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TITILLÉS PAR TINTIN Resnais, Polanski, Van Dormael, Leconte…

Par N. T. Binh (avec Etienne Sorin) - Le 21/10/2011

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TITILLÉS PAR TINTIN

Les cinéastes qui ont tenté de porter à l'écran les aventures de Tintin sont nombreux. Entre désaccord avec Hergé et ses héritiers et doute sur la pertinence d'une version cinéma, ils ont fini par renoncer. Jaco Van Dormael et Patrice Leconte racontent ici les affres d'une adaptation qui n'a jamais eu lieu. Deux noms dans une liste de réalisateurs prestigieux : Alain Resnais, Roman Polanski, Jean-Pierre Jeunet… Eux aussi contraints de jeter l'éponge.

Entre 1982, moment où Kathleen Kennedy, productrice et collaboratrice de Steven Spielberg, appelle les éditions Casterman pour savoir si les droits sont disponibles et 2011, date de la sortie des 'Aventures de Tintin, le secret de la Licorne', il se sera écoulé presque trente ans. Le cinéaste américain se sera cassé les dents sur plusieurs versions, hésitant autant sur l'album à adapter que sur le casting idéal pour incarner les personnages d'Hergé. Il lui aura fallu attendre une nouvelle technologie, la mocap (motion capture) pour voir se concrétiser son projet. Quelque soit le résultat, ce parcours du combattant en dit long sur la difficulté du cinéma à s'emparer de la bande dessinée la plus célèbre au monde. Et ce ne sont pas les cinéastes qui ont tenté l'expérience qui diront le contraire*.

Jaco Van Dormael : « Je crois que les héritiers s'attendaient à un film garanti grand public »

« Tintin est le personnage de fiction qui a le plus marqué mon enfance. J'ai appris à lire avec Tintin, comme beaucoup de Belges.
La ligne claire a une influence sur ma manière de filmer. Quand nous avons pensé à adapter Tintin au cinéma, le producteur Philippe Godeau et moi-même savions que le processus allait être inhabituel. Les héritiers d'Hergé - sa veuve Fanny et le mari de celle-ci, Nick Rodwell – avaient envie de relancer le projet d'adaptation, mais ils voulaient approuver le scénario avant de céder les droits. J'ai fait le pari d'y croire et je me suis mis au travail. Je trouvais que le risque valait le coup. On était au début des années 2000.
© Sony PicturesLe Capitaine Haddock, © Sony PicturesJe voulais adapter 'Tintin au Tibet' et 'Le Lotus bleu'. L'histoire était celle de l'amitié entre Tintin et Tchang. Je trouve que 'Tintin au Tibet' est l'album le plus pur d'Hergé. Sa structure n'est pas une succession de rebondissements. Mon adaptation de 'Tintin au Tibet' contenait en flashback 'Le Lotus bleu'. C'était prévu pour être un mélange de prises de vues réelles et d'images de synthèse. J'avais intégré Hergé au récit, en filigrane, au moment où il créait l'album. Hergé était sans nouvelles de son ami Zhang, un étudiant des Beaux Arts de Bruxelles retourné en Chine, qui l'avait aidé pour 'Le Lotus bleu'. Au moment où Hergé était au sommet de son succès, Zhang, prisonnier de la révolution culturelle, était obligé de casser lui-même à coups de masse toutes ses sculptures, toute son œuvre. Le « tintinologue » Benoît Peeters m'a beaucoup aidé pour ces parties.
Au moment de signer le contrat approuvé par toutes les parties, Nick Rodwell a refermé son stylo et nous a demandé d'attendre parce qu'une autre production française voulait lui proposer une autre adaptation. Puis ça s'est enlisé.
Mais fondamentalement, je crois qu'ils attendaient autre chose que ce que j'avais écrit. Ce sont des héritiers, pas des auteurs. Ils protègent la mémoire plus que ne le ferait un auteur lui-même. Je crois qu'ils s'attendaient à un film garanti « grand public ». Personnellement je ne sais pas comment on fait. Tout comme les producteurs veulent toucher le public le plus large possible, moi, ma responsabilité de réalisateur est d'essayer de toucher le public le plus profondément possible.
© Sony PicturesDupond, Dupont et Tintin, © Sony PicturesCeci dit, même si c'était douloureux au moment même, je n'ai pas de regrets. J'ai passé six mois passionnants avec Tintin. Ça restera un film rêvé. Les films rêvés n'en sont pas moins beaux. Juste, ils ont un seul spectateur ! Personnellement j'ai vu ce film et je l'ai trouvé beau.
J'ai repris certaines de mes idées pour 'Mr Nobody'. Il est arrivé à Hergé d'interrompre les publications hebdomadaires de Tintin. À ces moments, il lavait sa voiture pendant plusieurs journées, ou disparaissait en Suisse. Pour le film qui ne s'est pas fait, j'avais imaginé qu'alors ses personnages restaient en plan, bloqués sur l'Himalaya. Il ne se passait plus rien. Puis le doute s'insinuait en eux : et s'ils n'étaient que des personnages de fiction ? Ils passaient de l'autre côté du décor et trouvaient leur créateur, Hergé. J'ai repris l'idée dans 'Mr Nobody', quand Nemo se rend compte à la fin que le monde où il vit n'est qu'une illusion et qu'il n'existe que dans l'imagination d'un enfant. J'ai aussi repris l'idée des « constructeurs de l'imaginaire » qui assemblent les blocs de mer, qui replient les routes, et construisent en trompe-l'œil les façades des buildings, tout droit sortis de l'imaginaire de l'enfant.
Je n'ai pas encore vu le film de Spielberg et je suis très impatient de le voir. Je suis content que ce soit lui qui en ait fait l'adaptation. J'admire ce metteur en scène, j'aime beaucoup ses films. Je crois que c'est quelqu'un de sincère qui fait exactement ce qu'il aime. Il a la chance d'avoir le même goût que le plus grand nombre. Le film n'aura bien sûr rien à voir avec ce que je voulais faire, mais je suis très heureux qu'un film existe enfin, fait par un des plus grands cinéastes, et avec les moyens techniques d'aujourd'hui. Et je suis très curieux de le voir. »

Patrice Leconte : « J'avais peur de manquer de liberté »

« C'était il y a très longtemps, je ne me souviens plus très bien par qui cette proposition m'avait été faite, il me semble que c'était Numa Sadoul (qui a toujours été très impliqué dans la BD, et a écrit des livres sur Hergé). Il était en contact avec les héritiers d'Hergé et m'avait parlé de la possibilité d'adapter Tintin. Il ne s'agissait pas d'un album en particulier, le choix était totalement libre. Je me souviens que j'aurais aimé adapter 'L'affaire Tournesol', parce que c'est le plus réaliste. L'intrigue se passe à Genève, c'est davantage un film d'espionnage qu'un film d'aventure, et je me sentais bien, à priori, avec cette histoire.
© Sony PicturesMilou et Haddock, © Sony PicturesSi le film ne s'est jamais fait, c'est parce que je n'ai pas donné suite, je n'ai même pas voulu rencontrer les héritiers, ni discuter avec eux, je trouvais cela parfaitement inutile, puisque, après avoir été séduit quelque temps par ce projet éventuel, je ne voulais pas tourner une adaptation de Tintin. Cela me semblait archi casse gueule, les tentatives précédentes n'étaient pas pour me rassurer, et je ne me sentais pas de faire un casting pour mettre la main sur le Tintin idéal, des Dupond(t) plus vrais que nature, un Tournesol saisissant de ressemblance. C'était sans doute tentant, mais à quoi bon donner vie à ces personnages, qui sont parfaits tels qu'ils existent en BD, et que le cinéma, à mon sens, ne pouvait que dénaturer ?
J'ai peut-être eu tort, mais je n'ai jamais regretté ma décision, pas plus que celle de ne pas adapter 'La Marque jaune', d'Edgar P. Jacobs. Sans doute parce que j'avais confusément peur de manquer de liberté, d'être au service de l'œuvre d'Hergé (pour laquelle j'ai autant de respect que d'enthousiasme), pour aboutir en fin de compte à un film qui ne servirait à rien.
Je n'ai pas vu le film de Spielberg, mais je vais sans doute aller le voir. J'en attends qu'il me laisse sur le cul, en balayant toutes mes appréhensions. De toute façon, j'ai confiance, c'est un maître. »

Et aussi :

Alain Resnais est un tintinophile notoire. Et un exégète passionnant, quand on relit aujourd'hui ses propos tirés du numéro Spécial Hergé de la revue (À suivre) en 1983 : « Si on a pu parler, au début, de la naïveté des premiers Tintin, on s'est très vite étonné de cette économie graphique. Il y avait quelque chose de très excitant dans ce dessin d'apparence si simple, au service d'aventures qui vous plongeaient dans un climat fantastique… J'ai envie d'établir une relation entre les 'Aventures de Tintin' et la Belgique où il est né… Pour moi ces deux éléments sont liés… Ce n'est pas un hasard si le surréalisme a établi une tête de pont en Belgique. La Belgique appartient au fantastique. Je l'ai découvert chez Tintin. Rendez-vous compte : dérouler une histoire au parfait déroulement… avec un chien qui parle ! Ce côté 'Les Aventuriers de l'arche perdue', pour prendre un exemple contemporain, est très proche de Tintin et il est certain qu'Hergé fut le premier à créer ce climat. »
© Sony PicturesLes Aventures de Tintin, © Sony PicturesResnais, peu porté sur l'idée d'adapter une œuvre préexistante, se trouve malgré tout embarqué en 1957 sur une version pour le cinéma de 'L'Île noire' écrite par Rémo Forlani : « On était prêts à tourner une dizaine de minutes pour voir si c'était possible, mais évidemment, ce qui m'intéressait, c'était de voir si par les décors, les objets, on arrivait à trouver des équivalences de ce qu'on n'appelait pas encore la "ligne claire", cette espèce de nettoyage de tous les détails… » Mais le projet est bientôt tué dans l'œuf : « Je voulais tout faire en studio, ça aurait coûté très cher. Le producteur a reculé en disant qu'il voulait tourner dans de la vraie campagne, avec un vrai château, et ça n'a pas eu de suite… » Bien avant la mocap de Spielberg, Resnais avait pourtant trouvé un moyen de contourner la difficulté de trouver des acteurs crédibles pour interpréter les personnages d'Hergé : « Un moment, on a envisagé de faire porter des masques aux comédiens », confie Resnais à Télérama.
Après Tintin, le réalisateur de 'Smoking' et 'No smoking' connaîtra une autre désillusion avec Mandrake, le personnage de magicien créé par Lee Falk, que Hollywood veut porter à l'écran. « Mais le scénario que m'ont envoyé les Américains n'était ni fait ni à faire, explique Resnais à Télérama. En fait, on avait fait écrire le script à des gens qui n'y connaissaient rien. Alors que Lee Falk était en pleine activité. Bref, je rencontre Lee Falk qui me dit: "Moi, je l'écris pour rien. Si ça ne se fait pas, je le réutiliserai plus tard." Ce qu'il m'a envoyé était très intéressant. Mais je ne trouvais pas qui pouvait jouer le héros. Et les producteurs ont abandonné, jugeant le projet trop cher et trop risqué… » [Tous nos remerciements à François Thomas.]

Philippe de Broca est passé tout près, au début des années 1960 : « Je devais faire un Tintin que j'ai abandonné ('Tintin et le mystère de La Toison-d'or', ndlr), parce que je trouvais idiot de transformer cette bande dessinée en film avec des acteurs, et le film s'est fait sans moi. »** De Broca a bien fait. Il tourne à la place 'L'Homme de Rio' (1964), avec Belmondo en héros d'aventures riches en clins d'œil aux albums d'Hergé. Le critique Jean-Louis Bory ne s'y trompe pas et parle du film comme du « vrai Tintin, du merveilleux Tintin, et non de la triste chose essoufflée pseudo-cinématographique où l'on retrouvait la Toison-d'or »*** À la fin des années 1970, quand il prépare 'Les Aventuriers de l'arche perdue', Spielberg n'a jamais lu Tintin. Mais il a vu et revu 'L'Homme de Rio'.

© Sony PicturesLes Aventures de Tintin, © Sony PicturesRoman Polanski vient d'achever le tournage de 'Pirates'. On est en 1985 et Spielberg désire à ce moment-là non plus réaliser mais produire une adaptation très libre de Tintin, écrite par la scénariste d''E.T.', Melissa Mathison. Celle-ci débarque à Paris avec son mari Harrison Ford pour convaincre le cinéaste polonais. Polanski se montre à la fois emballé par l'idée et sceptique sur le script qui imagine Tintin aux prises avec des trafiquants d'ivoire en Afrique : « Je leur ai proposé d'adapter 'Le Sceptre d'Ottokar'. Selon moi, c'est l'aventure la plus drôle de Tintin. J'aime cette atmosphère balkanique. La Sylvadie, c'est le royaume de la bêtise stalinienne, une dictature imaginaire entre l'Albanie et la Bulgarie, avec des paysans illettrés et des flics primitifs. C'est le genre d'idiotie qui nous fait mourir de rire en Pologne. J'ai travaillé pendant trois mois sur le scénario. Adapter Hergé, c'est à la fois facile et difficile. Parce que le récit est dépouillé, simple, linéaire. »****
Le projet ne se fait pas mais Polanski n'a pas tout perdu : sa rencontre avec Harrison Ford les amène à tourner ensemble 'Frantic', deux ans plus tard.

Alain Berbérian, réalisateur à succès du film des Nuls, 'La Cité de la peur', se lance en 1995 dans un projet d'adaptation du diptyque 'Les 7 boules de Cristal'-'Le Temple du Soleil' sous la houlette du producteur Claude Berri, prêt à débourser 120 millions de francs. Le casting est bien avancé : Jean Reno en capitaine Haddock, Sami Frey en roi des Incas et Darry Cowl en professeur Tournesol. Seul manque à l'appel Tintin, Berbérian et Berri n'arrivant pas à se mettre d'accord sur l'âge de l'acteur susceptible d'interpréter le reporter à la houppe. Le réalisateur penche pour un inconnu de moins de 20 ans, le producteur pense à un trentenaire bankable. Berbérian ne trouve pas la perle rare, Berri s'intéresse alors à un autre héros de BD : Astérix.

© Sony PicturesTintin et Haddock, © Sony PicturesJean-Pierre Jeunet, auréolé du carton d''Amélie Poulain', est annoncé pour monter une adaptation originale au début des années 2000 : Tintin parcourt le monde pour vivre des aventures excitantes avant de les raconter à son ami Hergé qui s'en inspire pour ses albums. Mais le projet capote : « le verrouillage des héritiers d'Hergé rend tout trop compliqué, raconte le réalisateur à Libération en août 2001, je les ai rencontrés et j'ai compris qu'ils allaient me casser les pieds. J'envisage plutôt d'adapter un roman français que j'adore, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment. ». Le roman français en question est 'Un long dimanche de fiançailles', de Sébastien Japrisot.

Bruno Podalydès frôle la luxation de paupières. Maître dans l'art du clin d'œil à Hergé dans ses films, il n'a cependant jamais cédé à la tentation d'adapter Tintin : « Je ne pense jamais porter ses aventures à l'écran, et en même temps j'ai le sentiment de l'avoir fait avec Rouletabille »*****. 'Le Mystère de la chambre jaune' et 'Le Parfum de la dame en noir' doivent autant à Hergé qu'à Gaston Leroux. Et Podalydès parvient à restituer à l'écran la « ligne claire » du dessinateur belge. Bref, avec Rouletabille (un reporter qui travaille vraiment, lui), le réalisateur de 'Versailles rive gauche', contourne l'obstacle Tintin : « La difficulté première selon moi est de trouver un acteur qui puisse dire à l'écran « Je suis Tintin » et être crédible. C'est un choix terrible ! On pourrait presque adapter 'Tintin' sans Tintin lui-même d'ailleurs. Les personnages secondaires pourraient s'incarner facilement. Mais Tintin, c'est une figure graphique, c'est un centre vide, c'est une signature. Même Hergé n'a jamais dit son âge. »******

* voire 'Tintin, Hergé et le cinéma', de Philippe Lombard
**in Belmondo, de Philippe Durant, Robert Laffont, 1993.
*** in Lettres françaises, 4 mars 1964.
**** Fabrice Pliskin, « Roman Polanski : Tintin et moi », in Le Nouvel Observateur, 4 mars 1993.
***** Kevin Prim, « Bruno Podalydès », in www.excessif.com, 24 mars 2006.

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