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« ‘BORAT’ LE 15 NOVEMBRE AU CINEMA »
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‘BORAT’ LE 15 NOVEMBRE AU CINEMA Entre folie et lucidité
Mikaël Demets pour Evene.fr - Novembre 2006 - Le 09/11/2006
Premier au box-office américain. Premier au Royaume-Uni. Premier en Suède. Aux Pays-Bas. En Suisse, au Danemark, en Finlande. Le 15 novembre, c’est au tour de la France. Un blockbuster hollywoodien ? Non, un délire satirique anglais sans prétention. Ou plutôt un documentaire kazakh : ‘Borat’.
Il y a encore quelques semaines, personne ne connaissait Borat. Espoir du football roumain ? Groupe vainqueur de l’Eurovision ? Nouvelle chanteuse aguicheuse venue du froid ? Hormis une poignée d’anglophiles qui suivaient les shows télévisés de Sacha Baron Cohen, personne ne se doutait que le moustachu deviendrait bientôt la coqueluche de l’automne cinématographique 2006.
Naissance d’un phénomène
Lors des premières projections presse du film, début octobre, même la puissante 20th Century Fox savait qu’avec un tel film, c’était le carton ou l’oubli, avec une forte présomption pour la seconde hypothèse. Lorsque le film est passé devant la commission de censure et qu’il a été jugé tout public, elle a même été déçue de ce jugement clément, espérant jouer sur l’interdiction pour attirer le public. Coincé entre ‘Le Dahlia noir’ et le nouveau James Bond, prévu le même mercredi que l’excellent ‘Babel’, ‘Borat’ et son humour sans pincettes avait toutes les chances de disparaître avant même d’être vu.
Pourtant, force est de constater que celui qui cristallise toutes les attentions en ce mois de novembre, c’est bien le Kazakh et son vocabulaire de crétin tout juste sorti de l’illétrisme. Un beau succès pour Sacha Baron Cohen, comique anglais qui s’est fait connaître en 1998 avec le personnage d’Ali G. dans le 11 O’Clock Show de Channel 4. Emballé dans un survêtement jaune trop grand, le cou plié sous le poids de ses chaînes en or, lunettes de soleil vissées sur le nez, Ali baragouine un argot coloré, joue au Blanc qui se croit noir. L’acteur est lancé : fausses interviews, provocation à outrance, Ali G. installe son style complètement fou. La télévision lui laisse la liberté dont il a besoin, et après Ali, deux autres personnages récurrents font leur apparition : Bruno, l’homosexuel autrichien qui ne vit que pour la mode, et Borat, journaliste kazakh. Le passage sur grand écran s’avère plus difficile, du moins lorsqu’il faut exporter le film. Même s’il s’est fait connaître en jouant les chauffeurs dans le clip ‘Music’ de Madonna, Ali G. reste un personnage trop anglais et trop inconnu du public français pour cartonner en salles. La VF surmonte mal les difficultés de traduction des multiples jeux de mots, le bilan est mitigé, les critiques partagés.
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Que s’est-il donc passé pour que ce film-ci fasse déjà l’objet d’un culte avant même sa sortie ? Rendons d’abord grâce au “travail” de Sacha Baron Cohen qui, en jouant son personnage sans jamais s’en écarter devant les caméras du pays, a su faire de chacune de ses apparitions un événement. Jamais nous n’avons vu un cil de l’acteur anglais : c’est le sourcil velu de Borat qui attirait l’attention, Cohen s’immergeant dans son personnage au point de ne jamais en sortir. Lors de la conférence de presse tenue dans le magnifique hôtel George V, parmi les grooms et les meubles précieux, Borat avait fièrement ramené son magnétoscope, ses tapis de sol, sa peau d’ours et son papier peint délavé. Orné de son magnifique costume en lainage collection automne-hiver 1982, il nous gratifiait de son anglais digne d’un collégien pour admirer subtilement les formes de la journaliste du premier rang : “J’imaginons toi maintenant sans vêtements. Très joli ! Je voulons beaucoup faire romance dans toi.” Puis, se tournant vers les autres journalistes : ”Elle est à qui ? Elle est à vendre ?“
Quelques heures plus tard, un passage au Grand Journal de Canal+ le mettait en scène là où il est le plus à l’aise : devant les caméras du petit écran. Mais qui dit Borat à l’aise dit présentateur débordé, et un Michel Denisot moite n’eut de cesse de s’excuser, rappelant à chaque minute que tout ceci n’était qu’un sketch. Adoubé par Benoît Delépine et Gus Kervern, pestant contre ce comique d’outre-Manche “plus drôle qu’eux”, récompensé au Festival de Quend du film grolandais, Borat pouvait rentrer chez lui le coeur léger. Mission accomplie. Le pari lancé, c’est désormais à Internet qu’incombe la tâche d’entretenir cette flamme de folie jusqu’à la sortie du film. Bandes-annonces, scènes coupées, extraits d’interviews, le film tisse sa toile et les échanges s’intensifient, portés par un bouche à oreille ravageur. Borat devient le roi du Net, les médias s’emparent de l’affaire.
Le dernier coup de pouce, gratuit et bruyant, fut la réaction du président kazakh, prêt à causer un incident diplomatique : Nursultan Nazarbayev a en effet personnellement intercédé auprès de George W. Bush pour interdire ce film qui donnerait une image archaïque de son pays. Il a été jusqu’à se plaindre à l’ONU ! Sans craindre le ridicule, le dirigeant a commandé un film flattant l’orgueil national, ‘Nomad’. Une oeuvre patriotique à gros budget (ou plutôt gros budget kazakh) mettant en scène un héros local, et dans lequel le bon président Nazarbayev apparaîtra. Voilà qui ne pouvait qu’apporter de l’eau au moulin de Cohen. Finalement, seule la Russie a interdit le film car il risquait de "porter atteinte aux sentiments de certaines catégories de citoyens".
Entre le cerveau et l’entrejambe
Non, ‘Borat’ n’est pas (seulement) le film le plus crétin de l’année. Certes, on rit beaucoup. Sacha Baron Cohen explose dans un humour graveleux, potache, scatologique, au ras des pâquerettes. Lâcher un ours sur des gamins, courir tout nu dans un hôtel grand luxe, enchaîner les blagues au goût délicieux, voilà ce qu’aime l’Anglais. Son humour parvient à être à la fois très visuel et très oral, les gags s’enchaînent à un rythme effréné. Le film ne retombe jamais, hilarant de bout en bout. Mais la force de Borat, c’est l’arrière-plan politique et satirique de son film. En se glissant dans la peau d’un reporter kazakh en mission aux Etats-Unis, il parvient à faire parler les Américains, à les mettre en confiance. Et lorsque les locaux se lâchent, Borat n’est plus l’arriéré, Borat n’est plus celui qui dérape. Des jeunes Blancs qui regrettent l’esclavage aux cow-boys qui prône le pendaison des homosexuels, tous perdent leur retenue face à la débilité de ce journaliste du tiers-monde. Quand le moustachu à l’anglais balbutiant demande à un vendeur d’auto si on peut tuer un Gitan avec un 4x4, le concessionnaire lui répond logiquement (!) : “Ca dépend de la vitesse.” Et lorsque le faux Kazakh s’enquiert auprès d’un armurier sur l’arme qui le protégerait le mieux des juifs, l’autre lui sort un calibre .9 mm.
La caméra, implacable témoin, attrape tout en une prise et retranscrit à l’écran ces propos honteux, racistes, réactionnaires, meurtriers. Seulement Borat, lui, n’existe plus dès lors qu’il ôte son magnifique costume. Les autres, eux, sont bien réels... C’est d’ailleurs ce qui a failli coûter cher à l’équipe du tournage. Après que Borat, superbe dans sa chemise aux couleurs américaines, a substitué ses propres inepties aux paroles de l’hymne US, la petite équipe de huit personnes s’est fait encercler par des cow-boys belliqueux. Au cours du tournage, trois membres de l’équipe du film ont été incarcérés, dont la productrice et le premier assistant réalisateur. Borat, rapidement pris en filature par le FBI, a lui-même échappé plusieurs fois aux policiers. Là où Cohen a étalé toute sa détermination, c’est qu’il est toujours resté Borat : “Il n’a jamais avoué qu’il n’était qu’un acteur et qu’il jouait un personnage”, raconte Larry Charles, le réalisateur, admiratif.
De la philosophie boratienne
Ce qui fait toute la valeur du film, c’est que l’acteur anglais - tout de même diplômé d’histoire à Cambridge - parvient à doter son film d’une dimension critique digne d’un Michael Moore. Car en jouant un personnage nanti de tous les défauts, non seulement Borat parvient à révéler le caractère de ses interlocuteurs, mais il nous révèle surtout le racisme de ceux qui ne s’étonnent pas qu’un Kazakh couche avec sa soeur prostituée, ait un frère handicapé, soit antisémite, zoophile, et maîtrise une technologie digne des années 1950. C’est bien connu, les Américains sont hermétiques à la géographie, hautains, ignares, prétentieux, condescendants. Mais sommes-nous réellement meilleurs ? Borat en direct de Paris, qu’est-ce que ça donnerait ? Dur de croire que l’Anglais ne parviendrait pas à trouver de quoi faire un film... Plus qu’une bête critique antiaméricaine, très tendance depuis le règne de Bush, Sacha Baron Cohen le juif qui joue l’antisémite pose le problème du regard condescendant du monde occidental envers le reste des inconnus qui vivent dans leurs pays pauvres et lointains. Ce n’est pas contre Borat que le président Nazarbayev aurait dû s’insurger, mais contre tout ceux qui n’ont pas été surpris par ce crétin moustachu qui leur racontait les lâchers de juifs, les homosexuels en cage ou la pédophilie généralisée. Derrière nos belles frontières occidentales, c’est toujours un monde inconnu, un monde de Barbares sans foi ni loi qui survit. Borat n’est que le miroir de nos préjugés, il est notre créature : jamais il n’aurait pu exister si nous ne l’avions au préalable imaginé.
‘Borat’, réflexion sur l’altérité et le concept de civilisation ? Illustre héritier de Tocqueville ? Peut-être. Mais voilà en tout cas un film qui, par sa double lecture, doit être vu absolument, d’autant que le prochain risque de ne pas être pour tout de suite : “Je sommes pas sûr quand je pourrons faire mon nouveau film, regrette Borat, car pour prochains 18 mois, la seule caméra du pays est prise sur d’autres programmes TV.” Soyons sûrs que le talentueux journaliste trouvera à se recycler, tant il a déjà connu d’autres succès : “Avant d’être journaliste, je faire des glaces, attraper Gitans et réparer ordinateurs en enlevant oiseaux morts dedans. J’avons aussi fait le docteur deux semaines, pendant vacances scolaires : extraction de spermatozoïdes d’animaux.” Un poète, en somme
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