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STEVEN SPIELBERG : MUNICH Spielberg sillonne l'Histoire

Jean-Nicolas Berniche pour Evene.fr - Janvier 2006 - Le 23/01/2006

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STEVEN SPIELBERG : MUNICH

A l'instar de Woody Allen, réglé comme une horloge, il semble que Steven Spielberg sorte désormais un film par an. Et non des moindres. A l'occasion de la sortie de 'Munich', pleins feux sur celui qui a mis Hollywood à ses pieds.

Anatomie d'un cinéaste prodige

Après quelques films "faits maison", le plus court moyen pour Steven Spielberg d'accéder au cinéma était d'investir les studios. C'est ce qu'il fait - en tout cas c'est la légende qu'il s'est longtemps plu à raconter - dans les années 60, s'appropriant un bureau chez Universal et flânant pendant deux ans sur les plateaux... sans jamais être démasqué. L'expérience étant peu concluante, il revient à la charge par des voies plus officielles, voies qui aboutiront à la réalisation très remarquée du téléfilm 'Duel' en 1971. Mais sa carrière prend une réelle tournure avec son second long métrage, film qui a traumatisé toute une génération de spectateurs : 'Les Dents de la mer'. Unanimement reconnu comme le premier blockbuster de l'histoire du cinéma, c'est grâce à ce film, au tournage pourtant long et laborieux, que Spielberg devient une valeur sûre de la machine hollywoodienne, et peut désormais passer à des projets plus personnels sans craindre le refus des financiers.

En 1984, il fonde sa propre société de production, du nom de son court métrage 'Amblin' (1969). Elle permet à Spielberg d'assurer d'autant plus son indépendance, tout en profitant du plein appui d'Universal (Amblin Entertainment s'installant dans ses locaux). Un peu comme George Lucas qui se consacre exclusivement à la production, ou le cinéaste visionnaire Stanley Kubrick, Spielberg souhaite ne pas rendre de comptes aux studios, et aider de jeunes réalisateurs dont le talent est aujourd'hui avéré (Robert Zemeckis, Joe Dante…). Et l'étape suivante, c'est la création d'un studio réellement indépendant, affranchi des majors : ce sera Dreamworks, ou la réunion des trois grands noms - les fameux SKG - que sont Steven Spielberg, Jeffrey Katzenberg (ancien responsable de l'animation chez Disney) et le producteur David Geffen. Depuis 1919 et la création d'United Artists par Charlie Chaplin, Mary Pickford, Douglas Fairbanks et David W. Griffith, jamais un réalisateur n'avait plus créé un studio indépendant des majors. Une première, donc, qui augure du nouveau pour l'industrie, laissant libre cours à l'imagination des réalisateurs, pariant davantage sur l'originalité que sur le box-office.

Que ce soit avec Amblin ou Dreamworks, Spielberg produit de nombreux films, dont beaucoup ont été des succès publics et critiques : 'Retour vers le futur', 'Gremlins', 'Men in Black', 'Shrek', les séries 'Urgences' et 'Band of Brothers', ou plus récemment 'Mémoires d'une geisha', projet dont il a finalement laissé la réalisation à Rob Marshall et qui sortira début mars en France. Mais chaque médaille a son revers, les dernières productions de Dreamworks ayant peu rapporté (notamment le pourtant très bon 'The Island' de Michael Bay), et l'accord de rachat des studios Dreamworks par Paramount est signé en décembre 2005. Si Spielberg n'y perd pas sa qualité de producteur, il est à redouter que de l'indépendance jusque-là prônée par le trio SKG ne restent que quelques réminiscences. Le rêve était beau, il aura duré 11 ans, et finit en beauté avec un sujet brûlant que peu de réalisateurs auraient osé tourner : 'Munich'.

Un cinéaste a priori consensuel

Derrière des sujets qui semblent parfois superficiels, Steven Spielberg signe des films profonds et personnels. Qu'il s'agisse de 'Rencontres du troisième type', son oeuvre phare empreinte de ses propres croyances, d''E.T.', évocation d'une famille éclatée (comme le fut la sienne), de 'Hook', dont le héros Peter Pan a toujours fasciné Spielberg, ou de la variation du conte de Pinocchio qu'il a réalisé avec 'Artificial Intelligence', tous ces films ont une portée considérable. D'une approche a priori simple, une analyse plus poussée révèle des films à la mise en scène exemplaire et à la photographie unique, chers à l'enfance du réalisateur, confrontant des gens ordinaires à des situations extraordinaires. C'est peut-être parce qu'il est capable de tout faire sur un plateau qu'il obtient un produit final proche de la perfection, et parce qu'il s'adjoint les services des meilleurs. Ainsi Janusz Kaminski, directeur de la photographie et membre de l'équipage Spielberg depuis 'La Liste de Schindler', ou Michael Kahn, récompensé notamment pour le montage des 'Aventuriers de l'arche perdue' et de 'Il faut sauver le soldat Ryan'. Et bien sûr, depuis 'Les Dents de la mer' et ses fameuses trois notes étouffantes, John Williams sera l'unique compositeur, primé un nombre incalculable de fois, de Steven Spielberg. A la question de savoir qui il choisirait pour la musique de ses films, toutes époques confondues, Spielberg répond du tac au tac : "Même avec Mozart, même avec Beethoven, il me faudrait toujours John Williams pour la musique de mes films." Au vu de l'excellente musique originale de 'Munich', on ne le contredira pas.

Lorsqu'il s'attaque à des sujets plus graves, ses films font également référence. Avant de réaliser 'Munich' sur le conflit israélo-palestinien, Spielberg est passé par les thèmes de l'esclavage (l'excellente 'Couleur pourpre' en 1985, puis 'Amistad', moins réussi, en 1997), la guerre ('Empire du soleil' et 'Il faut sauver le soldat Ryan' dont la scène d'ouverture est un monument du genre) et même, à travers la comédie ou la science-fiction, à la critique acerbe de la politique américaine ('Le Terminal' et surtout l'adaptation presque intimiste de 'La Guerre des mondes'). Et, bien sûr, depuis 1993 et 'La Liste de Schindler', chef-d'oeuvre aux multiples récompenses, Steven Spielberg s'engage pleinement dans le devoir de mémoire de l'Holocauste, créant notamment en 1994 la Shoah Foundation destinée à recueillir les témoignages des survivants des camps.

Munich

Septembre 1972. Alors que les Jeux olympiques devaient célébrer la paix, un commando terroriste palestinien fait irruption dans le village olympique et prend en otage la délégation israélienne. Le gouvernement allemand, qui ne tient pas à être une nouvelle fois le théâtre d'un massacre juif, improvise une opération de sauvetage. Des 11 otages, pas un ne survivra. Le 5 septembre 1972 sera gravé à jamais comme un jour sanglant. Mais, comme le précise la bande-annonce de 'Munich', l'histoire ne s'arrête pas là.

Un sujet délicat sur le terrorisme...

Après 'La Liste...', on pouvait craindre que Spielberg fasse de 'Munich' une fresque politique pro-israélienne. Déjà bien avant la sortie du film, les médias s'interrogeaient sur la polémique qu'un tel film allait susciter. Or, il n'en est rien. Steven Spielberg a le mérite de garder systématiquement une objectivité "politique". A cet égard, la scène dans laquelle Avner (Eric Bana, parfait dans le rôle de leader tourmenté) et ses hommes se voient contraints de partager une chambre avec une escouade de l'OLP, cette dernière ne sachant qu'elle a affaire à des agents du Mossad, est magistrale, ironique et grave à la fois. Ce qui intéresse Spielberg, ce n'est pas tant cette tristement célèbre nuit du 5 septembre 1972 - qu'on retrouvera tout au long du film en filigrane, mêlant documents d'époque et fiction - mais l'escalade de violence qui s'ensuivit. En mettant en scène les assassinats des onze responsables de la prise d'otages des Jeux olympiques, Spielberg écarte d'emblée le suspense pour s'intéresser aux personnages. Des cinq agents du Mossad, tous en viennent à douter du bien-fondé de leur mission et sont rattrapés par leurs démons. Que ce soit Carl (Ciaran Hinds) pour ses convictions religieuses, Robert (Mathieu Kassovitz), gamin jeté dans la fosse aux lions à qui la situation échappe, Avner ou Steve (Daniel Craig), pourtant le plus résolu du groupe, la logique de la loi du talion s'émousse au fil des meurtres.

... et ceux qui font le terrorisme

Mais le personnage le plus intéressant, c'est évidemment Avner. Homme ordinaire, il est une figure emblématique chez Spielberg, pour qui le principe de filiation revêt une grande importance. Avner existe en tant que "fils de", fils d'un ancien héros du Mossad - dont on ne connaît rien - et pour cette raison désigné au rang de meneur. Il est aussi père, celui d'un bébé dont l'absence lui pèse plus que tout, et dont l'amour lui permettra aussi de vaincre ses fantômes. Enfin, la relation quasi paternelle qu'il va entretenir avec "Papa" (Michael Lonsdale dans un rôle taillé sur mesure) finira de le plonger dans le doute. Avner est un pion au centre d'une lutte sans merci, tiraillé par de nombreuses questions : sa mission ne fait-elle pas de lui aussi un assassin, comme ceux qu'il pourchasse ? Pourquoi tuer un agent ennemi s'il est immédiatement remplacé, peut-être par pire ? Et enfin, tous ces meurtres vont-ils changer quelque chose, et sont-ils vraiment justifiés ? Les doutes d'Avner culminent dans la scène d'amour finale, débordante de haine et de colère : si Septembre noir a modifié un destin, ce n'est certainement pas celui des territoires en guerre, mais assurément celui des agents qui ont consacré leur vie à une cause dont ils ignorent les tenants et aboutissants. La dernière scène, dans le New York d'avant 11 septembre, rappelle qu'aujourd'hui la situation reste la même ; l'Histoire se renouvelle, nos erreurs aussi. 'Munich' s'inscrit dans ce devoir de mémoire qu'impose désormais plus qu'à son tour Steven Spielberg dans ses films, et devrait - encore une fois - mettre d'accord médias et grand public.

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