit sans fenêtre. Ma chef opératrice, Josée Deshaies, a mis au point avec moi un système de lumière spécifique et complexe, au plafond, avec une console qui commandait des variateurs. Je me suis aperçu d'une chose étonnante : grâce au huis clos, le décor devenait un lieu de cinéma pur, de fiction totale.
Que voulez-vous dire ?
Le décor devient le cerveau du film, tout y est permis cinématographiquement. Les lois de l'extérieur n'y ont plus droit de cité.
Comment voyez-vous les hommes dans votre film ?
Ils sont présents, mais ils n'existent pas ! Contrairement à la représentation donnée par les peintres, qui épousent donc toujours le regard du client, ici, le point de vue que je montre, c'est justement le regard des filles sur le regard que les hommes portent sur elles.
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